Des voix israéliennes pour une solution à un seul Etat démocratique

La stabilité du futur État israélo-palestinien laïc et démocratique dépendrait non seulement du fait qu’il serait vraiment démocratique, mais aussi de la séparation constitutionnelle la plus stricte entre l’État et la religion.

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Same­di, 04 Février 2012

La solu­tion au Moyen-Orient

(…) Le « pro­ces­sus de paix » israé­lo-pales­ti­nien sup­po­sé débou­cher sur l’instauration de deux États indé­pen­dants, Israël et la Pales­tine, en sui­vant gros­so modo le tra­cé des fron­tières de 1967, a tota­le­ment fait faillite. S’il en faut une preuve, que l’on consi­dère sim­ple­ment les 17 ini­tia­tives vaines cen­sées faire revivre le pro­ces­sus d’Oslo depuis son tré­pas en 2000.

Ce qui rend irréa­li­sable la solu­tion à deux États, c’est le fait que, depuis 1967, Israël a ins­tal­lé près de 750.000 Juifs dans les ter­ri­toires qu’il a pris à la Jor­da­nie en 1967. Envi­ron un tiers de ces per­sonnes se trouvent dans la zone qu’Israël a défi­nie comme étant Jéru­sa­lem et annexée en 1967 en décla­rant la chose non négo­ciable.

Des cinq cent mille qui res­tent, l’estimation la plus basse du nombre qu’il fau­drait éloi­gner en vue de la consti­tu­tion en Cis­jor­da­nie d’un État pales­ti­nien à la fois ter­ri­to­ria­le­ment d’un seul tenant et viable, est de cent mille. C’est une tâche qu’aucun gou­ver­ne­ment israé­lien, aus­si par­ti­san soit-il de la solu­tion à deux États, ne serait poli­ti­que­ment à même de mener à bien.

À ce jour, aucun gou­ver­ne­ment israé­lien n’a sup­pri­mé ne fût-ce qu’un seul « poste avan­cé » en Cis­jor­da­nie, bien que ces postes avan­cés (out­posts) soient illé­gaux aux yeux de la légis­la­tion israé­lienne même (toutes les colo­nies juives dans les ter­ri­toires occu­pés sont illé­gales aux yeux des lois inter­na­tio­nales), et ce, mal­gré les pro­messes faites aux États-Unis et en dépit de plu­sieurs déci­sions de la Cour suprême de jus­tice d’Israël.

Le but décla­ré du pro­gramme d’implantation de colo­nies en Cis­jor­da­nie (comme dans les autres ter­ri­toires occu­pés) était de modi­fier les réa­li­tés démo­gra­phiques afin de rendre impos­sible le retrait d’Israël de ces ter­ri­toires occu­pés. Ce but a été atteint. Non seule­ment les colons, les membres de leurs familles et leurs par­ti­sans consti­tuent un élec­to­rat sou­dé et puis­sant qu’on ne peut igno­rer, mais aujourd’hui les colons et leurs par­ti­sans repré­sentent une pro­por­tion impor­tante de la struc­ture de com­man­de­ment des forces israé­liennes de sécu­ri­té, ces forces mêmes qui seraient sup­po­sées appli­quer la déci­sion d’é­va­cuer les colons.

Pour contrer cet argu­ment, les cri­tiques peuvent faire état du retrait des colo­nies juives de Gaza en 2005. Tou­te­fois, en réa­li­té, cet exemple va dans le sens de notre argu­men­ta­tion. Afin d’é­va­cuer 8.000 colons juifs de la Bande de Gaza, une région faci­le­ment iso­lée et dénuée de la moindre signi­fi­ca­tion reli­gieuse pour les Juifs, le Pre­mier ministre [de l’é­poque], Ariel Sha­ron, un héros mili­taire ido­lâ­tré à la fois par les colons et par les Forces de défense israé­liennes (FDI) a dû déployer les effec­tifs com­plets, hommes et femmes, de toutes les forces israé­liennes de sécu­ri­té.

En outre, le retrait de Gaza ne s’est pas effec­tué en accord avec les Pales­ti­niens, ni afin de faci­li­ter la paix avec eux. Il a été effec­tué uni­la­té­ra­le­ment, afin de rendre plus effi­cace le contrôle de Gaza par Israël. Si on en juge par cet exemple, le fait de reti­rer 100.000 colons de Cis­jor­da­nie afin de per­mettre la créa­tion d’un État pales­ti­nien, serait une tâche impos­sible.

Au lieu de pour­suivre le mirage de la solu­tion à deux États, les fai­seurs de paix en herbe devraient recon­naître le fait qu’Israël et les ter­ri­toires occu­pés consti­tuent en réa­li­té un seul État exis­tant depuis près de qua­rante-cinq ans, et que c’est l’entité poli­tique qui s’est main­te­nue le plus long­temps dans ces ter­ri­toires depuis l’Empire otto­man. (Le Man­dat bri­tan­nique sur la Pales­tine a duré trente ans ; Israël dans ses fron­tières d’avant 1967 n’a duré que dix-neuf ans.)

Le pro­blème, avec cet État, selon une pers­pec­tive démo­cra­tique et huma­niste, c’est que qua­rante pour cent de ses habi­tants, les Pales­ti­niens vivant en Cis­jor­da­nie et à Gaza, sont des non-citoyens pri­vés de tous droits civils et poli­tiques. La solu­tion de ce pro­blème est simple, bien que pro­fon­dé­ment contro­ver­sée : éta­blir un seul État laïque, non eth­nique, démo­cra­tique, avec des droits de citoyen­ne­té égaux pour tous sur la tota­li­té du ter­ri­toire situé entre la Médi­ter­ra­née et le Jour­dain.

Les par­ti­sans de la solu­tion à deux États ont tou­jours uti­li­sé la pers­pec­tive d’un seul État comme une menace, et ils le font tou­jours. Si une solu­tion à deux États n’est pas appli­quée, ont pré­ve­nu les diri­geants mon­diaux, le pré­sident Oba­ma en tête, Israël va devoir affron­ter la réa­li­té consis­tant à être un État soit juif, soit démo­cra­tique, mais pas les deux en même temps. Mais, au lieu d’être une menace, cela pour­rait être per­çu comme une oppor­tu­ni­té. Pour la pre­mière fois, le Prin­temps arabe a ouvert la pos­si­bi­li­té d’une démo­cra­ti­sa­tion véri­table dans plu­sieurs pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Au lieu de consi­dé­rer cette évo­lu­tion avec inquié­tude, comme cela fut le cas, Israël pour­rait ral­lier ce pro­ces­sus et démo­cra­ti­ser la tota­li­té du ter­ri­toire pla­cé sous son contrôle effec­tif.

La sta­bi­li­té du futur État israé­lo-pales­ti­nien laïc et démo­cra­tique dépen­drait non seule­ment du fait qu’il serait vrai­ment démo­cra­tique, mais aus­si de la sépa­ra­tion consti­tu­tion­nelle la plus stricte entre l’État et la reli­gion. Cela ne signi­fie­rait pas une laï­ci­sa­tion for­cée ni l’application de res­tric­tions au libre exer­cice de la reli­gion, mais cela veut dire que n’État ne sanc­tion­ne­ra jamais ni ne sub­ven­tion­ne­ra les acti­vi­tés et ins­ti­tu­tions reli­gieuses, pas plus qu’il ne tolé­re­ra les pra­tiques reli­gieuses dis­cri­mi­na­toires à l’égard des femmes. Dans l’état actuel des choses, cette idée semble extrê­me­ment uto­pique, parce qu’aussi bien la socié­té israé­lienne que la socié­té pales­ti­nienne deviennent de plus en plus reli­gieuses et soup­çon­neuses l’une à l’égard de l’autre. Mais comme l’ont mon­tré les jeunes mili­tants de la place Tah­rir et d’ailleurs, de puis­sants sous-cou­rants libé­raux, démo­cra­tique et éman­ci­pa­teurs existent en des­sous de la façade pla­cide de nom­breuses socié­tés du Moyen-Orient.

Ces forces, nous en sommes convain­cus, existent en Israël et en Pales­tine aus­si et, si on leur en donne l’opportunité, elles pour­raient trans­for­mer la réa­li­té poli­tique et mettre un terme au conflit israé­lo-pales­ti­nien vieux de cent ans.

Peled et Horit Her­man Peled,

dans une Carte blanche de Infor­med Com­ment

Yoav Peled enseigne les sciences poli­tiques à l’Université de Tel-Aviv

Horit Her­man Peled est ensei­gnant artis­tique à Ora­nim Col­lege