L’Internationale socialiste et l’Amérique Latine : une coquille vide

Social-démocratie européenne contre socialisme latino-américain ? Par Maurice Lemoine

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jeu­di 26 jan­vier 2012

Lors de son dis­cours d’ouverture du conseil de l’Internationale socia­liste (IS) réuni dans les locaux de… la très libé­rale Orga­ni­sa­tion de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), à Paris, le 15 novembre 2010, la pre­mière secré­taire du Par­ti socia­liste fran­çais Mar­tine Aubry ne cache pas sa joie : « Je veux saluer tout par­ti­cu­liè­re­ment notre pré­sident Georges Papan­dréou et le féli­ci­ter pour les résul­tats des élec­tions locales en Grèce [avec une abs­ten­tion record de 53 % !]. Dans un contexte dif­fi­cile, c’est un encou­ra­ge­ment et un suc­cès qui viennent récom­pen­ser un cou­rage poli­tique qui force l’admiration. » On sait ce qu’il est adve­nu du diri­geant du Mou­ve­ment socia­liste pan­hel­lé­nique (Pasok) et de l’ « aus­té­ri­té juste » qu’il a pré­ten­du impo­ser à son pays. On connaît éga­le­ment le sort réser­vé par leurs peuples à nombre d’éminents membres de l’organisation social-démo­crate, Laurent Gbag­bo, Zine el-Abi­dine Ben Ali ou Hos­ni Muba­rak, pour ne citer qu’eux.

Avec un tel défi­cit d’analyse et un sem­blable mode de fonc­tion­ne­ment, est-il réel­le­ment sur­pre­nant que ce noble conclave « socia­liste » passe tota­le­ment à côté des mou­ve­ments de fond qui bou­le­versent l’Amérique latine depuis main­te­nant plus d’une décen­nie ?

Le 7 décembre de cette même année 2010, à Bruxelles, un por­trait et un nom sur­plombent l’entrée « Altier­ro Spi­nel­li » du Par­le­ment euro­péen : ceux de M. Guiller­mo Fariñas – troi­sième oppo­sant cubain en huit ans à se voir octroyer le prix Sakha­rov pour les droits de l’homme et la démo­cra­tie.

C’est en revanche sans publi­ci­té aucune que, dans un amphi­théâtre, une dizaine d’eurodéputés et d’assistants par­le­men­taires audi­tionnent des syn­di­ca­listes et des défen­seurs des droits humains venus de Colom­bie. Les témoi­gnages font froid dans le dos : depuis l’arrivée au pou­voir, quatre mois aupa­ra­vant, de M. Juan Manuel San­tos (ex-ministre de la défense de son pré­dé­ces­seur Álva­ro Uribe), trente-neuf syn­di­ca­listes et douze mili­tants du Pôle démo­cra­tique alter­na­tif (PDA) ont, entre autres, été assas­si­nés. Le social-démo­crate danois Ole Chris­ten­sen apporte un ter­ri­fiant com­plé­ment d’information : en com­pa­gnie du tra­vailliste bri­tan­nique Richard Howitt, éga­le­ment pré­sent, il a accom­pa­gné l’organisation Jus­tice for Colom­bia, en juillet 2010, en un lieu tris­te­ment célèbre, La Maca­re­na. « Nous avons été jusqu’au char­nier. Il y a plus de deux mille per­sonnes [vic­times de l’armée et des para­mi­li­taires] enter­rées là. Nous devons dire non au trai­té de libre com­merce [TLC] que négo­cient l’Union euro­péenne et la Colom­bie. » Une seule voix s’élèvera pour défendre Bogotá, celle du repré­sen­tant du Par­ti socia­liste ouvrier espa­gnol (PSOE), M. Emi­lio Menén­dez del Valle : « Croyez-vous qu’en trois mois un gou­ver­ne­ment peut régler tous les pro­blèmes ? Si un pays entier a voté mas­si­ve­ment [55,59 % d’abstentions !] pour San­tos, il doit être res­pec­té ! »

Appar­te­nant à des for­ma­tions membres de l’Internationale socia­liste, ces trois euro­dé­pu­tés n’ont mani­fes­te­ment pas accor­dé leurs vio­lons. Conseiller de la Gauche unie européenne/Gauche verte nor­dique (GUE/NGL) , le belge Paul-Emile Dupret repasse la réunion, et bien d’autres, dans son esprit : « Dans leur groupe par­le­men­taire [le Par­ti socia­liste euro­péen ; PSE], Chris­te­nen­sen et Howitt sont plu­tôt à contre-cou­rant. Je ne suis pas sûr qu’une majo­ri­té se pro­non­ce­rait contre la signa­ture d’un TLC. Le pré­sident du groupe, l’allemand Mar­tin Schulz [Par­ti social-démo­crate ; SPD] y est favo­rable. Le PSOE encore plus, incon­di­tion­nel­le­ment ! »

Sans remon­ter à la nuit des temps, on rap­pel­le­ra que, fon­dé en 1933 par Sal­va­dor Allende, le PS chi­lien refu­sa de s’affilier à l’IS, cri­ti­quant « ses posi­tions confor­mistes au sein du sys­tème démo­cra­tique bour­geois capi­ta­liste ». Pen­dant la guerre froide, la ques­tion ne se pose pas vrai­ment : consi­dé­rant la région comme une zone d’influence des Etats-Unis, l’IS ne s’y aven­ture pas. « Je n’ai pas sou­ve­nir de textes ayant condam­né le ren­ver­se­ment de Jaco­bo Arbenz, en 1954, au Gua­te­ma­la, réflé­chit M. Antoine Blan­ca, membre à l’époque du secré­ta­riat des rela­tions exté­rieures de la Sec­tion fran­çaise de l’Internationale ouvrière (SFIO). Dix ans plus tard, lorsque j’ai deman­dé la parole pour dénon­cer l’intervention des marines à Saint-Domingue, Guy Mol­let m’a contem­plé avec des yeux ronds ! »

Entre temps, la révo­lu­tion cubaine (1959) avait pour­tant pla­cé l’anti-impérialisme au centre des débats. Sans grandes consé­quences : « L’IS a jeté un regard inté­res­sé, mais fina­le­ment très loin­tain. » Jusqu’au 11 sep­tembre 1973 ! Aus­si fort que le trau­ma­tisme de la guerre civile espa­gnole, le ren­ver­se­ment et la mort de Sal­va­dor Allende déclenchent chez les socia­listes euro­péens « une soli­da­ri­té émo­tion­nelle et la décou­verte d’un monde qu’on ne connais­sait pas », se sou­vient M. Blan­ca qui, quelques jours après le golpe, man­da­té par l’IS, saute dans un avion et, à Viña del Mar, se recueille sur la tombe du com­pañe­ro pre­si­dente, avant d’être expul­sé. « Ce fut le pre­mier défi digne de ce nom, vis-à-vis de Washing­ton, d’une Inter­na­tio­nale qui, jusque-là, fai­sait tout pour appa­raître sou­mise à la stra­té­gie amé­ri­caine et à l’OTAN [Orga­ni­sa­tion du trai­té de l’Atlantique nord]. »

L’appui des Etats-Unis aux dic­ta­tures va dès lors consti­tuer le point de dis­sen­sion majeur d’une géné­ra­tion sociale-démo­crate – Willy Brandt (Alle­magne), Olof Palme (Suède), Mario Soares (Por­tu­gal), Felipe Gonzá­lez (Espagne), Bru­no Kreis­ky (Autriche), Fran­çois Mit­ter­rand… – avec l’allié amé­ri­cain. De leur côté, les par­tis réfor­mistes vic­times de ces régimes auto­ri­taires cherchent des alliés par­mi les pays déve­lop­pés. Les contacts se mul­ti­plient. Une pre­mière réunion for­melle a lieu en avril 1976, à Cara­cas, à l’invitation du pré­sident véné­zué­lien Car­los Andrés Pérez et de son par­ti Action démo­cra­tique (AD). La « Pre­mière confé­rence régio­nale de l’IS pour l’Amérique latine et la Caraïbe », à Saint-Domingue, en mars 1980, marque le déploie­ment de ce cou­rant poli­tique dans la région.

Par­mi les vingt-neuf orga­ni­sa­tions locales, figure alors, pour le Nica­ra­gua, le Front san­di­niste de libé­ra­tion natio­nale (FSLN), admis dès 1978 alors qu’il lut­tait encore, les armes à la main, pour chas­ser Anas­ta­sio Somo­za ; M. Fidel Cas­tro est invi­té en tant que pré­sident en exer­cice du Mou­ve­ment des pays non-ali­gnés. Et les Euro­péens « se mouillent » : la pré­sence de par­tis « frères » au sein du Front démo­cra­tique révo­lu­tion­naire (FDR) au Sal­va­dor, du Front démo­cra­tique contre la répres­sion (FDCR) au Gua­te­ma­la et du Front patrio­tique (FP) au Hon­du­ras – qui, pour les deux pre­miers, pos­sèdent une branche poli­tique et une aile insur­gée – les amène à sou­te­nir, de fait, la lutte armée.

En France, en 1981, Mit­ter­rand arrive à l’Elysée, la rose au poing. Sous l’influence de MM. Lio­nel Jos­pin, Régis Debray (char­gé de mis­sion à la pré­si­dence de la Répu­blique) et Blan­ca (qui sera nom­mé en 1982 ambas­sa­deur iti­né­rant en Amé­rique latine), Paris défie les Etats-Unis dans une région très sen­sible pour eux. Le 28 août 1981, la décla­ra­tion fran­co-mexi­caine sur la repré­sen­ta­ti­vi­té de l’opposition sal­va­do­rienne – y com­pris sa branche armée – a un impact consi­dé­rable. Mit­ter­rand ne cache pas sa sym­pa­thie pour les san­di­nistes, les rela­tions avec Cuba sont au beau fixe et, jubile M. Blan­ca, « au nom de l’IS et dans le dos de Washing­ton, j’ai réus­si “des coups”, comme d’empêcher un embra­se­ment entre le Cos­ta Rica et le Nica­ra­gua ! »

Mal­gré l’irritation de Ronald Rea­gan, les thèses de l’Internationale — la réso­lu­tion poli­tique des conflits armés — pré­vau­dront, le pré­sident du Cos­ta Rica, M. Oscar Arias, pro­po­sant le plan de paix pour l’Amérique cen­trale qui lui vau­dra, en 1987, le prix Nobel de la paix. Membre, pen­dant toute cette période, de la com­mis­sion poli­ti­co-diplo­ma­tique de l’Union révo­lu­tion­naire natio­nale gua­té­mal­tèque (URNG), l’ancien gué­rille­ro Miguel Angel San­do­val se sou­vient : « Notre mou­ve­ment a tou­jours vu dans l’IS un espace sus­cep­tible de ser­vir ses objec­tifs : la négo­cia­tion et la recherche de la paix. Ain­si, notre pre­mière ren­contre avec le gou­ver­ne­ment et l’armée a eu lieu à Madrid, grâce à la média­tion du PSOE. Mais nous avons tou­jours eu conscience des pro­fondes dif­fé­rences exis­tant alors entre des par­tis comme le sué­dois, le fran­çais, l’espagnol, et d’autres, plus réfor­mistes ou clai­re­ment de droite. »

Dès Saint-Domingue, des cli­vages se sont en effet des­si­nés. Cer­tains membres « lati­nos » de l’IS – le Par­ti de libé­ra­tion natio­nale (PLN, Cos­ta Rica), AD (Vene­zue­la), le Par­ti révo­lu­tion­naire domi­ni­cain (PRD), etc. – se démarquent des Euro­péens. A la dif­fé­rence de ces der­niers, et ne plon­geant pas leurs loin­taines racines dans le mar­xisme, ils ne remettent nul­le­ment en cause le capi­ta­lisme et s’affichent dans de nom­breux cas vigou­reu­se­ment anti-com­mu­nistes. « Le concept même de classe sociale est très dis­cu­table en Amé­rique latine », ose­ra ain­si le diri­geant de la Gauche démo­cra­tique équa­to­rienne (ID) Rodri­go Bor­ja .

Vague­ment réfor­mistes, ils uti­lisent l’IS pour damer le pion à la démo­cra­tie chré­tienne lorsque tom­be­ront les dic­ta­tures et parce que, pre­nant note de la puis­sance éco­no­mique des pays que gou­vernent ou gou­ver­ne­ront bien­tôt leurs amis d’outre Atlan­tique, ils cal­culent les avan­tages qu’ils pour­raient en tirer. « L’Internationale socia­liste fonc­tionne de manière clien­té­liste, s’insurgera en 1999 le mexi­cain Por­fi­rio Muñoz Ledo (Par­ti de la révo­lu­tion démo­cra­tique ; PRD) : Cer­tains par­tis viennent ici côtoyer les Euro­péens comme s’ils fré­quen­taient la classe supé­rieure. » Dans le Comi­té de l’IS pour l’Amérique latine et la Caraïbe (Siclac) créé en 1980, coha­bitent aus­si bien le FSLN que la très cen­triste Union civique radi­cale (UCR) argen­tine ; le PS chi­lien (ral­lié en 1996 !), qui co-gou­verne avec la démo­cra­tie chré­tienne, et le Par­ti révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel (PRI) mexi­cain, assez peu démo­cra­ti­que­ment au pou­voir pen­dant soixante-dix ans ; le Par­ti libé­ral (PL) colom­bien – sous les gou­ver­ne­ments duquel a été exter­mi­née la for­ma­tion de gauche Union patrio­tique (1986 – 1990), intro­duit le modèle néo­li­bé­ral (1990 – 1994) et auquel appar­tien­dra, jusqu’en 2002, M. Uribe.

Peu importe. En mul­ti­pliant les adhé­sions à l’Internationale, les socia­listes du vieux conti­nent « étendent leur influence ». Par-là même, en bons ges­tion­naires cou­lés dans le cadre libé­ral et essayant de l’améliorer à la marge, ils pro­meuvent les inté­rêts des milieux d’affaires et du capi­tal euro­péens.

Réunion du Conseil de l’IS, à Bue­nos Aires, les 25 et 26 juin 1999 : « Aupa­ra­vant, le socia­lisme était plus dur et éta­tiste, fris­sonne M. Felipe Gonzá­lez, mais le socia­lisme démo­cra­tique a tou­jours accep­té le mar­ché qui, de fait, va de pair avec la démo­cra­tie. » S’il condamne « les inéga­li­tés tra­giques qui frappent le monde », le docu­ment final exhorte « à pro­fi­ter de la mon­dia­li­sa­tion » pour éli­mi­ner le chô­mage, la faim et l’indigence . Bref, com­mente le bré­si­lien Leo­nel Bri­zo­la (Par­ti démo­cra­tique tra­vailliste ; PDT), le texte « est si géné­ral qu’il peut ser­vir tant au pied droit qu’au pied gauche ». Pas­sant inaper­çu ( ?), un court para­graphe men­tionne la pré­oc­cu­pa­tion de l’IS face à « l’évolution du pro­ces­sus poli­tique au Vene­zue­la [et à] la poli­tique de confron­ta­tion per­ma­nente du gou­ver­ne­ment avec les auto­ri­tés éta­blies ». Le pré­sident Hugo Chá­vez n’occupe le pou­voir que depuis… six mois.

Un même céré­mo­nial pré­side tant aux Conseils (aux­quels par­ti­cipent l’ensemble des par­tis) qu’aux réunions locales du Siclac. « Il faut pas­ser deux jours d’abrutissement total à écou­ter les inter­ven­tions de quelques chefs d’Etat ou de par­tis, dis­cours géné­ra­le­ment pré­pa­rés par leurs conseillers et que, sou­vent, les décou­vrant en arri­vant à la tri­bune, ils lisent en aha­nant », gri­mace l’ex-vice pré­si­dente de l’IS Mar­ga­ri­ta Zapa­ta (FSLN). « Un cha­pe­let de paroles ver­bales, com­plète M. Blan­ca, pleines de bonnes inten­tions, dont il ne sort stric­te­ment rien, sans orien­ta­tion contrai­gnante pour per­sonne ; cha­cun repart de son côté sans avoir d’idée plus pré­cise de la situa­tion. »

Seul inté­rêt de ces forums : « Il y a des tête à tête pri­vés et on échange de grandes embras­sades avec les vieux copains » (M. Blan­ca) ; « On éta­blit des contacts et, sur­tout, on retrouve les amis » (Mme Zapa­ta). Or, nul ne l’ignore, « les enne­mis de mes amis sont mes enne­mis ».

« En pre­nant les déci­sions qui, je crois, vont être prises, le pays est par­ti­cu­liè­re­ment viable », s’enthousiasme l’espagnol Gonzá­lez, après que, le 1er jan­vier 1989, Car­los Andrés Pérez – sur­nom­mé CAP – soit rede­ve­nu pré­sident du Vene­zue­la . Bien vu, « cama­rade » ! Conver­ti au libé­ra­lisme et ayant négo­cié un ajus­te­ment struc­tu­rel avec le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI), CAP affame le peuple du jour au len­de­main. Celui-ci se révolte, le 27 février, lors de ce qui demeu­re­ra dans l’Histoire comme le Cara­ca­zo.

D’une bru­ta­li­té inouïe, la riposte du pou­voir laisse de l’ordre de trois mille morts sur le ter­rain. Plus chan­ceux que le Ras­sem­ble­ment consti­tu­tion­nel démo­cra­tique (RCD) qu’exclura l’IS, après la répres­sion du mou­ve­ment popu­laire tuni­sien de jan­vier 2011, Action démo­cra­tique, le par­ti de CAP, s’en sort sans une égra­ti­gnure. En 1993, après sa des­ti­tu­tion pour cor­rup­tion, le bureau de l’Internationale enver­ra à CAP un com­mu­ni­qué lui témoi­gnant son estime et son ami­tié. Il est vrai que, pen­dant son pre­mier man­dat, « il avait été géné­reux avec ses amis euro­péens : il est de noto­rié­té publique que, sous la direc­tion de M. Gonzá­lez, le PSOE a lar­ge­ment béné­fi­cié de sa “soli­da­ri­té” finan­cière ». Pas de quoi rendre sym­pa­thique le lieu­te­nant-colo­nel Chá­vez qui, le 4 février 1992, s’était sou­le­vé contre cette « démo­cra­tie injuste et cor­rom­pue ».

Comme au Vene­zue­la, les diri­geants des par­tis « lati­nos » membres de l’IS qui arrivent aux affaires dans les années 1980 – 1990 – Argen­tine, Boli­vie, Bré­sil, Chi­li, Equa­teur, Mexique, Panamá, etc. – ont une vraie poli­tique sociale : ils pour­voient aux besoins des bien vêtus et des bien nour­ris. Déré­gu­lant et pri­va­ti­sant à la hache, de mèche avec Washing­ton, la Banque mon­diale et le FMI, ils ter­mi­ne­ront dis­cré­di­tés voire ren­ver­sés. Issus des luttes ou por­tés par les mou­ve­ments popu­laires, de nou­veaux lea­ders appa­raissent : MM. Chá­vez (Vene­zue­la), Luiz Inacio Lula da Sil­va (Bré­sil), Evo Morales (Boli­vie), Rafael Cor­rea (Equa­teur).

Les 19 et 20 juillet 2002, le Siclac se réunit à Cara­cas, avec, en puis­sance invi­tante, les véné­zué­liens Rafael Angel Marín, diri­geant d’AD, Anto­nio Ledez­ma (Alliance du Peuple brave ; ABP) et Miguel Hen­rique Ote­ro, direc­teur du quo­ti­dien El Nacio­nal : à des degrés divers, tous ont par­ti­ci­pé à la ten­ta­tive de coup d’Etat contre M. Chá­vez, le 11 avril pré­cé­dent. « Aver­ti par des amis du PRI et du FSLN, raconte M. Maxi­mi­lien Arve­laíz, à l’époque conseiller du pré­sident véné­zué­lien, je prends contact avec le secré­taire géné­ral de l’IS, le chi­lien Luis Aya­la, et il accepte une ren­contre avec Chá­vez, sous condi­tion : les par­ti­ci­pants qui le sou­haitent s’y ren­dront “à titre per­son­nel”. Le len­de­main, effec­ti­ve­ment, quelques-uns sont venus, mais, à la der­nière minute, Aya­la s’est désis­té. »

Au terme de sa réunion, le Siclac émet un com­mu­ni­qué annon­çant qu’il décide « d’appuyer Action démo­cra­tique et la Coor­di­na­tion démo­cra­tique dans la mobi­li­sa­tion et la défense du sys­tème démo­cra­tique et de ses ins­ti­tu­tions » – autre­ment dit : les put­schistes ! Pré­sent en tant qu’observateur du PS fran­çais, M. Jean-Jacques Kour­liand­sky revient sur cet épi­sode : « J’ai failli me faire agres­ser par le secré­taire géné­ral d’AD car j’ai pro­tes­té : ces conclu­sions avaient été rédi­gées et déjà publiées dans la presse d’opposition véné­zué­lienne avant le début des tra­vaux ! » Puis il hausse les épaules : « Elles n’ont aucune valeur, en réa­li­té. » Erreur ou céci­té ? Elles figurent aujourd’hui encore sur le site offi­ciel de l’IS , comme toutes celles qui sui­vront, éma­na­tion directe des trois par­tis véné­zué­liens membres – AD, Mou­ve­ment vers le socia­lisme (MAS), Pode­mos –, tous vio­lem­ment hos­tiles à la révo­lu­tion boli­va­rienne.

« L’Internationale socia­liste ? » Ex-conseiller à l’ambassade pari­sienne de la Boli­vie, M. Alfon­so Dora­do gri­mace osten­si­ble­ment. « Paz Zamo­ra en a été le vice-pré­sident. Ça joue beau­coup dans la mémoire col­lec­tive… » Diri­geant du Mou­ve­ment de la gauche révo­lu­tion­naire (MIR), ce der­nier a pas­sé un accord, en 1989, avec l’ex-dictateur Hugo Ban­zer afin d’accéder à la pré­si­dence. En 2002, pour contrer la mon­tée en puis­sance de M. Morales et de son Mou­ve­ment vers le socia­lisme (MAS) – à ne pas confondre avec le par­ti épo­nyme véné­zué­lien –, il s’est allié au mul­ti­mil­lion­naire Gon­za­lo Sán­chez de Loza­da qui, élu, sera bou­té du pou­voir par une explo­sion sociale en octobre 2003. Le MAS boli­vien n’appartient donc pas à l’IS, pas plus que le Par­ti socia­liste uni du Vene­zue­la (PSUV), l’Alliance Pays de M. Cor­rea, le FMLN sal­va­do­rien, l’URNG gua­té­mal­tèque ; d’ailleurs, per­sonne ne le leur a deman­dé.

L’Internationale n’a qu’un rêve : faire adhé­rer le Par­ti des tra­vailleurs (PT) du puis­sant Bré­sil et de l’icône de la gauche lati­na, M. Lula da Sil­va. Mais le PT a mis ses œufs dans un autre panier. En 1990, avec M. Fidel Cas­tro, il a fon­dé le Forum de São Pau­lo, qui accueille tant des par­tis modé­rés (éga­le­ment membres de l’IS) que des for­ma­tions for­gées dans la lutte armée, des par­tis com­mu­nistes (y com­pris le cubain) et leurs dif­fé­rentes scis­sions. « Affron­ter le néo­li­bé­ra­lisme en Amé­rique latine, explique M. Val­ter Pomar, membre de la direc­tion natio­nale du PT, exi­geait une atti­tude ouverte et plu­rielle, pre­nant en compte tant la crise tra­ver­sée par le com­mu­nisme que celle frap­pant la social-démo­cra­tie. Cela étant, nous entre­te­nons de bonnes rela­tions avec l’IS… » Mais, de loin.

Ancrés dans leurs anciennes alliances, les sociaux-démo­crates euro­péens, à l’exception notable des por­tu­gais, ne com­prennent rien à cette Amé­rique latine nou­velle qui ose évo­quer le « socia­lisme du XXIe siècle », cherche la voie d’une démo­cra­tie « par­ti­ci­pa­tive », se trompe par­fois, avance, recule, mais qui, en matière sociale, obtient de notables avan­cées. A tra­vers la Fon­da­tion Frie­drich Ebert, le SPD alle­mand dis­pose d’énormes moyens, mais ne s’intéresse pas à la région. Lami­nés par M. Blair, les tra­vaillistes bri­tan­niques « pur jus » font figure de tri­bu en voie d’extinction. Silence radio en Ita­lie ou, pour­tant… « Mas­si­mo d’Alema [Par­ti démo­crate] est venu à Cara­cas, s’amuse M. Arve­laíz. Il était très ten­du. Nous lui avons fait ren­con­trer Chá­vez. “Cela me rap­pelle ma jeu­nesse”, s’est-il excla­mé en res­sor­tant, enchan­té… »

Au Par­le­ment euro­péen, « où, depuis plu­sieurs années, les accords de libre-échange sont le prin­ci­pal thème abor­dé, le groupe socia­liste, dans sa majo­ri­té, n’est pas très pro­gres­siste, constate M. Dupret. Par exemple, on n’a jamais eu leur appui pour mettre le Hon­du­ras [où a eu lieu un coup d’Etat en 2009] à l’ordre du jour. » En revanche, en 2004, c’est le pré­sident du PSE, l’espagnol Enrique Barón Cres­po, qui pro­po­sa d’inviter M. Uribe, le chef de l’Etat colom­bien. Lors du dis­cours de ce der­nier, le 10 février, « le GUE/NGL, les Verts, cer­tains libé­raux et de nom­breux socia­listes, désa­vouant Barón Cres­po, ont quit­té la salle. Mais pas les Espa­gnols ! » S’agissant de l’Amérique latine, Madrid exerce une influence consi­dé­rable au sein de l’UE. Sui­vant Cuba – la der­nière de ses colo­nies – d’aussi près que s’il s’agissait de la Galice ou de l’Andalousie, l’Espagne a été qua­si­ment la seule à défendre la nor­ma­li­sa­tion des rela­tions de l’île avec l’UE. Jusqu’à sa perte du pou­voir, en novembre 2011, le PSOE a joué un rôle impor­tant à tra­vers la coopé­ra­tion. « Mais il ne s’agit nul­le­ment d’une proxi­mi­té poli­tique », remarque le boli­vien Dora­do (voir l’encadré ci-contre).

Gros émoi à Paris, le 22 octobre 2010, rue de Sol­fé­ri­no : porte-parole du PS, M. Benoît Hamon a annon­cé qu’il « s’apprêterait » à se rendre au Vene­zue­la et à y ren­con­trer, pour­quoi pas ?, le pré­sident Chá­vez. Il s’attire les foudres de l’aile droite du par­ti ; les strauss-kah­niens de l’époque tentent de faire son pro­cès.

De son expé­rience à l’ambassade de Boli­vie, M. Dora­do tire une gri­mace désa­bu­sée : « Nous avons eu des contacts anec­do­tiques avec Ségo­lène Royal et Mar­tine Aubry, mais le PS n’a jamais mani­fes­té un inté­rêt par­ti­cu­lier pour connaître ce qui se passe dans notre pays. Nous avons essayé d’approfondir la rela­tion, sans résul­tat ; nous n’avons donc jamais eu l’occasion de dis­cu­ter du socia­lisme du XXIe siècle ou de cette expé­rience d’intégration qu’est l’ALBA [Alliance boli­va­rienne des peuples de notre Amé­rique ]. » Il est vrai que cette der­nière, d’un point de vue néo­li­bé­ral, est en contra­dic­tion totale avec les inté­rêts éco­no­miques et géo­po­li­tiques tant des Euro­péens que des Amé­ri­cains.

On a certes vu des délé­ga­tions de haut niveau du PS aux Forums sociaux de Por­to Alegre en 2002 et 2003 : il s’agissait avant tout de damer le pion aux alter­mon­dia­listes et de cour­ti­ser Brasí­lia. En cam­pagne élec­to­rale, Mme Royal s’est osten­si­ble­ment affi­chée auprès des « pré­si­dentes » argen­tine Cris­ti­na Fernán­dez de Kirch­ner et chi­lienne Michelle Bache­let – dont l’une des prouesses poli­tiques sera d’avoir per­mis à la droite dure de reve­nir au pou­voir sous le signe… de la conti­nui­té..

« Nous envoyons là-bas, aux réunions du Siclac, des gens qui s’occupent de l’Amérique latine depuis vingt ans et qui n’ont jamais fait bou­ger quoi que ce soit, tem­pête M. Rober­to Rome­ro, assis­tant par­le­men­taire de M. Hen­ri Emma­nuel­li. Ce n’est même pas qu’il y ait, au sein du PS, une hos­ti­li­té étayée pour X ou Y. Il s’agit d’une igno­rance crasse ! En terme de connais­sance, c’est le niveau Le Monde ou Libé­ra­tion, dont les choix édi­to­riaux, sur l’Amérique latine, s’apparentent à de la dés­in­for­ma­tion. » Pour M. Rome­ro comme pour nombre de nos inter­lo­cu­teurs, « l’IS, cette coquille vide, est sans doute la meilleure agence de voyage du monde, et assez confor­table… Mais il n’en sort rien ! » Est-ce aus­si cer­tain ? Des réunions du Siclac et de ses par­tis dis­cré­di­tés pro­viennent les com­mu­ni­qués que dif­fuse l’IS. En Amé­rique latine, la presse d’opposition en fait ses gros titres : la gauche du monde entier nous appuie ! Les médias euro­péens reprennent. Haro sur « le popu­lisme » ! Les « socia­listes » lisent. Et la boucle est bou­clée.

MAURICE LEMOINE

Jour­na­liste ; auteur de Cinq Cubains à Mia­mi, Don Qui­chotte, Paris, 2010. Ex-rédac­teur en Chef du Monde Diplo­ma­tique, Paris

Source : http://www.eldiplo.org/los-mercados… et http://www.monde-diplomatique.fr/20… Tra­duc­ción : Gus­ta­vo Recalde