1970 : Black Panthers et Red Butterflies

Les similitudes entre homos révolutionnaires et Blacks radicaux ne sont pas des coïncidences, ils se sont ponctuellement rencontrés, épaulés et soutenus, malgré les différences culturelles majeures qui les séparent.

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Il y a presque cin­quante ans, aux Etats-Unis, homos révo­lu­tion­naires et Blacks radi­caux ont briè­ve­ment trou­vé des points de ren­contre dans leur espoir com­mun de ren­ver­ser la domi­na­tion de la majo­ri­té blanche-hété­ro­sexuelle. Des ini­tia­tives sans len­de­main, mais qui témoignent d’un état d’esprit radi­ca­le­ment dif­fé­rent d’aujourd’hui. Petit retour en arrière.

Oak­land, Cali­for­nie, octobre 1966. Au cœur du ghet­to noir déla­bré, en proie aux raids poli­ciers et aux exac­tions des gangs, deux jeunes hommes fraî­che­ment sor­tis de l’université vont poser l’acte fon­da­teur d’un des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires les plus célèbres de l’histoire amé­ri­caine. Ils se nomment Huey New­ton et Bob­by Seale, et sont les rédac­teurs du mani­feste du Black Pan­ther Par­ty (BPP). Mar­xistes –comme tous les rebelles d’alors – mais éga­le­ment atten­tifs aux reven­di­ca­tions concrètes expri­mées par la com­mu­nau­té noire d’Oak­land, Seale et New­ton défendent un pro­gramme radi­cal, axé sur une indé­pen­dance totale des afro-amé­ri­cains face aux classes domi­nantes blanches. Libé­ra­tion de l’en­semble des pri­son­niers noirs, exemp­tion de ser­vice mili­taire, pro­prié­té col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion… loin de vou­loir se cou­ler dans le moule d’une res­pec­ta­bi­li­té bour­geoise dont ils sont exclus, les Pan­thers cherchent à créer une socié­té alter­na­tive où leur cou­leur de peau ne les ramè­ne­rait pas indé­fi­ni­ment à leur sta­tut de « des­cen­dant d’esclaves ».

Leur action ne s’arrête pas à un seul cata­logue d’idées. Au-delà des grands dis­cours et des décla­ra­tions radi­cales, les pre­miers mili­tants à rejoindre le duo de fon­da­teurs vont éga­le­ment mettre en place des méca­nismes pra­tiques d’aide et de défense de leur com­mu­nau­té. Des patrouilles armées sillonnent Oak­land la nuit pour empê­cher de pos­sibles abus poli­ciers com­mis sur de jeunes blacks. Des déjeu­ners gra­tuits sont dis­tri­bués aux enfants dému­nis se ren­dant à l’école. Cepen­dant, l’ap­port majo­ri­taire du Black Pan­ther Par­ty à l’é­man­ci­pa­tion de la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine se joue peut-être au niveau de leur talent dans la maî­trise des sym­boles, dans la créa­tion d’une iden­ti­té visuelle immé­dia­te­ment recon­nais­sable et faci­le­ment repro­duc­tible. Pan­ta­lon noir, che­mise bleu marine, veste en cuir, coif­fure afro et béret ; au tra­vers de son uni­forme, le Pan­ther s’in­tègre dans un groupe reven­di­quant et exal­tant une iden­ti­té typi­que­ment afro-amé­ri­caine, en porte à faux avec les codes esthé­tiques de la res­pec­ta­bi­li­té WASP. L’impact sym­bo­lique de ces groupes de jeunes mar­gi­naux dans les rues des grandes villes de la Côte Ouest dépasse lar­ge­ment la fai­blesse numé­raire des troupes. Ces petites troupes de Noirs en uni­forme, infil­trant l’espace urbain, sug­gèrent aux Blancs conser­va­teurs l’idée qu’un enne­mi inté­rieur violent, orga­ni­sé et prêt à en découdre est déjà pré­sent au coin de la rue. « Trois Pan­thers dans les rues équi­valent à une armée de mille hommes », a ain­si décla­ré Jer­ry Rubin, l’un des plus célèbres mili­tants paci­fistes de l’époque.

Néan­moins, comme pour de nom­breux mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, la prin­ci­pale force des Pan­thers va s’avérer être leur plus grande fai­blesse. Leur atti­tude pro­vo­cante et sub­ver­sive va ali­men­ter les fan­tasmes para­noïaques des forces de police amé­ri­caine, qui vont vite consi­dé­rer le BPP comme leur enne­mi public numé­ro un. Les gar­diens de l’ordre des com­mu­nau­tés urbaines vont dès lors pra­ti­quer un har­cè­le­ment sys­té­ma­tique à l’encontre de ses membres. Edgar Hoo­ver, le tout-puis­sant patron du F.B.I., va quant à lui mettre en place des stra­té­gies de sur­veillance et de divi­sion au cœur même de sa direc­tion. Ces attaques croi­sées ont tôt fait de rendre le fonc­tion­ne­ment du par­ti chao­tique, ses finances exsangues, et son action poli­tique essen­tiel­le­ment axée autour de son auto-défense, au détri­ment de la lutte pour les droits de la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine. Dès 1974, les Black Pan­thers ne sont déjà plus qu’un sym­bole dépour­vu de réels leviers d’ac­tion.

New York, 27 juin 1969. Comme sou­vent, en cette soi­rée du début de l’été, la police muni­ci­pale fait brus­que­ment irrup­tion au Sto­ne­wall Inn, un bouge gay de Green­wich Vil­lage tenu par la mafia. Mais pour la pre­mière fois, au lieu d’endurer cette nou­velle humi­lia­tion, la clien­tèle du bar se révolte vio­lem­ment contre les forces de l’ordre. Durant cinq nuits consé­cu­tives, ce coin de Man­hat­tan s’embrase ; homos et mar­gi­naux du quar­tier font face aux poli­ciers, qui doivent entre autres choses endu­rer l’affront suprême de rece­voir des lan­cés de pavés admi­nis­trés des drag-queens en robe de soi­rée.

Dans la fou­lée immé­diate des émeutes, un nou­veau mou­ve­ment homo­sexuel radi­cal voit le jour ; le Gay Libe­ra­tion Front (GLF), un nom choi­si en filia­tion avec le Front natio­nal pour la libé­ra­tion du Sud-Viet­nam. Sans hié­rar­chie, volon­tai­re­ment déstruc­tu­ré, le Front se veut à l’avant-garde des com­bats poli­tiques du temps, en affi­chant notam­ment sa soli­da­ri­té avec ses « frères de lutte » fémi­nistes, paci­fistes et anti­ra­cistes. Par­mi ses com­po­santes existe un grou­pus­cule d’homos révo­lu­tion­naires connus sous le nom de Red But­ter­fly. Ses membres vont rédi­ger dif­fé­rents mani­festes appe­lant, comme les Pan­thers, à un ren­ver­se­ment des classes domi­nantes blanches-hété­ro­sexuelles, mais arti­cu­lées à des reven­di­ca­tions pro­pre­ment gay — accès libre au loge­ment, au choix de car­rière pro­fes­sion­nelle, abo­li­tion des légis­la­tions dis­cri­mi­nantes. Assu­mant l’inspiration du BPP, les membres du But­ter­fly se moquent des modèles sociaux et affec­tifs de la majo­ri­té ; ils encou­ragent la créa­tion de nou­veaux types de rela­tions adap­tées aux spé­ci­fi­ci­tés des gays. Pour eux, le mariage est une ins­ti­tu­tion « pour­rie, oppres­sante pour la femme », dont l’éventuelle exten­sion aux homos serait « bur­lesque ».

Tout comme les Pan­thers, le Front et les But­ter­flies ne feront pas long feu. Miné par des que­relles internes, le GLF et ses com­po­santes s’é­teignent d’eux-mêmes au début des années 1970. Nombre de ses membres, frus­trés par l’o­rien­ta­tion poli­tique radi­cale du mou­ve­ment, vont se regrou­per dans une orga­ni­sa­tion dis­si­dente, la Gay Acti­vists Alliance, plus axée autour des besoins spé­ci­fiques de la com­mu­nau­té que des rêves de « Grand Soir ».

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Une paren­thèse révo­lu­tion­naire

Les simi­li­tudes entre ces deux groupes de rebelles ne sont pas des coïn­ci­dences. À la char­nière des six­ties et des seven­ties, une mul­ti­tude de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires plus ou moins vio­lents émergent à dif­fé­rents points chauds de l’hémisphère nord. Les ter­ro­ristes Ouest-alle­mands du réseau Baa­der-Mein­hof com­mettent de vio­lents atten­tats entre 1968 et 1977. Au Japon, les étu­diants mar­xistes du mou­ve­ment Zen­ga­ku­ren mani­festent vio­lem­ment contre la pré­sence des troupes amé­ri­caines sur le sol natio­nal. Aux Etats-Unis, cet esprit radi­cal s’incarne notam­ment par une rup­ture géné­ra­tion­nelle dans les reven­di­ca­tions des mino­ri­tés.

Un des traits com­muns des Pan­thers et des But­ter­flies réside ain­si dans leur oppo­si­tion au mili­tan­tisme de leurs aînés. Les mes­sages de non-vio­lence et d’as­si­mi­la­tion aux valeurs de la majo­ri­té blanche, véhi­cu­lés par les prin­ci­pales asso­cia­tions de défense des droits civiques, comme la NAACP[[Natio­nal Asso­cia­tion for the Advance of Colou­red People, fon­dée en 1910.]] ou la Sou­thern Chris­tian Lea­der­ship Confe­rence du pas­teur Mar­tin Luther King Jr, deviennent pro­gres­si­ve­ment inau­dibles pour les jeunes mili­tants noirs. Le manque d’a­van­cées concrètes enre­gis­trées sur le ter­rain de la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions et la per­sis­tance des vio­lences poli­cières à leur encontre contri­buent à l’é­mer­gence de reven­di­ca­tions plus radi­cales, axées autour de l’au­to-défense de leur com­mu­nau­té et de l’af­fir­ma­tion d’une iden­ti­té propre. Cette nou­velle donne du com­bat pour l’é­ga­li­té est incar­née dans le slo­gan « Black Power », pro­non­cé pour la pre­mière fois dans une réunion d’é­tu­diants afro-amé­ri­cains du Mis­sis­si­pi en juin 1966. Un cri de ral­lie­ment qui, rapi­de­ment, devient un concept défi­nis­sant les mou­ve­ments comme le BPP, avides de ren­ver­ser l’ordre éta­bli plu­tôt que de se fondre dans le moule de la bour­geoi­sie blanche.

De même, chez les homos, les reven­di­ca­tions du GLF sont s’opposent à la ligne poli­tique de la prin­ci­pale asso­cia­tion gay d’après-guerre, la Mat­ta­chine Socie­ty. Fon­dée dans les années 40 par d’anciens membres du Par­ti Com­mu­niste amé­ri­cain, la Mat­ta­chine sou­tient une ligne inté­gra­tion­niste, cher­chant à pré­sen­ter l’homosexuel comme un citoyen viril, nor­mal et res­pon­sable, à l’opposé de la folle mar­gi­nale, déviante et péche­resse de l’imagerie popu­laire. Ils espèrent ain­si mettre paci­fi­que­ment fin aux dis­cri­mi­na­tions à l’emploi ou au loge­ment subies par de nom­breux gays, ain­si qu’aux légis­la­tions anti-sodo­mie alors en vigueur dans la tota­li­té des Etats amé­ri­cains. Les acti­vistes du GLF consi­dèrent cette approche comme contre-pro­duc­tive et flai­rant bon la honte de soi. Ils exaltent au contraire la fière affir­ma­tion de l’homosexualité comme une iden­ti­té mar­gi­nale, et encou­ragent les gays à ne pas juger trop dure­ment les folles, les « pre­miers mar­tyrs » de leur cause.

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Des conver­gences

Au-delà de ces points de conver­gences, ces deux mou­ve­ments se sont ponc­tuel­le­ment ren­con­trés, épau­lés et sou­te­nus, mal­gré les dif­fé­rences cultu­relles majeures qui les séparent. Pour les mili­tants du GLF, la soli­da­ri­té avec les Pan­thers était une forme d’évidence, ses membres recon­nais­sant d’ailleurs leur dette sym­bo­lique envers le BPP. « Lorsque les Pan­thers se sont orga­ni­sés et en ont appe­lé à leur libé­ra­tion, de nom­breuses per­sonnes ont pen­sé à ne plus res­ter assises et à cacher leur oppres­sion », écrit ain­si Carl Witt­man, un des membres les plus actifs du Red But­ter­fly. Le nom du grou­pus­cule est d’ailleurs une réfé­rence aux Black Pan­thers, la sub­sti­tu­tion du papillon au félin jouant avec auto­dé­ri­sion sur les cli­chés de fra­gi­li­té et de déli­ca­tesse attri­bués aux gays. Ils consi­dèrent cepen­dant une alliance comme « déli­cate », à cause de « la rai­deur et l’hypermasculinité de nom­breux hommes noirs », tou­jours d’après Witt­man, même s’il affirme que les deux mou­ve­ments s’attaquent aux mêmes enne­mis ; « la mai­rie, la police, le capi­ta­lisme ».

Du côté des Pan­thers, la ques­tion fait débat. Huey New­ton, le cofon­da­teur du par­ti, prend clai­re­ment posi­tion en 1970 pour défendre les gays comme « frères de lutte » : « Nous devons être pru­dents et ne pas uti­li­ser ces mots qui pour­raient offen­ser nos amis. Le terme « pédé » (« fag­got ») …] devrait être sup­pri­mé de notre voca­bu­laire, et nous devrions ne pas atta­cher des mots à prio­ri des­ti­nés à qua­li­fier les homo­sexuels à des enne­mis du peuple […]. Les homo­sexuels ne sont pas des enne­mis du peuple. [Ils] pour­raient bien être le peuple le plus oppri­mé dans notre socié­té […] ». La même année, alors que 350 Pan­thers crou­pissent en pri­son, la direc­tion du par­ti fait appel à Jean Genet pour orga­ni­ser une tour­née de deux mois sur les cam­pus du pays afin, de sen­si­bi­li­ser les étu­diants au sort de ses membres incar­cé­rés. Genet, qui n’a jamais caché l’attrait éro­tique qu’il trou­vait à ses com­pa­gnons de com­bat Blacks ou Pales­ti­niens, ne semble pas avoir ren­con­tré de réac­tions homo­phobes durant son séjour amé­ri­cain. En revanche, des membres de la direc­tion du BPP se sont clai­re­ment mon­trés hos­tiles aux gays. [Eldridge Clea­ver, res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion du par­ti, consi­dère ain­si l’homosexualité chez les afro-amé­ri­cains comme « un sou­hait de mort raciale typique de la bour­geoi­sie noire ». Néan­moins, Pan­thers et GLF, au fil de leurs courtes his­toires, auront par­ti­ci­pé ensemble à des mani­fes­ta­tions, et se seront retrou­vés dans des congrès orga­ni­sés par les pre­miers dans l’espoir de fédé­rer les grou­pe­ments mar­gi­naux. Des ini­tia­tives sans len­de­main, ces mou­ve­ments étant appe­lés à s’éteindre pour lais­ser à nou­veau place à un mili­tan­tisme assi­mi­la­tion­niste.

Aujourd’hui, la paren­thèse rouge de la fin des six­ties est bel et bien close. En dehors de cercles res­treints de nos­tal­giques, les rêves d’union sacrée des mino­ri­tés pour ren­ver­ser les couches domi­nantes de la socié­té se sont éteints. Aux Etats-Unis, mal­gré la pré­sence dis­pro­por­tion­née de Blacks au bas de l’échelle sociale ou der­rière les bar­reaux, la réélec­tion de Barack Oba­ma tend à faire exis­ter média­ti­que­ment l’idée d’une Amé­rique mul­ti­ra­ciale et apai­sée. Pour les homos, la lente pro­gres­sion de l’égalité face au mariage et la pos­si­bi­li­té pour les gays de pou­voir ser­vir ouver­te­ment dans l’armée semblent concré­ti­ser les rêves les plus auda­cieux d’intégration défen­dus en son temps par la Mat­ta­chine Socie­ty.

On ne repro­duit pas le pas­sé, mais il est tou­jours pos­sible de s’inspirer d’expériences his­to­riques pour ten­ter d’agir. Mal­gré les mul­tiples crises qui tra­versent l’Europe, les luttes com­mu­nau­taires relèvent tou­jours du cha­cun pour soi. Les homos s’engagent sur la voie de l’intégrationnisme et du « mariage pour tous » comme si elle avait tou­jours été la seule pos­sible. D’autres mino­ri­tés, comme les Roms ou les « indi­gènes » des ban­lieues, luttent pour trou­ver leur place sans aucune soli­da­ri­té de la part des gays embour­geoi­sés, au-delà d’une indif­fé­rence polie. La ren­contre des Pan­thers et des But­ter­flies est res­tée fur­tive et ponc­tuelle, mais elle témoigne d’un esprit de main ten­due entre mar­gi­naux. Un exemple qu’il nous faut peut-être médi­ter.

Benoît Hen­riet

26 ans et doc­to­rant en His­toire afri­caine à l’U­ni­ver­si­té Saint-Louis de Bruxelles. Il tra­vaille sur les colo­ni­sa­tions belges et bri­tan­niques, et est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sé par leur impact sur l’en­vi­ron­ne­ment et les corps indi­gènes. Glan­deur, actu­vore et un peu éco­lo sur les bords.

Source de l’ar­ticle : mino­ri­tés