France-Rwanda : un négationnisme d’État

Ce qu’il s’agit de faire oublier, c’est que les autorités françaises ont connaissance du projet de génocide des Tutsi depuis octobre 1990

83916_sarko-rwanda-une.jpgDepuis 1994, les plus hautes auto­ri­tés de l’Etat dis­si­mulent aux citoyens le sou­tien indé­fec­tible accor­dé par la France à ceux qui ont pré­pa­ré puis com­mis le géno­cide des Tut­si. Pour cela, il est impé­ra­tif que le FPR appa­raisse comme « l’instigateur glo­bal » de la tra­gé­die rwan­daise, selon l’expression d’Hubert Védrine. Le rap­port d’expertise sur l’attentat du 6 avril remis aux juges Tré­vi­dic et Poux, qui dis­culpe en pra­tique le FPR, doit donc à tout prix être mis en doute (Billets n°210, février 2012).

Depuis dix-huit ans, les filets de la dés­in­for­ma­tion sont in­las­sablement tis­sés par des res­ponsables poli­tiques, des offi­ciers, des jour­na­listes et des intel­lec­tuels, le plus sou­vent les mêmes. Ils ne cessent d’abreuver l’opinion publique de leurs « argu­ments » : le pre­mier est que pour accé­der au pou­voir au Rwan­da, le FPR aurait com­mis l’attentat du 6 avril 1994 et pro­vo­qué ain­si le géno­cide des Tut­si.

Le second est que ce géno­cide se serait dou­blé d’un géno­cide des Hutu, com­mis par le FPR au Rwan­da, puis au Zaïre/ RDC. Enfin, le troi­sième est que la France aurait essayé en vain une poli­tique de conci­lia­tion entre les dif­fé­rentes fac­tions afin d’encourager le Rwan­da sur la voie de la démo­cra­tie. Une fois le géno­cide déclen­ché, elle serait inter­ve­nue, seule, pour y mettre fin en lan­çant l’opération Tur­quoise.

En résu­mé, Paul Kagame serait res­ponsable du géno­cide des siens et cou­pable d’un géno­cide des Hutu. Quant à la la France, elle n’aurait rien à se repro­cher, bien au contraire, car l’opération Tur­quoise aurait mis un terme au géno­cide… Le fait que de tels pro­pos puissent être tenus aujourd’hui sans sus­ci­ter immé­dia­te­ment des réac­tions scan­da­li­sées ou iro­niques montre le degré de suc­cès de la mani­pu­la­tion opé­rée depuis 1994.

Der­rière la fixa­tion sur l’attentat, la réfu­ta­tion de la pla­ni­fi­ca­tion du géno­cide

Si les défen­seurs de la poli­tique fran­çaise au Rwan­da ne peuvent accep­ter l’idée que l’attentat du 6 avril 1994 a été com­mis par d’autres que le FPR, c’est que leur explica­tion du géno­cide repose impli­ci­te­ment sur l’idée que l’extermination des Tut­si a été cau­sée par la colère spon­ta­née de la popu­la­tion hutu à l’annonce de la mort du pré­sident Habya­ri­ma­na. Cela per­met d’abord de faire por­ter la res­pon­sa­bi­li­té du géno­cide au FPR qui l’aurait « déclen­ché » par sa volon­té d’arriver au pou­voir par tous les moyens. En assas­si­nant le pré­sident, le FPR aurait déchaî­né la fureur meur­trière du « peuple majo­ri­taire » contre les Tut­si. On accuse donc les vic­times d’être les bour­reaux.

Cela donne, sous la plume de Ste­phen Smith : « L’expertise [remise aux juges Tré­vi­dic et Poux] […] ne nous apprend pas qui a déclen­ché l’extermination des Tut­si » (Libé­ra­tion, 23 jan­vier 2012). On se frotte les yeux. On sait qui a com­mis le géno­cide : les mili­taires extré­mistes autour de Bago­so­ra, les milices Inter­ahamwe, le Gou­ver­ne­ment inté­ri­maire rwan­dais, ses pré­fets, ses bourg­mestres, ses gen­darmes, ses poli­ciers com­mu­naux, et par une par­tie de la popu­la­tion hutu embri­ga­dée de gré ou de force par les auto­ri­tés. Ste­phen Smith ne va pas jusqu’à pré­tendre que le FPR a tué les Tut­si. Il ne peut pas l’écrire de but en blanc. Alors il le sug­gère, en nous fai­sant croire que sans l’assassinat d’Habyarimana, par le FPR selon Smith, le géno­cide n’aurait pas eu lieu. Or, c’est faux : tout était prêt pour l’extermination des Tut­si. Il ne man­quait qu’un pré­texte.

Mais l’essentiel n’est pas là. Accu­ser le FPR d’avoir abat­tu l’avion d’Habyarimana et déclen­ché ain­si un « géno­cide spon­ta­né » per­met sur­tout d’exonérer les diri­geants fran­çais de la connais­sance du pro­jet géno­ci­daire. Du coup, l’accusation por­tée contre eux d’avoir sou­te­nu, en connais­sance de cause, un régime qui pré­pa­rait l’extermination des Tut­si tom­be­rait d’elle- même. Le besoin de se dis­cul­per est tel que l’historien Ber­nard Lugan ou le géné­ral Didier Tau­zin n’hésitent pas à fal­si­fier les juge­ments ren­dus par le Tri­bu­nal pénal inter­na­tio­nal pour le Rwan­da (TPIR). Celui-ci, disent-ils, n’a condam­né per­sonne pour la pla­ni­fi­ca­tion du géno­cide.

La France n’a donc pas pu col­la­bo­rer à la pré­pa­ra­tion de quelque chose qui n’a pas été orga­ni­sé. Mais Ber­nard Lugan et Didier Tau­zin sont pour le moins mal infor­més : le TPIR a bel et bien condam­né des accu­sés pour « entente en vue de com­mettre le géno­cide ». Et non des moindres, puisqu’il s’agit de l’ancien Pre­mier ministre du GIR, Jean Kam­ban­da, du ministre de l’Information, Elié­zer Niyi­te­ge­ka, et de la ministre de la Famille et de la Pro­mo­tion fémi­nine, Pau­line Nyi­ra­ma­su­hu­ko. Même si Lugan et Tau­zin avaient rai­son, cela ne signi­fie­rait pas pour autant que le géno­cide n’ait pas été pré­mé­di­té et pla­ni­fié. Le juge n’est pas l’historien, même s’il contri­bue à l’établissement de la véri­té his­to­rique (lire sur survie.org l’article de Géraud de la Pra­delle et Rafaëlle Mai­son.


L’at­ten­tat est-il la cause du géno­cide ? 1/5 par sur­vie-media

Les auto­ri­tés fran­çaises savent qu’un géno­cide va avoir lieu

Ce qu’il s’agit de faire oublier, c’est que les auto­ri­tés fran­çaises ont connais­sance du pro­jet de géno­cide des Tut­si depuis octobre 1990, comme en font foi les télé­grammes envoyés par l’ambassadeur Martres et l’attaché de défense, le colo­nel Gali­nié. La déter­mi­na­tion des extré­mistes hutu à mettre en œuvre leur plan est attes­tée par les mas­sacres de Tut­si orga­ni­sés ou cou­verts par le régime Habya­ri­ma­na de 1990 à 1993, sortes de répé­ti­tions du géno­cide.

Pour­tant, les diri­geants fran­çais accen­tuent leur sou­tien mili­taire à un régime qui se serait effon­dré sans cela : livrai­sons d’armes, for­ma­tion des troupes rwan­daises, appui au com­bat (des Fran­çais com­mandent l’artillerie et pilotent des héli­co­ptères lors d’affrontements avec le FPR), prise en main des Forces armées rwan­daises (FAR) par des offi­ciers fran­çais, l’un d’entre eux, le lieu­te­nant-colo­nel Mau­rin, deve­nant même conseiller du chef d’Etat-major qu’il ren­contre quo­ti­dien­ne­ment. Inté­grés aux FAR dans le cadre de la for­ma­tion qu’ils leur dis­pen­saient, pré­sents en par­ti­cu­lier auprès des uni­tés d’élite, on voit mal com­ment les mili­taires fran­çais auraient pu igno­rer les pré­pa­ra­tifs du géno­cide.

Cela est d’autant plus pos­sible que les Fran­çais forment non seule­ment les sol­dats rwan­dais (les effec­tifs des FAR sont mul­ti­pliés par huit en quelques mois) mais aus­si les mili­ciens inter­ahamwe, fers de lance du géno­cide. Des mili­taires fran­çais ont aus­si par­ti­ci­pé aux contrôles d’identité char­gés d’identifier les Tut­si, y com­pris quand ceux-ci étaient sous leurs yeux livrés aux mili­ciens et tués. Au-delà de la défense de la sta­bi­li­té d’un Etat allié, mise en avant pour jus­ti­fier l’engagement fran­çais, cer­tains res­pon­sables poli­tiques et mili­taires de notre pays ont pous­sé la conni­vence idéo­lo­gique jusqu’à consi­dé­rer le Tut­si comme l’ennemi.

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La thèse du « double géno­cide »

Le second « argu­ment » avan­cé par les défen­seurs de la poli­tique menée au Rwan­da consiste à accu­ser le FPR d’avoir com­mis un géno­cide des Hutu. Réagis­sant, le 13 jan­vier 2012 sur France Culture, au rap­port d’expertise sur l’attentat du 6 avril 1994, Hubert Védrine, secré­taire géné­ral de l’Elysée à l’époque des faits, évoque ain­si « le rap­port des Nations unies qui a indi­qué qu’il y a eu après le géno­cide, qu’on éva­lue en gros à 800 000 morts, ce qui est déjà atroce… envi­ron 4 mil­lions de morts dans l’Est du Congo, en RDC, sous la res­pon­sa­bi­li­té prin­ci­pale de l’armée du Rwan­da, ce rap­port que Kagame a réus­si à blo­quer pen­dant deux ou trois ans, n’est paru que quand ils ont enle­vé le mot de géno­cide… ». Rem­bo­bi­nons : Kagame a blo­qué un rap­port des Nations-Unies qui mon­trait qu’un géno­cide avait été com­mis, sous la res­pon­sa­bi­li­té prin­ci­pale de l’armée du Rwan­da, dans l’Est de la RDC, et que ce géno­cide avait fait 4 mil­lions de morts.

Hubert Védrine ne dit pas la véri­té quand il cite le rap­port du pro­jet Map­ping du Haut-Com­mis­sa­riat des Nations unies pour les Droits de l’homme. Daté d’août 2010, ce rap­port consacre deux sec­tions à la ques­tion de savoir si un géno­cide des Hutu a été per­pé­tré au Zaïre/RDC (§ 27- 33 et § 500 – 522). Le para­graphe 31 du rap­port réper­to­rie les rai­sons de répondre par l’affirmative. Il men­tionne entre autres « l’ampleur des crimes et le nombre impor­tant de vic­times, pro­ba­ble­ment plu­sieurs dizaines de mil­liers […] une majo­ri­té d’enfants, de femmes, de per­sonnes âgées et de malades ». Nous sommes très loin des quatre mil­lions de morts annon­cés par Hubert Védrine. Ce chiffre de quatre mil­lions de morts ne pro­vient pas du rap­port du Pro­jet Map­ping.

Celui-ci note seule­ment que « les dix années [1993 – 2003] ont été mar­quées par une série de crises poli­tiques majeures, de guerres et de nom­breux conflits eth­niques et régio­naux qui ont pro­vo­qué la mort de cen­taines de mil­liers, voire de mil­lions, de per­sonnes » (§ 15). Le rap­port exa­mine aus­si les rai­sons de ne pas rete­nir l’accusation de géno­cide : l’intention de détruire le groupe hutu reste à éta­blir. Les Hutu demeu­rés au Zaïre, après le retour au Rwan­da de cen­taines de mil­liers des leurs, ont pu être pour­chas­sés et mas­sa­crés parce qu’ils étaient assi­mi­lés aux géno­ci­daires [1]. Compte-tenu des élé­ments contra­dic­toires rele­vés, le rap­port conclut à la néces­si­té d’une inves­ti­ga­tion plus appro­fon­die : « Seule une pareille enquête sui­vie d’une déci­sion judi­ciaire sera en mesure de déter­mi­ner si ces inci­dents consti­tuent des crimes de géno­cide » (§ 522).

Une accu­sa­tion récur­rente depuis 1994

Cette accu­sa­tion de géno­cide por­tée contre le FPR ne date pas des guerres du Congo. Elle est pré­sente depuis 1994 dans les pro­pos des res­pon­sables fran­çais com­pro­mis dans la poli­tique menée au Rwan­da. Elle s’exprime sous leur plume par l’usage d’un plu­riel signi­fi­ca­tif. C’est Alain Jup­pé, alors ministre des Affaires étran­gères, qui déclare dans une tri­bune publiée par Libé­ra­tion : « La France […] exige que les res­pon­sables de ces géno­cides soient jugés » (16 juin 1994).

En novembre de la même année, Fran­çois Mit­ter­rand parle des géno­cides rwan­dais dans la ver­sion écrite de son dis­cours au som­met fran­co-afri­cain de Biar­ritz. Domi­nique de Vil­le­pin, direc­teur de cabi­net d’Alain Jup­pé en 1994, men­tionne en sep­tembre 2003 sur RFI « les ter­ribles géno­cides qui ont frap­pé le Rwan­da ». En 2006, Ber­nard Debré, ministre de la Coopé­ra­tion du gou­ver­ne­ment Bal­la­dur, inti­tule un livre La véri­table his­toire des géno­cides rwan­dais. En 2012, c’est Hubert Védrine qui reprend la même antienne.

Cela ne doit rien au hasard. Toutes les per­son­na­li­tés citées ont été des arti­sans de la poli­tique menée par la France au Rwan­da. Une poli­tique qui a abou­ti à la com­pli­ci­té dans un géno­cide. Il est donc essen­tiel de per­sua­der les Fran­çais que le FPR de Paul Kagame est au moins aus­si cri­mi­nel que nos alliés les extré­mistes hutu qui ont exter­mi­né les Tut­si. Pierre Péan et Ste­phen Smith ont été les che­villes ouvrières de cette dés­in­for­ma­tion dans les médias, comme l’a mon­tré, à pro­pos de ce der­nier, Fran­çois-Xavier Ver­schave dans Négro­pho­bie (2005).

Des cher­cheurs uni­ver­si­taires com­me Clau­dine Vidal et André Gui­chaoua ont pour leur part appor­té leur cau­tion à un livre qui, tout en recon­nais­sant la réa­li­té du géno­cide des Tut­si, pré­tend qu’un géno­cide des Hutu a été com­mis par le FPR (Rwan­da. L’histoire secrète, par Abdul Joshua Ruzi­bi­za). Mais tous n’ont fait que relayer la posi­tion des diri­geants fran­çais aux affaires à l’époque, expri­mée par petites touches insis­tantes depuis 1994.

Quand, en 1994, Alain Jup­pé et Fran­çois Mit­ter­rand avancent la thèse du « double géno­cide », elle n’est à leurs yeux qu’une arme rhé­to­rique, celle qu’utilisent éga­le­ment les extré­mistes hutu, pour rela­ti­vi­ser le géno­cide des Tut­si. A cette époque, les sol­dats du FPR ont bien tué des Hutu, mais ces crimes étaient moti­vés par la ven­geance. Ce que per­sonne n’avait pré­vu, c’est que le FPR com­met­trait au Zaïre/RDC entre 1996 et 2003, de très graves crimes, que les néga­tion­nistes cherchent par tous les moyens à trans­for­mer en un deuxième géno­cide.

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Il n’y a pas eu de géno­cide des Hutu

Au Rwan­da, en 1994 – 1995, le FPR visait les géno­ci­daires ou ceux qu’il consi­dé­rait comme tels. Il a pu éga­le­ment pour­suivre un but poli­tique, asseoir son pou­voir, comme l’écrivent les auteurs d’Aucun témoin ne doit sur­vivre : en met­tant fin au géno­cide, « Le FPR tua des mil­liers de gens, aus­si bien des non-com­bat­tants que des troupes gou­ver­ne­men­tales et des mili­ciens. En cher­chant à éta­blir leur [sic] contrôle sur la popu­la­tion locale, ils [sic] tuèrent aus­si des civils par des exé­cu­tions som­maires et des mas­sacres. Il semble qu’ils aient tué des dizaines de mil­liers de gens durant les quatre mois de com­bat, entre avril et juillet » (Human Rights Watch/FIDH, Kar­tha­la, 1999, p. 805).

A qui s’ajoutent les dizaines de mil­liers de Hutu tués au Zaïre/RDC. Mal­gré l’ampleur des tue­ries, il ne s’agit cepen­dant pas d’un géno­cide car le FPR n’a jamais eu l’intention d’exterminer les Hutu en tant que groupe. Si cela avait son pro­jet, pour­quoi avoir accueilli ceux qui reve­naient du Zaïre après le déman­tè­le­mentdes camps de réfu­giés ? Des camps sous la coupe de géno­ci­daires réar­més par la France, qui fai­saient peser une menace sur le Rwan­da sans que la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ne se donne les moyens de sépa­rer les assas­sins des autres réfu­giés.

La thèse du « double géno­cide » ne vise qu’à un équi­libre dans l’horreur dont l’objectif est de blan­chir la poli­tique fran­çaise au Rwan­da. Elle est le com­plé­ment de l’affirmation selon laquelle les res­pon­sables fran­çais auraient ten­té de conci­lier les fac­tions en pré­sence en sou­te­nant acti­ve­ment le pro­ces­sus de démo­cra­ti­sa­tion du Rwan­da et les négo­cia­tions de paix d’Arusha.

Mal­heu­reu­se­ment, la poli­tique menée par nos diri­geants fut en réa­li­té beau­coup moins glo­rieuse. Bien loin d’une poli­tique d’apaisement, les auto­ri­tés fran­çaises se sont enga­gées dans un sou­tien sans failles aux géno­ci­daires, avant, pen­dant et après 1994. Billets d’Afrique aura l’occasion d’y reve­nir dans son numé­ro d’avril.

Source de l’ar­ticle : Sur­vie