T’es pas loin du noir

Par Mel Her­re­ra

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Alte­rin­fos


Tra­duc­tion d’Annie Dami­dot

Texte-témoi­gnage sur le racisme ordi­naire qui consti­tue une part de notre héri­tage cultu­rel…

« T’es sortie avant le terme, et fort heureusement. »
« Tu as les traits relativement fins. »
« Tes cheveux ne sont pas trop moches, mais ta maman a déconné. » (en référence au fait de m’avoir conçue avec un homme noir)
« Vu ta famille paternelle, t’es plutôt claire de peau. »
« T’es pas loin du noir. »

Avant je ne me posais pas de ques­tions sur le racisme de ces phrases que l’on me disait. Cer­taines me sem­blaient même des com­pli­ments. Être des­cen­dante d’Africains ou avoir une peau sombre ne t’exempte pas d’assumer et de repro­duire des atti­tudes racistes et même de ne rien voir de mal dans ce genre de phrases. J’ai eu du mal à en prendre conscience parce que j’ai été éle­vée avec ma grand-mère blanche qui n’a jamais par­don­né à ma mère d’avoir été avec un noir.

Ma grand-mère blanche a été et sera tou­jours pour moi une sainte femme, mal­gré ses défauts et mal­gré son racisme. Anal­pha­bète, catho­lique, pauvre, elle n’a rien fait d’autre que repro­duire le cadre d’oppression et de racisme au sein duquel elle a été édu­quée. Depuis toute petite elle me disait que je n’avais rien à voir avec mon « autre famille », que leurs cou­tumes et com­por­te­ments n’étaient pas les nôtres. Qu’ils étaient arrié­rés.

Ma grand-mère blanche me disait même que lorsque mon papa m’amenait chez ma grand-mère noire, il ne fal­lait tou­cher à rien de ce qu’on me don­ne­rait à boire ou à man­ger et que lorsqu’ils orga­ni­saient une céré­mo­nie, il fal­lait que je ferme les yeux, que je ne regarde pas.

Ma grand-mère blanche, la per­sonne, qu’à ce jour, j’ai le plus souf­fert de perdre, était une femme avec des com­por­te­ments racistes. Je n’ai pas honte de le dire parce que au fur et à mesure que je gran­dis­sais et cri­ti­quais ces com­por­te­ments, elle s’est tou­jours mon­trée très récep­tive et j’ai été témoin du com­bat qu’elle a mené, dans les der­nières années de sa vie, pour éra­di­quer tout le racisme dont elle avait héri­té.

En cachette de mes parents, lorsque nous étions seules, elle et moi, ma grand-mère blanche me fai­sait des espèces de mas­sages du nez pour me l’affiner davan­tage, parce qu’il n’était pas pos­sible qu’il soit comme celui de ma grand-mère noire, comme il n’était pas pos­sible que m’attirent les cou­tumes de cette autre famille.

J’ai gran­di avec mille pré­ju­gés et com­por­te­ments racistes aus­si, mais j’ai pu faire ce que ma grand-mère blanche n’avait pas pu faire du fait de ses propres limites et de celles de son époque. J’ai pu mettre un terme à la repro­duc­tion de ces com­por­te­ments incul­qués.

Par exemple, depuis envi­ron deux ans, j’en suis venue à aimer et à m’intéresser à mes che­veux, parce qu’avant ils me sem­blaient une cala­mi­té. Long­temps je n’ai pas été consciente de mon racisme ni du fait que je repro­dui­sais des modèles à tra­vers les­quels je m’opprimais moi-même. Je vou­lais d’autres che­veux, un autre nez, un autre pas­sé.

Mais j’ai tra­vaillé là-des­sus et je conti­nue à le faire. J’ai dit ce que j’avais à dire, pro­po­sé des infor­ma­tions, favo­ri­sé des débats, une réflexion. Je ne peux rien faire de plus. Je ne peux pas et je ne suis pas en capa­ci­té de me glis­ser dans la peau d’une autre per­sonne qui ne com­prend pas le racisme ni ne s’interroge sur des com­por­te­ments qui paraissent nor­maux mais qui sont en fait racistes et per­pé­tuent des sté­réo­types. Édu­quer est une tâche col­lec­tive, mais il faut qu’il y ait un inté­rêt indi­vi­duel sin­cère pour avoir le désir de s’éduquer. C’est ain­si.

On m’a deman­dé mali­cieu­se­ment si moi qui suis aus­si enga­gée dans « ces ques­tions anti­ra­cistes », je n’allais pas, aujourd’hui, jour­née de l’Afrique, me mettre un tur­ban. L’Afrique réduite à un objet d’habillement, mais je n’ai pas réagi. J’ai seule­ment répon­du que non. Je n’ai rien à repro­cher aux per­sonnes qui le font de façon res­pec­tueuse. C’est juste que je ne vais pas por­ter, par res­pect pour l’Afrique, un tur­ban que je n’utilise jamais le reste de l’année.