Now ! de Santiago Alvarez

Brittany Bellinger / Nicole Brenez

Brit­ta­ny Bel­lin­ger est une écri­vaine, une édu­ca­trice artis­tique et une urba­niste en herbe qui tra­vaille comme res­pon­sable com­mu­nau­taire pour la Brook­lyn Crea­tive League. Née et éle­vée à Brook­lyn, Brit­ta­ny est pro­fon­dé­ment impli­quée dans les arts, la com­mu­nau­té et la culture des jeunes. Elle conti­nue à explo­rer l’in­ter­sec­tion entre les arts, le tra­vail com­mu­nau­taire et la jus­tice sociale.

« Son style épique, éner­gé­tique et pam­phlé­taire a ins­pi­ré celui de nom­breux cinéastes et col­lec­tifs enga­gés : The News­reel, Fer­nan­do Sola­nas, Octa­vio Geti­no et Cine Libe­ra­cion, Chris Mar­ker, Slon et les groupes Med­ved­kine, Godard et le groupe Dzi­ga Ver­tov, et dans les années 2000 Tra­vis Wil­ker­son, auteur d’un pré­cieux por­trait de San­tia­go Alva­rez ain­si que d’essais visuels anti-capi­ta­listes (An Inju­ry to One) et anti-impé­ria­listes (Our Natio­nal Archive). Jean-Luc Godard lui dédie le cha­pitre 2b des Histoire(s) du ciné­ma, « Seul le ciné­ma », en 1997 (…) »

La néces­si­té est presque tou­jours à la source de la créa­tion. Par exemple, lorsque j’ai fait Now, j’é­tais allé aux États-Unis et j’a­vais vécu la dis­cri­mi­na­tion raciale. C’é­tait en 1939 et en 1940. Des amis noirs amé­ri­cains m’ont fait cadeau d’un disque de Lena Horne sur lequel il y avait la chan­son Now. A par­tir de là j’ai déci­dé de faire un film de six minutes, soit la durée de la chan­son. C’é­tait le pre­mier vidéo­clip de l’his­toire. Mais, je ne pou­vais pas aller fil­mer aux Etats-Unis. J’ai donc uti­li­sé des pho­to­gra­phies décou­pées dans les maga­zines amé­ri­cains — des images de Lin­coln, de Luther King, d’in­ci­dents raciaux — ain­si que des images d’ac­tua­li­té. J’ai fil­mé les pho­to­gra­phies à la table d’a­ni­ma­tion et j’ai appris que l’on pou­vait faire bou­ger des pho­tos fixes. J’ai orga­ni­sé le maté­riel de manière syn­co­pée et frap­pante, mon­tant l’i­mage avec rage à par­tir de la musique. En trois jours le film était mon­té. En une semaine tout avait été fait. Dans mes films sui­vants, j’ai sou­vent uti­li­sé de nou­veau des pho­tos, mais aus­si des pein­tures, des gra­phiques, des cari­ca­tures et du texte écrit.

San­tia­go Alva­rez

Dans Now ! San­tia­go Álva­rez arti­cule un dis­cours basé sur des images d’ar­chives et une musi­ca­li­sa­tion élo­quente

Au milieu des années 60, le cinéaste cubain San­tia­go Alva­rez réa­li­sa un film assez court mais char­gé de sens, inti­tu­lé Now ! Pour ce faire, les seuls outils dont il dis­po­sait des archives, des maga­zines, et de la musique et bien-sûr une véri­table conscience du pou­voir du mon­tage.

Il éta­blit de nom­breux paral­lèles entre les Cubains pen­dant la révo­lu­tion et le sort des Afro-Amé­ri­cains à cette époque. La nar­ra­tion du film, chan­tée par la regret­tée Lena Horne, a ajou­té divers élé­ments à l’im­pact que le film a eu sur moi. Habi­tuel­le­ment, les images de lyn­chages, de bru­ta­li­té poli­cière et de supré­ma­tie blanche me conduisent à une varia­tion de tris­tesse et de colère pro­fondes. Elles deviennent un seul sen­ti­ment. Après la pre­mière vision du film, je me suis sen­ti très en colère et prête à agir. On pour­rait presque appe­ler ce sen­ti­ment : la rébel­lion. Mon esprit s’est mis à cou­rir à tra­vers les dif­fé­rentes pos­si­bi­li­tés de “redres­ser” les injus­tices vécues par mes ancêtres et ma com­mu­nau­té.

Alva­rez a uti­li­sé dif­fé­rentes tech­niques pour essayer de nous inci­ter à l’ac­tion. Il y a une réac­tion vis­cé­rale qui se pro­duit chez nous à la fin du film, mais com­ment Alva­rez a‑t-il pu y par­ve­nir ? Les paroles de la chan­son Now ! consti­tuent une excel­lente base pour faire jouer les images. La chan­son parle de la Consti­tu­tion et de la pré­ten­due liber­té due à toute per­sonne, à tout citoyen amé­ri­cain. Il y a presque une iro­nie sub­tile dans les pre­mières phrases qui font réfé­rence à nos pères fon­da­teurs et au vide des Amé­ri­cains lorsqu’ils les citent ou lors­qu’ils dis­cutent des liber­tés ou des droits. La chan­son se construit, tant au niveau des paroles que de la sono­ri­té, jus­qu’à un cou­plet répé­ti­tif dis­tinct pour insis­ter sur le fait que nous avons atten­du trop long­temps pour affron­ter les inéga­li­tés et les injus­tices aux­quelles les noirs sont confron­tés quo­ti­dien­ne­ment. Sur le plan sonore, la voix dyna­mique de Lena Horne vous per­met d’être aga­cé à chaque octave qu’elle fran­chit en répé­tant la phrase en forme de chant “Now is the time”. C’est le moment. Le moment est venu !”

La musique toute seule n’ins­pire ni n’é­meut le public, même avec son audace. Lorsque les images sont com­pi­lées avec l’ar­ran­ge­ment et les tech­niques de reca­drage et de gros plan inten­tion­nels, les paroles obtiennent ont un sens à l’é­cran. Alva­rez orga­nise un ordre par­ti­cu­lier des images pour créer un mon­tage qui cor­res­pond à la construc­tion de la chan­son. Le film vous pré­sente pro­gres­si­ve­ment des images d’a­gres­sion contre des Noirs à l’aide de bâtons, puis des images de chiens poli­ciers et enfin l’u­ti­li­sa­tion d’armes à feu visant des citoyens noirs non armés. Vers le milieu du film, on nous montre cer­taines images de mani­fes­tants paci­fiques, avec des mains liées, qui sont rapi­de­ment sui­vies d’i­mages en direct de femmes noires mal­me­nées et empor­tées par des poli­ciers. Rapi­de­ment, on voit des groupes emblé­ma­tiques de la supré­ma­tie blanche comme le KKK et une image des nazis. À la fin du film, la voix de Lena Horne atteint un autre registre et des images de visages noirs défiants sont mon­trées avant que les balles de la fin du film ne se pro­duisent. Ces images n’ont peut-être pas été aus­si per­cu­tantes, mais cette dis­po­si­tion par­ti­cu­lière crée un cres­cen­do que vous sui­vez visuel­le­ment.

Le mon­tage ne se limite pas à une orga­ni­sa­tion d’i­mages révé­lées. Alva­rez était éga­le­ment un maître de la tech­nique du reca­drage. Ces images n’é­taient pas  sta­tiques, mais presque vivantes lors­qu’Al­va­rez les mani­pu­lait. Il y a une image d’un visage noir et dou­lou­reux qu’il recadre et qui révèle la tête d’A­bra­ham Lin­coln. C’est un moment hale­tant qui est très révé­la­teur. Alva­rez est capable d’i­so­ler des mor­ceaux du cadre afin d’in­vo­quer une émo­tion spé­ci­fique. Char­gé des images vues anté­rieu­re­ment, appa­raissent les gros plans de ban­nières ou de pan­neaux de pro­tes­ta­tion, puis les gros plans de visages d’en­fants ou de cadavres, un sen­ti­ment de rage m’envahit. L’u­ti­li­sa­tion du reca­drage et la dis­po­si­tion des images consti­tuent un récit soi­gneu­se­ment orches­tré qui tient le spec­ta­teur en haleine du début à la fin.

À l’ère actuelle de Black Lives Mat­ter et des nom­breuses vidéos inquié­tantes qui cir­culent, de per­sonnes noires assas­si­nées par la police, Now ! reste socia­le­ment et cultu­rel­le­ment per­ti­nent. Je me rends compte que je fais par­tie du public visé par San­tia­go Alva­rez. Bien que le film a été réa­li­sé il y a plus de 50 ans, en le regar­dant j’a­vais presque l’im­pres­sion de vivre mon propre fil d’ac­tua­li­té sur Face­book en 2016. En tant que femme noire, plus d’un demi-siècle plus tard, je me suis encore sen­tie sti­mu­lée par ma propre souf­france silen­cieuse. Com­ment puis-je regar­der encore des actes mili­ta­ri­sés, des­truc­teurs et insen­sés contre les Noirs et ne rien faire ? A quoi servent toutes ces images ? Com­ment le meurtre de per­sonnes qui me res­semblent peut-il encore se pro­duire ? Comme le chan­tait Lena, “nous vou­lons plus qu’une simple pro­messe”, je res­sens le besoin de faire quelque chose main­te­nant !

Brit­ta­ny Bel­lin­ger, dans BCL — tra­duit par ZIN TV