Fanon, année cinquante de la vie américaine

Par Gré­go­ry Pier­rot

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mino­ri­tés

Mort aux États-Unis, Fanon y aura aus­si débu­té son après-vie…

Frantz Fanon a été l’ob­jet de lec­tures mas­sives et d’in­ter­pré­ta­tions mul­tiples aux États-Unis. Du mou­ve­ment des droits civiques aux études post-colo­niales, en pas­sant par la culture de masse hip-hop, voi­ci Frantz Fanon, tel qu’il fut lu aux USA.

Aller à la fac aux Etats-Unis révèle par­fois des sur­prises. Notam­ment qu’on y encense la tri­ni­té des auteurs Mar­ti­ni­quais (Césaire-Fanon-Glis­sant) comme les grands pen­seurs qu’ils sont, et pas sim­ple­ment quand il s’agit de faire mous­ser l’Elysée aux yeux de nos bons com­pa­triotes ultra­ma­rins [[Voir Sar­ko­zy célèbre Césaire, le Figa­ro, 6 avril 2011. http://www.lefigaro.fr/politique/2011/04/06/01002 – 20110406ARTFIG00629-sarkozy-celebre-cesaire-tres-beau-signal-de-diversite.php]]. Glis­sant aura ensei­gné aus­si pen­dant long­temps, et y aura obte­nu une recon­nais­sance sans mesure avec sa noto­rié­té mineure en France. Il faut aus­si dire que ces trois pen­seurs sont, comme chez eux, rare­ment comp­tés par­mi les fran­çais. C’est qu’on sait bien les rela­tions troubles qui les lient au pays colo­ni­sa­teur : aux États-Unis, on pré­cise tou­jours que la Mar­ti­nique est une colo­nie fran­çaise, et on hoche la tête gen­ti­ment quand quelqu’un se sent de dire qu’elle en est aus­si un dépar­te­ment. Ben voyons.

On ne s’avance pas à leur for­cer une natio­na­li­té mais on les lit, les Mar­ti­ni­quais, Fanon tout par­ti­cu­liè­re­ment, qui plus que les deux autres a une place de choix dans le pan­théon cultu­rel amé­ri­cain en géné­ral et afro-amé­ri­cain en par­ti­cu­lier.

Nul n’est pro­phète en son pays : c’est Jésus qui le dit, et il savait bien de quoi il par­lait, le bougre. C’est d’autant plus com­pli­qué quand, comme Frantz Fanon, on a vrai­ment trois pays : la France, pays de citoyen­ne­té et de décep­tion ; la Mar­ti­nique, pays d’identité ; et l’Algérie pays d’identification. Mais comme le disait un bon ami de Jésus, Frie­drich Nietzsche, cer­tains naissent post­humes : ce fut un peu le cas de Fanon, dont la renom­mée comme auteur ne débu­ta vrai­ment qu’après sa mort en 1961.

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Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Mar­ti­nique) et mort le 6 décembre 1961 à Bethes­da dans un hôpi­tal mili­taire de la ban­lieue de Washing­ton aux États-Unis, est un psy­chiatre et essayiste fran­çais for­te­ment impli­qué dans la lutte pour l’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie et dans un com­bat inter­na­tio­nal dres­sant une soli­da­ri­té entre « frères » oppri­més. Il est l’un des fon­da­teurs du cou­rant de pen­sée tiers-mon­diste. Durant toute sa vie, il cherche à ana­ly­ser les consé­quences psy­cho­lo­giques de la colo­ni­sa­tion à la fois sur le colon et sur le colo­ni­sé. Dans ses livres les plus connus, il ana­lyse le pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion sous les angles socio­lo­giques, phi­lo­so­phiques et psy­chia­triques. Il a éga­le­ment écrit des articles impor­tants dans sa dis­ci­pline, la psy­chia­trie.

Un parcours atypique

Certes, Fanon avait déjà publié des articles dans Esprit, et son pre­mier livre Peau Noire, Masques Blancs (PNMB) était sor­ti au Seuil en 1952. Mais le style indé­fi­nis­sable de Fanon dans ce pre­mier livre n’avait pas faci­le­ment trou­vé audience. Les chro­niques concer­nant PNMB furent géné­ra­le­ment néga­tives, et le livre ne se ven­dit pas. La struc­ture et le ton, entraî­nant les lec­teurs de la psy­chia­trie à la poli­tique en pas­sant par la lit­té­ra­ture, étaient par­fai­te­ment inha­bi­tuels pour l’é­poque. Fanon, mal à l’aise dans les cercles lit­té­raires pari­siens ne s’y fit pas tel­le­ment d’amis ou d’alliés, et en 1953 il par­tit tra­vailler à l’hôpital de Bli­da-Join­ville en Algé­rie. Il écri­ra dans ce pays la plu­part de ses textes, après avoir rejoint les rangs du FLN en 1955. Il devient édi­teur d’El Moud­ja­hid, le jour­nal du FLN basé à Tunis et sillonne l’Afrique comme repré­sen­tant du FLN. Il est nom­mé ensuite ambas­sa­deur du Gou­ver­ne­ment Pro­vi­soire de la Répu­blique Algé­rienne (GPRA)  et le repré­sente de par le monde. [lire Frantz Fanon l’in­tem­pes­tif, dans ce numé­ro de Mino­ri­tés]

Un cha­pitre de l’An V de la Révo­lu­tion Algé­rienne est publié dans Les Temps Modernes, le maga­zine de Sartre, en 1959, bra­vant la cen­sure du livre par le gou­ver­ne­ment fran­çais. Dans les der­nières années de sa vie, atteint de leu­cé­mie, Fanon dicte ce qui devien­dra le der­nier livre publié de son vivant, Les Dam­nés de la Terre. Le livre sort en France en 1961 alors que l’OAS attaque régu­liè­re­ment les sym­pa­thi­sants du FLN à coups de bombes. Fanon lui-même avait échap­pé deux années aupa­ra­vant à deux ten­ta­tives de meurtre orches­trées par la Main Rouge, un groupe ter­ro­riste d’extrême-droite pro­ba­ble­ment lié au Ser­vice de Docu­men­ta­tion Exté­rieure et de Contre-Espion­nage [[Alors qu’il vient se faire trai­ter pour bles­sures à Rome, Fanon doit au retard de son avion d’échapper à l’explosion de la voi­ture de l’envoyé du FLN venu le cher­cher ; plus tard, un com­man­do envoyé le tuer dans l’hôpital même ne le trouve pas, Fanon ayant eu la bonne idée de deman­der à chan­ger de chambre.]]. Fanon a le temps d’entendre sa femme Josie lui lire les com­men­taires posi­tifs de la presse fran­çaise ( L’Obser­va­teur et L’Express notam­ment) depuis son lit d’hôpital à Bethes­da, Mary­land, où il est trai­té en vain avant de mou­rir en Décembre 1961.

Une destinée posthume

Les Etats-Unis, un pays qu’il détes­tait [La CIA s’intéressait de près à lui avant sa mort : il pas­sa les dix pre­miers jours de son séjour à Bethes­da aux mains de la CIA, et il sem­ble­rait que c’est Durant cette période qu’il contrac­ta la pneu­mo­nie dont il mou­rut.], virent sa mort ; c’est aus­si là qu’eût lieu sa nais­sance post­hume. Alors qu’aux nou­velles de sa mort le gou­ver­ne­ment fran­çais fai­sait sai­sir Les Dam­nés de la Terre, les repré­sen­tants du GPRA à New York en dis­tri­buaient des exem­plaires à l’ONU. Deux ans plus tard, le livre sor­tait dans une tra­duc­tion anglaise par la poète afro-amé­ri­caine Constance Far­ring­ton chez Pré­sence Afri­caine, sous le titre pour le moins équi­voque de The Dam­ned. La tra­duc­tion de Far­ring­ton est notoi­re­ment pro­blé­ma­tique, par­se­mée de contre­sens et d’altérations, mais c’est sur­tout la pré­face de Jean-Paul Sartre qui mar­que­ra les esprits, et pas néces­sai­re­ment en bien.

Fanon et Sartre ne se connais­saient pas bien [[Il avait ren­con­tré Sartre et de Beau­voir briè­ve­ment à Rome deux mois avant sa mort. Fanon raconte notam­ment que Sartre lui aurait dit en sub­stance qu’il était le seul Noir qui réus­sisse à lui faire oublier qu’il était noir (cf David Macey, Fanon : a Life, p.368)… Sans com­men­taires.], mais Fanon espé­rait qu’une intro­duc­tion de l’intellectuel fran­çais le plus en vue à l’époque aide­rait à la vente de son livre. Il avait sûre­ment rai­son, mais cette pré­face est aus­si une sim­pli­fi­ca­tion des théo­ries de Fanon qui avec le temps s’est confon­due avec le texte lui-même.

Sartre, dans son rôle déjà habi­tuel d’explicateur de la chose Noire [Voir son rôle dans l’introduction de Richard Wright en France, et bien évi­dem­ment son essai « Orphée Noir » (1948) en intro­duc­tion à l’Anthologie de la nou­velle poé­sie nègre et mal­gache de langue fran­çaise édi­tée par Sen­ghor.], y inter­prète Fanon pour « nous, les Euro­péens ». Sartre en rajoute une couche pour cho­quer le Dupont, et pré­sente le texte de Fanon comme un appel sans nuance à la vio­lence, et la vio­lence comme la fin en soi du mou­ve­ment anti­co­lo­nial. Pour citer Alice Cher­ki : « Sartre jus­ti­fie la vio­lence alors que Fanon l’analyse » [[Alice Cher­ki, Pré­face à la réédi­tion des Dam­nés de la Terre, Paris : Edi­tions La Décou­verte, 2002.]]. Mais le poids de Jean-Paul Sartre et l’empilement de com­men­taires et lec­tures sim­pli­fi­ca­trices qui sui­vront lais­se­ront cette nuance cru­ciale sur le car­reau. Au final, c’est pro­ba­ble­ment plus la pré­face de Sartre et la manière dont elle fut uti­li­sée pour la publi­ci­té du livre qui fera la répu­ta­tion des Dam­nés de la Terre.

Deux ans après l’édition de Pré­sence Afri­caine, la tra­duc­tion de Far­ring­ton est reprise chez Grove Press, une mai­son de publi­ca­tion amé­ri­caine connue pour ses choix édi­to­riaux sub­ver­sifs, et notam­ment la publi­ca­tion de L’Amant de Lady Chat­ter­ley et Tro­piques du Can­cer, deux textes jusque là cen­su­rés aux Etats-Unis. La pro­mo­tion de Grove, pré­sente le livre comme « manuel pour le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire à tra­vers le monde. »

Reborn in the USA

Le texte en qua­trième de cou­ver­ture ne laisse que peu de doute quant à ce qui doit faire vendre ce livre, le décri­vant comme

« un livre écrit dans la colère par un des prin­ci­paux porte-paroles de la révo­lu­tion qui, il y a quelques années, a obte­nu l’indépendance de l’Algérie […]. La colère de Fanon est froide, son intel­li­gence sans com­pro­mis, et en tant que doc­teur qui a trai­té les corps et les esprits des homes sa com­pas­sion est grande. Les Dam­nés de la Terre cho­que­ra un grand nombre car Fanon, dans la lignée de Engels et Sorel, appelle à l’usage de la vio­lence abso­lue contre les oppres­seurs colo­niaux. Ce mani­feste est est lu et étu­dié dans les nations émer­gentes du Tiers Monde. Ces Occi­den­taux qui veulent com­prendre la mul­ti­tude de forces à l’oeuvre dans la révo­lu­tion anti-colo­niale de notre époque feraient bien de l’étudier aus­si.»

Le livre de Fanon est rapi­de­ment chro­ni­qué dans les plus grands maga­zines amé­ri­cains, de Time à News­week en pas­sant par le New York Times. Le suc­cès du livre mène à une deuxième édi­tion en 1968, ain­si qu’à la tra­duc­tion de Peau Noire, Masques Blancs ain­si que L’An V de la Révo­lu­tion Algé­rienne, reti­tré Stu­dies in a Dying Colo­nia­lism. C’est que les textes de Fanon arrivent à un moment où la lutte pour les droits civiques se radi­ca­lise, poli­ti­que­ment et cultu­rel­le­ment.

Aux Etats-Unis les jour­na­listes et cer­tains poli­tiques suivent le conseil de Sartre et lisent le livre, mais ce sont les étu­diants qui furent par­mi les pre­miers à lire et citer Fanon. Ce fut par­ti­cu­liè­re­ment le cas pour ceux qui voyaient dans leur com­bat contre la dis­cri­mi­na­tion raciale une exten­sion de la lutte anti­co­lo­niale glo­bale.

Ain­si, le SNCC (Comi­té de Coor­di­na­tion Etu­diant Non-violent a.ka. Snick) s’était trou­vé aux pre­mières loges des luttes pour les droits civils à tra­vers les États-Unis. Prin­ci­pal sup­port de Mar­tin Luther King Jr. par­mi la jeu­nesse, les membres du « Snick » se fai­saient tabas­ser à gauche et à droite dans des sit-ins, dans leurs cam­pagnes pour aider les popu­la­tions noires des états du Sud à s’inscrire sur les listes élec­to­rales. Après le vote de la loi sur les droits civiques en 1964, le mou­ve­ment s’essouffla un peu : les pro­blèmes exis­taient tou­jours, les abus s’aggravaient, et les jeunes vété­rans des cam­pagnes non-vio­lentes déçus du man­qué de résul­tat et de ce qu’ils consi­dé­raient être un cer­tain confor­misme de la part de King, cher­chèrent d’autres voies.

Saint patron du Black Power

L’assassinat de Mal­colm X en 1965, les émeutes raciales de Watts la même année sont pour cer­tains autant de signes que le pro­gramme non-violent de King a atteint ses limites. La mort de Mal­colm X est l’évènement qui trans­forme le poète beat Leroi Jones en acti­viste poli­tique : il s’installe à Har­lem où il fonde le Black Arts Reper­to­ry Theatre qui se donne pour but de pro­duire un art de com­bat, par et pour les Noirs. C’est le coup d’envoi du Black Arts Move­ment, que l’on peut consi­dé­rer comme la branche cultu­relle du Black Power Move­ment, dont l’expression plus stric­te­ment poli­tique sui­vit de peu.

En effet, la même année est élu à la tête du Snick, Sto­ke­ly Car­mi­chael, un étu­diant tri­ni­da­dien enga­gé depuis le début des années 60 dans l’activisme pour les droits civiques, et notam­ment dans l’effort pour ins­crire les Noirs du Sud sur les listes élec­to­rales. A la tête de Snick, Car­mi­chael radi­ca­lise son pro­pos et les actions du groupe. En 1966, il appelle au pou­voir noir, pour que « les Noirs de ce pays s’unissent, recon­naissent leur héri­tage, construisent un esprit com­mu­nau­taire […], défi­nissent leurs buts propres, dirigent leurs propres orga­ni­sa­tions. »

L’expression Black Power, bien qu’il ne l’ait pas inven­tée, reste liée à son nom. La radi­ca­li­sa­tion touche tous les mou­ve­ments étu­diants, et notam­ment l’autre grande orga­ni­za­tion de l’époque, le SDS (Stu­dents for a Demo­cra­tic Socie­ty), com­pa­gnon de route du SNCC simi­lai­re­ment enga­gée dans la lutte pour les droits civiques.

L’insistance crois­sante du SNCC pour que la lutte noire soit diri­gée par des Noirs pousse le SDS à cher­cher une autre voie. Le SDS se concentre sur l’activisme contre la pau­vre­té et la guerre du Viet­nam, mais bien­tôt se déchire au sujet de la stra­té­gie à adop­ter dans ces luttes. Suite aux émeutes poli­cières à Chi­ca­go durant la conven­tion démo­crate de 1968, l’organisation explose, et un petit groupe fonde le Wea­ther Under­ground Orga­ni­za­tion [[http://fr.wikipedia.org/wiki/Weather_Underground]], groupe clan­des­tin révo­lu­tion­naire qui se vou­lait le sou­tien blanc aux luttes anti-impé­ria­listes glo­bales. Le groupe déclare la guerre à l’État et se fera connaître par une série d’attentats à la bombe de 1969 à la moi­tié des années 1970.

Fanon, un malentendu très américain

Der­rière ces groupes, c’est la gauche radi­cale amé­ri­caine qui trouve dans la guerre du Viet­nam et dans la lutte des Noirs amé­ri­cains des échos de la lutte anti­co­lo­niale et anti-impé­ria­liste évo­quée par Fanon. Dans la pré­face de son livre Black Power (1967), Car­mi­chael explique ain­si ce que l’idée de « pou­voir noir » doit, selon lui, à Fanon, qu’il nomme un de ses « saint patrons » :

« Le Pou­voir Noir signi­fie que les Noirs se voient comme par­tie pre­nante d’une nou­velle force, par­fois appe­lée le Tiers Monde, et que nous consi­dé­rons notre lutte est liée de près aux luttes de libé­ra­tion de par le monde. Nous devons nous connec­ter à ces luttes[..]. Il n’y a qu’une posi­tion pos­sible dans ces luttes pour les noirs amé­ri­cains, et c’est du côté du Tiers Monde. Frantz Fanon, dans Les Dam­nés de la Terre, avance clai­re­ment les rai­sons pour cela, et la rela­tion du concept de Pou­voir Noir au concept de cette nou­velle force dans le monde. »

Qu’en aurait pen­sé Fanon, dont le rare com­men­taire écrit sur la situa­tion amé­ri­caine est le sui­vant : « Les cars de la liber­té où Noirs et Blancs amé­ri­cains tentent de faire recu­ler la dis­cri­mi­na­tion raciale n’en­tre­tiennent dans leur prin­cipe et leurs objec­tifs que peu de rap­ports avec la lutte héroïque du peuple ango­lais contre l’o­dieux colo­nia­lisme por­tu­gais. »

C’est que mal­gré la direc­tion inter­na­tio­na­liste prise par le mou­ve­ment noir aux États-Unis, il me semble que la réflexion de Fanon sur la ques­tion natio­nale se voit croi­sée aux États-Unis à un pro­blème en par­tie séman­tique : depuis le 19eme siècle, dans un pays dont l’expansion ter­ri­to­riale ne se sera véri­ta­ble­ment ter­mi­née qu’en 1959 avec l’étatisation de Hawaii, le natio­na­lisme noir, bien que prin­ci­pa­le­ment cultu­rel, a long­temps envi­sa­gé la pos­si­bi­li­té de for­mer une véri­table nation avec son ter­ri­toire, sépa­rés des États-Unis. Du Blake de l’auteur et homme poli­tique Mar­tin Dela­ny (1859) en pas­sant par Impe­rium in Impe­rio de Sut­ton Griggs (1899), la lit­té­ra­ture afro-amé­ri­caine déve­lop­pa une lignée de romans où un mou­ve­ment insur­rec­tion­nel noir mène, ou tente de mener, à la créa­tion d’un pays noir.

Faute de ter­ri­toire, en atten­dant le grand soir, nombre d’activistes afro-amé­ri­cains voient ain­si la com­mu­nau­té noire comme une sorte d’empire dans l’empire, popu­la­tion colo­ni­sée sans ter­ri­toire propre vivant au beau milieu du pays des colons. Cette tra­di­tion se voit revi­ta­li­sée à la fin des années 60 dans une série de romans (Sons of Dark­ness Sons of Light et Cap­tain Bla­ck­man de John A. Williams, The Spook Who Sat by the Door de Sam Green­lee, par exemple) illus­trant la dis­tance sépa­rant les cir­cons­tances dans les­quelles Fanon écri­vit ses textes, et la manière dont ils furent inter­pré­tés et uti­li­sés aux USA.

Concen­tré sur l’Afrique, il est impro­bable que Fanon lui-même ait consi­dé­ré les États-Unis comme un ter­rain de la lutte : même si l’intensité du racisme à l’américaine le révul­sait, il semble avoir pen­sé que la solu­tion vien­drait d’une lutte com­mune plu­tôt que com­mu­nau­taire dans un pays où Noirs et Blancs par­tagent la même culture. Les Noirs amé­ri­cains appli­quèrent Fanon d’une manière qu’il n’avait clai­re­ment pas anti­ci­pée.

Frantz Fanon vu par le parti des Black Panthers

Citant Les Dam­nés comme sa « bible », Car­mi­chael aura contri­bué à la répu­ta­tion du livre aux États-Unis et notam­ment par­mi les étu­diants noirs enga­gés dans les luttes de recon­nais­sance poli­tiques et cultu­relles. Viré du SNCC en 1967, Car­mi­chael est alors Pre­mier Ministre Hono­raire du Black Pan­ther Par­ty, dont le nom s’inspirait d’un par­ti créé par le même Car­mi­chael dans un com­té de l’Alabama.

Le par­ti de Huey New­ton et Bob­by Seale pré­sente en 1966 un plan en 10 points et recom­mande l’auto-défense armée, en accord avec le deuxième amen­de­ment de la Consti­tu­tion des Etats-Unis. Seale et New­ton citent Fanon régu­liè­re­ment.

Dans son auto­bio­gra­phie Revo­lu­tio­na­ry Sui­cide, New­ton explique notam­ment que l’idée de mon­ter des patrouilles armées dans les quar­tiers noirs était « basée sur l’idée de Frantz Fanon selon laquelle on doit mon­trer aux gens que les colons et leurs agents — la police — ne sont pas à l’épreuve des balles. »

Mal­heu­reu­se­ment, les membres du BPP ne l’étaient pas non plus, et il s’avéra vite que la police et le FBI étaient prêts à tout pour écra­ser le mou­ve­ment. Aus­si­tôt appa­rus sur la scène poli­tique natio­nale, les Pan­thers deviennent la cible prin­ci­pale du pro­gramme COINTELPRO visant à détruire les mou­ve­ments radi­caux. Infil­trant les groupes et y semant la dis­corde mais uti­li­sant aus­si les bonnes vieilles tac­tiques d’intimidation, de tor­ture ou tout sim­ple­ment d’assassinat poli­tique, les forces de police amé­ri­caines jouèrent le rôle prin­ci­pal dans le déman­tè­le­ment pro­gres­sif du par­ti. En 1968, accu­sé de ten­ta­tive de meurtre, le Ministre de l’Information du BPP, Eldridge Clea­ver, s’enfuit d’abord à Cuba, ensuite en Algé­rie, où il vivra pen­dant quelques années. L’Algérie est alors une des des­ti­na­tions favo­rites des révo­lu­tion­naires en exil, et Fanon n’y est sans doute pas pour rien.

Fanon, version US, deuxième saison

La fin de la guerre du Viet­nam sonne aus­si la fin d’un cer­tain acti­visme radi­cal. Les manœuvres du FBI réus­sissent à détruire le BPP, et la crise éco­no­mique de la moi­tié des années 1970 finit de pous­ser la lutte contre la dis­cri­mi­na­tion raciale en seconde ligne. Cela signi­fie notam­ment que les uni­ver­si­taires retour­nèrent dans leurs amphi­théâtres.

Ils y retrou­vèrent Fanon à terme, à la fin des années 80, alors que la guerre cultu­relle y mar­quait les nou­velles inno­va­tions théo­riques. Son oeuvre sous-tend le déve­lop­pe­ment des études dites post-colo­niales, et notam­ment les écrits d’Edward Said ou de Gaya­tri Spi­vak. C’est cepen­dant à nou­veau par une pré­face qu’arrive le renou­veau d’intérêt : celle de Homi Bhabha, qui ouvre la réédi­tion anglaise de PNMB (1986).

Le texte de Bhabha eut une influence consé­quente, repla­çant Fanon au centre des débats théo­riques de l’époque et l’affirmant comme théo­ri­cien de sta­ture inter­na­tio­nale.

Depuis les années 1980, Fanon est deve­nu lec­ture obli­gée dans les dépar­te­ments de sciences humaines à tra­vers le monde anglo-saxon. Décri­vant l’omniprésence de Fanon dans les dis­cus­sions uni­ver­si­taires, la rock star des études afro-amé­ri­caines Hen­ry Louis Gates [[http://en.wikipedia.org/wiki/Henry_Louis_Gates]] le pré­sente comme un « test de Ror­schach sur pattes », prompt à sus­ci­ter une varié­té d’interprétations.

Si l’intérêt que lui portent les uni­ver­si­taires a eu l’effet posi­tif de le faire connaître par les nou­velles géné­ra­tions et de pro­mou­voir l’étude de ses textes, ces études ont aus­si eu une fâcheuse ten­dance, typique du milieu, à abs­traire les efforts de Fanon et igno­rer les cir­cons­tances dans les­quelles ses livres furent pro­duits. Ce n’est sûre­ment pas un hasard si PNMB est deve­nu son texte le plus étu­dié : les autres écrits de Fanon res­tent plus dif­fi­ciles à abor­der de par leur nature en tant que lit­té­ra­ture de com­bat. Comme le note aus­si Jose Mon­ta-Lopes [[Re-Rea­ding Frantz Fanon,José da Mota-Lopes, HUMAN ARCHITECTURE : JOURNAL OF THE SOCIOLOGY OF SELF-KNOWLEDGE, V, SPECIAL DOUBLE-ISSUE, SUMMER 2007 — http://goo.gl/ssI0l]], les uni­ver­si­taires tendent à lire l’oeuvre de Fanon comme un tout, alors qu’elle contient le lot de contra­dic­tions inévi­table de textes d’urgence écrits en l’espace d’à peine neuf ans.

Apocalypse 91… The Fanon Strikes Black

A la même période, et par rebonds, Fanon renaît dans la culture popu­laire noire amé­ri­caine. Public Ene­my évoque l’esthétique du BPP dans ses cos­tumes de scène, et les membres du groupe se donnent des titres simi­laires à ceux diri­geants du par­ti.

Le style est une manière effi­cace d’ouvrir la porte au fond : les années 80 – 90 voient un regain d’intérêt pour le mou­ve­ment de libé­ra­tion afro-amé­ri­cain des années 60 – 70. La jeu­nesse redé­couvre Mal­colm X notam­ment grâce au film de Spike Lee (1992). Si sa pho­to fleu­rit sur les t‑shirts de New York à Tokyo, on relit aus­si ses livres. Trois ans plus tard, Mario Van Peebles met en scène le roman de son père Mel­vin dans Pan­ther, un film mineur mais aus­si repré­sen­ta­tif de l’air du temps.

Les petits gau­chistes en short de Rage Against the Machine name-droppent Fanon comme autant de gre­nades, et on le retrouve dans les textes de groupes de rap « pen­sants » tels Digable Pla­nets, Spea­rhead ou The Coup.

C’est peut-être encore Spike Lee qui sug­gère le mieux la dimen­sion de Fanon aux États-Unis au tour­nant du XXIème siècle : dans son rela­ti­ve­ment mécon­nu Bam­booz­led (sor­ti en cati­mi­ni en France sous le titre imbé­cile The Very Black Show), il montre les Mau-Mau, un col­lec­tif de rap­peurs acti­vistes à leurs heures, qui décide de kid­nap­per le per­son­nage prin­ci­pal du film pour pro­tes­ter contre son émis­sion télé consi­dé­rée — en par­tie à juste titre — comme une insulte à la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine. Les rap­peurs du film sont joués par de vrais rap­peurs, dont Mos Def, MC Serch de Third Bass, ou DJ Scratch.

Spike Lee a rare­ment tabas­sé aus­si dur et dans toutes les direc­tions : comme la plu­part des autres per­son­nages du film, ces rap­peurs dis­si­mulent der­rière leurs opi­nions d’apparence radi­cale, une naï­ve­té poli­tique dou­blée de cré­ti­ne­rie sans nom, et bien sûr des inten­tions moins pures qu’il n’y paraît. Un des moments de bra­voure du film est le clip pour leur chan­son Blak iz Blak, une tue­rie ambi­va­lente à l’image du film lui-même, qui s’ouvre sur le rap­peur Hard Blak débi­tant le cre­do poli­tique des Mau-Mau, pour finir avec le livre de Fanon à la main et dire : « Comme le disait Frantz Fanon… vous avez de la chance, j’ai pas encore lu Les Dam­nés ! »

Fanon’s the flavor of the month

Lee sug­gère notam­ment que lâcher le nom de Fanon tient du signe exté­rieur de cré­di­bi­li­té radi­cale et noire. Le lire est par­fois une autre affaire. Le film de Lee est une réflexion acerbe sur la confluence de la culture popu­laire et de l’engagement poli­tique. Fanon au XXIe siècle n’est-il plus qu’un label ? Si Lee n’épargne per­sonne, il sug­gère aus­si qu’aussi vide une réfé­rence soit-elle, elle demeure une porte d’entrée. Si le hip hop vu par Chuck D pré­tend être un CNN noir, il est aus­si poten­tiel­le­ment cours d’introduction en his­toire et de phi­lo­so­phie.

Plus récem­ment, l’écrivain John Edgar Wide­man publiait Fanon (2008), une envo­lée méta­fic­tio­nelle typique du bon­homme et qui résume mieux que je ne le pour­rais ce qui lie Fanon aux États-Unis d’Amérique.

Je tente le résu­mé de l’intrigue : le nar­ra­teur du livre, qui semble par­fois être Wide­man lui-même, par­fois Tho­mas, qui vient de rece­voir une tête humaine dans un colis pos­tal, essaye d’écrire un livre sur Fanon. Il évoque des moments de sa vie, son enga­ge­ment dans les forces fran­çaises libres, son enga­ge­ment au FLN, son séjour en hôpi­tal amé­ri­cain en contre­point à son tra­vail à l’hôpital de Bli­da. Fanon appa­rait à la mère de Wide­man-Tho­mas dans un hôpi­tal de Pittsburgh.Wideman tente de convaincre Jean-Luc Godard de réa­li­ser un film sur Fanon en lui mon­trant Home­wood, le quar­tier décré­pit de Pitts­burgh où il a gran­di.

Au-delà de la vision de Fanon par Wide­man lui-même, ce qu’on entend sourdre dans cette poly­pho­nie c’est bien ce que Fanon repré­sente, à tort ou à rai­son, pour ceux des Amé­ri­cains qui furent tou­chés par ses livres, et qui per­sistent à trou­ver sa pen­sée néces­saire, en 2011 comme dans les années 60. Les der­nières lignes du roman sont une lettre que le nar­ra­teur écrit à sa mère. Il y évoque les émeutes fran­çaises de 2005 :

« Les autres nou­velles de là-bas ne sont pas si bonnes. Des immi­grés meurent dans un incen­die d’hôtel gou­ver­ne­men­tal. Des gamins algé­riens, du Mali, du Séné­gal, de la Côte d’Ivoire et de la Mar­ti­nique incen­dient des voi­tures. Pro­blèmes éco­no­miques. Pro­blèmes humains : musul­mans contre juifs, juifs contre chré­tiens, chré­tiens contre musul­mans, noirs contre blancs, immi­grés contre natifs. Cer­tains sont cho­qués que la France ne soit pas aus­si douce pour tout le monde comme ils le croyaient. D’autres sont cho­qués que qui­conque en pleine pos­ses­sion de ses facul­tés men­tales ait pu croire que les choses étaient douce pour tout le monde. Tu connais la chan­son […]. La pro­chaine fois que tu ver­ras Fanon dis-lui qu’on a besoin de lui. On a besoin du meilleur de lui-même. Comme on a besoin du meilleur de toi-même. Cette par­tie de toi qui dit qu’on est tous dans ce bor­del ensemble et qui dit ques­tion et qui dit faut conti­nuer. La glace se brise, maman, mais on est presque de l’autre côté de l’étang, ou quoi. Sou­haite-nous bonne chance. J’essayerai d’écrire bien­tôt. »

Mort aux États-Unis, Fanon y aura aus­si débu­té son après-vie, et c’est de là qu’il aura fait son retour en France. Il était venu une pre­mière fois en métro­pole pour débar­ras­ser l’Europe des fas­cistes. Qui sait ce qu’il y fera la deuxième fois, si l’on y accepte le meilleur de lui-même ?