Le prix de l’invisibilité

12,5 mil­liards d’heures de tra­vail non rému­né­rées : 9.737 mil­liards d’euros (soit trois fois la valeur du sec­teur des tech­no­lo­gies à l’échelle mon­diale). C’est l’estimation en heures et en valeur moné­taire du tra­vail du care (du soin) non rému­né­ré chaque jour dans le monde.

Le der­nier rap­port d’Oxfam sur les inéga­li­tés mon­diales, publié à l’occasion de l’ouverture du Forum éco­no­mique mon­dial de Davos, met le doigt sur ce tra­vail invi­sible, sur cette éco­no­mie dis­si­mu­lée, puisque non comp­ta­bi­li­sée, et sur l’ampleur conster­nante des inéga­li­tés éco­no­miques mon­diales quand on les lit sous le prisme du genre. « Quand on ne finance pas, ou trop peu, un ser­vice public, les besoins ne dis­pa­raissent pas, ils sont juste trans­fé­rés dans les familles et les com­mu­nau­tés, avec des femmes et des filles qui s’en occupent de manière invi­sible », peut-on y lire2. Garde d’enfants, accom­pa­gne­ment des per­sonnes âgées ou tâches domes­tiques quo­ti­diennes, ces occu­pa­tions et autres besognes sont majo­ri­tai­re­ment prises en charge par les femmes, et ce dès l’enfance jusqu’à un âge avan­cé

La divi­sion sexuelle du tra­vail se double aus­si d’une hié­rar­chi­sa­tion eth­nique puisque les tâches ména­gères et du soin d’autrui font l’objet d’un mar­ché mon­dia­li­sé. Prise en charge des bou­lots d’aide ména­gère par une majo­ri­té de femmes en situa­tion de pré­ca­ri­té (lire « Titres-ser­vices : les tra­vailleuses, der­nier maillon d’une chaîne grip­pée ») et, tout au bout de la chaîne, délé­ga­tion d’une par­tie de notre tra­vail domes­tique à des tra­vailleuses sans papiers. Ori­gi­naires de Colom­bie, du Maroc, du Came­roun ou encore des Phi­lip­pines, ces der­nières s’acquittent, en Bel­gique, de tâches dont des femmes et des hommes peuvent ou doivent se libé­rer. Aujourd’hui cer­taines d’entre elles élèvent la voix pour exi­ger des droits et des papiers dans le pays où elles tra­vaillent et (sur)vivent dans l’anonymat le plus total (voir l’image ci-des­sous, extraite d’un repor­tage de Camille Trin­quet sur la Ligue des tra­vailleuses domes­tiques).

L’anonymat. Il façonne la vie de ces femmes migrantes et les rend par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables. Celles pour qui les routes migra­toires s’étaient déjà révé­lées extrê­me­ment dan­ge­reuses sont ensuite confron­tées à la pré­ca­ri­té, à la dépen­dance éco­no­mique, mais aus­si à des pro­cé­dures d’accueil, d’asile et à des condi­tions de séjour enta­chées de sté­réo­types, de dis­cri­mi­na­tions et de vio­lences.

En Bel­gique, un migrant sur deux est une femme. Et 30 à 40 % des demandes d’asile sont intro­duites par des femmes. Ces der­nières années, le nombre de demandes repo­sant sur un ou plu­sieurs motifs liés au genre aurait aug­men­té, selon le Ciré3. Les deux motifs qui ont connu la plus forte crois­sance dans les déci­sions du Com­mis­sa­riat géné­ral aux réfu­giés et aux apa­trides (CGRA) sont le mariage for­cé et les vio­lences domes­tiques. Deman­deuses d’asile ou, pire, sans-papiers, toutes ces femmes sont pour­tant extrê­me­ment fra­giles face aux vio­lences conju­gales ou intra­fa­mi­liales qui ont lieu sur notre ter­ri­toire. Si des dis­po­si­tifs per­mettent de pro­té­ger – impar­fai­te­ment – les femmes arri­vées dans le cadre du regrou­pe­ment fami­lial, rien de tel n’existe pour les femmes sans papiers, dont le sta­tut de vic­time n’est qua­si­ment pas recon­nu. Encore une fois, les femmes migrantes paient le prix fort de leur invi­si­bi­li­té (lire notre article sur les vio­lences conju­gales et les migrantes).

 

  1. Rai­son pour laquelle les femmes du monde entier sont appe­lées à faire grève les 8 et 9 mars pro­chains, y com­pris du tra­vail domes­tique et du soin. « Quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête », scandent-elles pour mettre en lumière le tra­vail invi­sible au fémi­nin.
  2. « Celles qui comptent. Recon­naître la contri­bu­tion consi­dé­rable des femmes à l’économie pour com­battre les inéga­li­tés », Oxfam Inter­na­tio­nal, jan­vier 2020.
  3. « Femmes et migra­tion. Les dif­fi­cul­tés spé­ci­fiques ren­con­trées par les femmes dans leur par­cours migra­toire et dans leurs pro­cé­dures en Bel­gique », Ciré, août 2017.