Répertoire des violences policières

Par Nicho­las Kumba

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ZIN TV

ATELIER : ANALYSE DE LA REPRÉSENTATION MÉDIATIQUE DES VIOLENCES POLICIÈRES

15.03 2021
18h00 - 20h00
En ligne via ZOOM

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Les images en noir & blanc sont de @mikey_badtrip

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Homi­cides poli­ciers et omis­sions médiatiques

Leurs noms appa­raissent sou­vent sous forme de graf­fi­tis, d’affiches ou sti­ckers col­lés à la hâte. Sur les murs de Bruxelles, nous lisons : jus­tice pour Semi­ra, pour Adil, pour Meh­di, pour Lamine, pour Maw­da, etc. Qui sont-iels ? Le déno­mi­na­teur com­mun est celui d’être décédé.e.s entre les mains de la police belge. Tou.t.e.s sont d’origine étran­gère. Une don­née non négli­geable qui a toute son impor­tance dans la sym­bo­lique raciste à laquelle l’État belge est sujet. Si on connaît leurs noms, leur his­toire est moins connue.

« Une société capitaliste sans police, cela n’est pas possible parce que les misérables ne se laissent pas faire. Et une société égalitaire n’a pas besoin de police. »
Mathieu Rigouste

Je me remé­more un épi­sode d’il y a quelques années : nous étions dans un parc à Water­mael-Boits­fort avec quelques amis. Sou­dain, une patrouille de police sur­git et pro­cède à un contrôle. On connaît déjà la chan­son. On nous fouille tous, à la recherche de stu­pé­fiants. Pour contex­tua­li­ser, nous sommes tous jeunes et Noirs. Le seul d’entre nous à ne pas avoir subi de pal­pa­tions est notre ami blanc… qui, pour la cerise sur la gâteau, avait quant à lui « quelque chose à se repro­cher ». Cette forme d’appréhension de la police est celle que tout jeune homme ou jeune femme, noir.e ou issu.e de l’immigration, connaît au quo­ti­dien et intègre dans son approche à la police, car iel a com­pris en quoi la police est raciste.

Quand un.e jeune Noir.e ou Maghrébin.e meurt sous leurs coups, la pen­sée qui nous hante tou.t.e.s demeure la même : cela aurait pu être mon frère, ma sœur ou… moi. Ces der­nières années, le nombre de vic­times s’est accru. En cours d’écriture de cet article, j’ai dû ajou­ter le nom d’Ilyes Abbe­dou. Je me pose alors les ques­tions de savoir pour­quoi, jusqu’où, et jusque quand ?

La crise sociale et éco­no­mique liée au Covid exa­cerbe bien sûr les vio­lences des forces de l’ordre et les ten­sions déjà exis­tantes avec les popu­la­tions mar­gi­na­li­sées. Mais les mesures sani­taires sont venues s’ajouter à la liste de déres­pon­sa­bi­li­sa­tion poli­tique des homicides/féminicides poli­ciers. Après tout, iels ne res­pec­taient pas la dis­tan­cia­tion phy­sique, le port du masque, le couvre-feu… Lorsque je brave l’interdit en ren­trant après 22h, je prie pour ne pas tom­ber nez-à-nez avec la police. Car je redoute un énième contrôle qui dégé­nère. Ce n’est jamais la même vio­lence selon que tu sois consi­dé­ré comme blanc ou non.

Une constante dans le profil des victimes

Lorsque je par­cours les por­traits des vic­times décé­dées entre les mains de la police, la pre­mière chose qui me frappe, c’est leur jeu­nesse. Des vies qui avaient tout l’avenir devant elles, des futur.e.s professionnel.le.s, des per­sonnes qui étaient aimées et qui lais­se­ront der­rière elles un vide impos­sible à com­bler. Mais ce qui tombe sous le sens, elles sont raci­sées pour la qua­si-tota­li­té, ou au moins d’origine étran­gère [Jozef Chovanec].

Je me pose alors la ques­tion pour­quoi dans les sphères juri­dique, poli­tique et média­tique, la dimen­sion raciale – et raciste – des crimes poli­ciers n’est jamais évo­quée ? Même si cela saute aux yeux, com­ment cela se fait-il que le carac­tère raciste des homi­cides ne soit jamais mis en avant ? Si l’omission fait par­tie de l’auto-censure, elle fait éga­le­ment état d’une com­pli­ci­té colo­niale qui n’avoue pas son nom. Quels sont les méca­nismes qui per­mettent de jus­ti­fier, mini­mi­ser, étouf­fer ces morts ? Pour­quoi la Bel­gique ne recon­naît tou­jours pas le carac­tère sys­té­mique et endé­mique du racisme dans sa police ? Ces ques­tions me tra­versent, me hantent et me font dire qu’un autre crime serait de me taire, mais la pers­pec­tive d’appartenir à la com­mu­nau­té de résigné.e.s et de com­plices silen­cieux m’insupporte.

 

Stigmatisation médiatique pour préparer l’opinion publique

Omettre dans les médias les homi­cides à carac­tère raciste de la police revient à tuer une deuxième fois les vic­times. Par­fois, ils remontent à la sur­face et sont média­ti­sés des années plus tard [Lamine Ban­gou­ra, Jozef Cho­va­nec…]. Lorsque les médias en parlent, alors se met en marche un méca­nisme de décré­di­bi­li­sa­tion et de cri­mi­na­li­sa­tion des vic­times : on se presse de mettre en avant leur rap­port aux stu­pé­fiants ; la pré­su­mée mau­vaise atti­tude de la per­sonne au moment des faits ; l’allusion à l’appartenance à un envi­ron­ne­ment pro­blé­ma­tique ; l’allusion à un pas­sif judi­ciaire [inexis­tant dans plu­sieurs cas] ; la mar­gi­na­li­sa­tion des « quar­tiers popu­laires » et des per­sonnes qui en sont issues ; les pro­blèmes de san­té [men­tale] de la vic­time, qui seraient res­pon­sables de sa mort. A en croire l’empressement des jour­na­listes à mettre l’accent sur ce point, on pour­rait pen­ser que les jeunes issu.e.s de la deuxième ou troi­sième géné­ra­tion semblent fré­quem­ment connaître des troubles car­diaques. Ces pertes humaines [acci­den­telles ?] se comptent par dizaines. Mais non, le silence règne et on sait tou.t.e.s que ces liens sont suspects.

Dans le cas de Lamine Ban­gou­ra, plu­sieurs médias tra­di­tion­nels ont fait men­tion d’un jeune homme qui était « sous l’emprise de stu­pé­fiants et par­ti­cu­liè­re­ment agi­té ». Fina­le­ment, que ce soit vrai ou faux [s’attarder sur la véra­ci­té ne ferait que ralen­tir le jour­na­liste pres­sé], cela jus­ti­fie-t-il d’arriver à huit agent.e.s de police pour une seule per­sonne, et que celle-ci perde la vie au bout du compte ? Lamine, un jeune homme de 27 ans, ancien foot­bal­leur pro­fes­sion­nel au Club de Bruges et d’origine gui­néenne, igno­rait ce qui l’attendait.

Pareil pour Akram Kadri, [pour le peu que son cas ait été relayé dans les médias fran­co­phones], sys­té­ma­ti­que­ment décrit comme un indi­vi­du « sous l’influence de drogue », un homme « connu de la police et de la jus­tice pour des faits de drogues et de vol ». La police avance que le jeune homme de 29 ans souf­frait d’épilepsie, ce que la maman du concer­né réfute sans équivoque.

Dans les cas de Meh­di Bou­da, Adil Char­rot ou encore Sou­laï­mane Jami­li, les médias parlent de « fuyards » pour avoir échap­pé un contrôle, lais­sant sup­po­ser que ces jeunes avaient quelque chose à se repro­cher. La réa­li­té est telle que les jeunes racisé.e.s ont des rai­sons légi­times de craindre la police. L’argument de la « cavale » vise évi­dem­ment à « blan­chir » la police ; la vic­time n’étant plus là pour contes­ter la ver­sion des faits. Par ailleurs, la presse insi­nue le casier judi­ciaire (vierge au demeu­rant !) de Meh­di pour le disqualifier.

L’affaire Maw­da Sha­wri s’inscrit dans la même lignée de stig­ma­ti­sa­tion média­tique et révèle l’importance du choix des mots. Ici, le gra­tin média­tique géné­ra­liste a scan­dé en chœur les termes « enfant-bélier » et « bou­clier » [repris dans les pro­cès-ver­baux]. L’avocate des parents de Maw­da, Me Sel­ma Ben­khe­li­fa, rap­porte qu’un ins­pec­teur a écrit que, d’après les infor­ma­tions dont il dis­po­sait, le bébé de deux ans aurait per­du la vie non pas après avoir reçu une balle, mais après qu’on a uti­li­sé sa tête pour cas­ser l’une des vitres du véhi­cule pen­dant la course-pour­suite. Une fausse ver­sion, confir­mée plus tard par le par­quet. Comme le dit lui-même le pro­cu­reur géné­ral de Mons, Igna­cio De La Ser­na : « On ne com­mu­nique jamais au niveau des causes du décès d’une per­sonne tant qu’on n’a pas des conclu­sions fermes et défi­ni­tives d’un méde­cin légiste ».

Pour les cas de Dieu­mer­ci Kan­da et Jozef Cho­va­nec, dans les médias, il a été ques­tion de sui­cide pour le pre­mier, alors qu’il ne souf­frait d’aucune ten­dance sui­ci­daire ni de troubles neu­ro­psy­cho­lo­giques selon sa famille ; et de « syn­drome de délire agi­té » pour le second, ce qui est vrai. La seule nuance est que les médias ont détour­né cet accès de « démence » de sorte que ce soit la rai­son du décès de M. Cho­va­nec. Or les condi­tions de son enfer­me­ment [durant plu­sieurs heures] sont à l’origine cette crise et les poli­ciers qui l’asphyxiaient en fai­sant un salut nazi n’ont jamais cher­ché à comprendre.

L’histoire se répète avec Ibra­hi­ma Bar­rie. Il aurait été vic­time d’un malaise au com­mis­sa­riat, bien qu’aucun pro­blème de san­té ne lui soit connu. En revanche, silence radio sur les héma­tomes que por­tait son corps et le men­songe selon lequel Ibra­hi­ma a été inter­pel­lé en plein couvre-feu… l’heure du décès est signa­lée à 20h22. Force est de consta­ter que les médias s’empressent de rendre innocent.e.s les policier.e.s et cou­pable la per­sonne qui a per­du la vie.

Les techniques de violence

Le pla­cage ven­tral et/ou étouf­fe­ment.

La tech­nique du main­tien au sol est uti­li­sée comme une manœuvre d’im­mo­bi­li­sa­tion par la police, for­te­ment décriée et inter­dite dans cer­tains pays. « L’as­phyxie posi­tion­nelle se pro­duit lorsque l’on main­tient une per­sonne allon­gée sur le ventre afin de l’im­mo­bi­li­ser ou de la trans­por­ter : cette posi­tion empêche de res­pi­rer cor­rec­te­ment », expli­quait Amnes­ty Inter­na­tio­nal dans son rap­port “Notre vie en sus­pens”, en 2011, sur cette méthode jugée « dan­ge­reuse ». L’as­phyxie liée aux méthodes d’im­mo­bi­li­sa­tion et à la consom­ma­tion de drogue est poin­tée du doigt par plu­sieurs études médi­cales comme étant la cause de l’aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive du nombre de cas de morts subites en déten­tion poli­cière dans le monde depuis le début des années 1980 jus­qu’au début des années 2000. Le pla­quage ven­tral n’est pas pros­crit en Bel­gique. En revanche, il est « inter­dit de pla­cer le genou sur ou au-des­sus du cou de la per­sonne arrê­tée dans cette posi­tion (…) Pour immo­bi­li­ser l’in­di­vi­du, le genou peut être pla­cé sur l’é­paule ou le dos de la per­sonne ».

Semi­ra Ada­mu meurt étouf­fée par les neuf gen­darmes char­gés de son escorte le 22 sep­tembre 1998. Pieds et poings liés, elle se met à chan­ter à l’arrivée des passager.e.s. Et c’est pré­ci­sé­ment parce qu’elle com­mence à chan­ter que Semi­ra est vic­time de la « tech­nique du cous­sin ». Un usage conforme aux pro­cé­dures écrites fixées par le minis­tère de l’Intérieur de l’époque, inter­dit depuis lors, rem­pla­cé aujourd’hui par celui du « sau­cis­son­nage » (les jambes et les bras de la per­sonne expul­sée sont entou­rés de bande adhé­sive). La jeune nigé­riane est main­te­nue immo­bile par un pre­mier poli­cier ; un deuxième lui enfonce la tête dans deux cous­sins. Les sept autres font écran pour mas­quer la scène. Un scé­na­rio qui est sans rap­pe­ler Lamine Ban­gou­ra, main­te­nu de force par huit poli­ciers à l’aide d’un pla­cage ven­tral avec sa tête enfon­cée dans le cana­pé. Le jeune homme – menot­té – ago­nise, mais per­sonne ne lui vient en aide. L’assistant du huis­sier sur place filme la scène. « Il fait sem­blant de mou­rir », dit un poli­cier affi­chant un cynisme cho­quant. « On appel­le­rait pas le cor­billard tant qu’on y est », lâche un poli­cier pour rire avant même que Lamine ne soit décla­ré mort.

Ces agents de police ont fait usage de sangles de démé­na­ge­ment afin de gar­der Lamine immo­bile. Jozef Cho­va­nec, un entre­pre­neur slo­vaque de 38 ans, s’apprête à prendre son avion à l’aéroport de Char­le­roi. Il est inter­pel­lé par la police fédé­rale aéro­por­tuaire, alors qu’il aurait bous­cu­lé une hôtesse de l’air, moti­vant la déci­sion du com­man­dant de bord de refu­ser de décol­ler en sa pré­sence. Emme­né en cel­lule, il est menot­té, mis sur le dos, et ses che­villes, col­son­nées. Un poli­cier enfonce ses genoux sur la poi­trine de Jozef, 16 minutes durant. Les autres policier.e.s rigolent, et une poli­cière effec­tue un salut nazi. Abder­rah­man Kadri, dit Akram, 29 ans et Molen­bee­kois d’origine algé­rienne, est mort à Anvers, non loin de la gare, le 19 juillet 2020. Inter­pel­lé par deux poli­ciers, le jeune homme est main­te­nu au sol sous un pla­cage ven­tral duquel il décède.

Toutes des cir­cons­tances qui ne sont pas sans rap­pe­ler celles de George Floyd aux États-Unis. Dans bien des esprits encore, les vio­lences poli­cières sont des réa­li­tés amé­ri­caine et fran­çaise. Mais celles que je décris ici se passent en Bel­gique et devraient sus­ci­ter la même indignation.

 

La tech­nique du pare­cho­cage

Une « course-pour­suite » par­mi tant d’autres se ter­mine « au mieux » en garde-à-vue, au pire contre un mur ou par un « pare­cho­cage », tech­nique poli­cière qui consiste à per­cu­ter un véhi­cule pour l’immobiliser. C’est à cette tech­nique que la police a eu recours pour coin­cer Meh­di et Adil. Les condi­tions dans les­quelles Adil a per­du la vie me font pen­ser à un pas­sage du livre La domi­na­tion poli­cière : une vio­lence indus­trielle de Mathieu Rigouste. L’auteur y ana­lyse la tech­nique de cap­ture uti­li­sée lors de la « bataille de Vil­liers-le-Bel », au nord de Paris, comme la pre­mière grande appli­ca­tion d’un nou­veau modèle anti­émeute. Le 25 novembre 2007, deux jeunes motards sont tués à Vil­liers-le-Bel, dans le Val‑d’Oise, per­cu­tés par une voi­ture de police. « Les courses-pour­suites et le pare­cho­cage sont deve­nues des tech­niques d’encadrement quo­ti­dien des dam­nés. Elles appar­tiennent au réper­toire des pra­tiques que cer­taines hié­rar­chies poli­cières tentent par­fois – en période cri­tique – de maî­tri­ser par des inter­dic­tions de prin­cipe. Mais le pare­cho­cage des deux-roues est bien une tech­nique de cap­ture jugée effi­cace, nor­ma­li­sée, ins­ti­tuée, bana­li­sée dans la police des quar­tiers. « Sur les deux roues, faut avoir l’effet de sur­prise, il faut fer­mer le rayon de bra­quage », raconte un baqueux ».

 Ou encore, dans un article de Serge Qua­drup­pa­ni : « La seule exis­tence de ces infrac­tions per­met­trait de faire retom­ber, au moins en par­tie, la res­pon­sa­bi­li­té de leur mort sur les deux ado­les­cents et légi­ti­me­rait plei­ne­ment l’intervention de la police. Que leur mini-moto ait été frap­pée de plein fouet par une voi­ture de police en pleine phase d’accélération devient ain­si un fait secon­daire, les bonnes inten­tions poli­cières per­met­tant de rame­ner à un banal acci­dent de la cir­cu­la­tion ce choc entre une machine métal­lique lan­cée à plein régime et des corps sans défense. »

Sabri­na Elbak­ka­li et Oua­sim Tou­miont sont deux jeunes pris en chasse par la police Bruxelles-Capi­ta­le/Ixelles sur l’avenue Louise, le 9 mai 2017. A la sor­tie du tun­nel Bailli, un véhi­cule de la bri­gade canine s’est volon­tai­re­ment mis en tra­vers de la route pour pro­vo­quer le pare­cho­cage. Oua­sim, 24 ans, est mort sur le coup, et Sabri­na, âgée de 20 ans, est décé­dée des suites de ses bles­sures après avoir été trans­por­tée en ambulance.

 Pour Sou­laï­mane Jami­li, un gar­çon de 15 ans qui étu­die à l’Athénée royal Serge Creuz à Molen­beek-Saint-Jean, les choses sont dif­fé­rentes dans la mesure où il a été per­cu­té, mais pas par un véhi­cule de police. Le 21 février 2014, il a été écra­sé par une rame de métro à la suite d’un contrôle de police appe­lée en ren­fort après une inter­pel­la­tion de la sécu­ri­té de la STIB, à la sta­tion de métro Osse­ghem. La vidéo des camé­ras de sur­veillance cap­tant le moment des faits a disparu.

Le pare­cho­cage est une pra­tique deve­nue cou­rante dans les quar­tiers popu­laires. Désor­mais, elle intègre l’arsenal poli­cier et pour beau­coup de jeunes des quar­tiers, fuir face à la police devient qua­si­ment un acte de légi­time défense. La légi­ti­mi­té du mono­pole de la vio­lence dans un État de droit se base sur une fonc­tion de pro­tec­tion des citoyens. Or, cette pro­tec­tion, en réa­li­té, les tue.

Mou­rir au commissariat

Jona­than Jacob, un jeune homme de 26 ans, est décé­dé d’une hémor­ra­gie interne à la suite des coups infli­gés par plu­sieurs poli­ciers, dans un com­mis­sa­riat de Mort­sel, en jan­vier 2010. Sur les images des camé­ras de sur­veillance, on voit une gre­nade lumi­neuse lan­cée dans la cel­lule, sui­vie de six poli­ciers armés qui se jettent sur Jona­than. Au moment de l’in­ter­ven­tion, Jona­than Jacob, nu et sans défense, sem­blait tout à fait calme. Cepen­dant, les poli­ciers le battent à mort et l’im­mo­bi­lisent afin de per­mettre à un méde­cin de lui admi­nis­trer une injec­tion. Peu après, les poli­ciers constatent que la vic­time ne res­pire plus et qu’elle n’a plus de pouls. Le rap­port d’au­top­sie montre que Jona­than est mort d’hé­mor­ra­gies internes, cau­sées par l’in­ter­ven­tion extrê­me­ment bru­tale de la police.

Dieu­mer­ci Kan­da, un homme de 40 ans et père de quatre enfants d’origines congo­laise et ango­laise, se ren­dait au com­mis­sa­riat cen­tral d’Anderlecht, pour des rai­sons admi­nis­tra­tives. Dieu­mer­ci est pla­cé en cel­lule de dégri­se­ment pour « état d’ivresse » et aurait fini par se sui­ci­der par pen­dai­son, à l’aide de son t‑shirt… Des jour­na­listes reprennent la com­mu­ni­ca­tion de la police, le pré­sen­tant comme une per­sonne saoule et dan­ge­reuse. Sa famille rejette en bloc cette ver­sion, dénonce de mul­tiples inco­hé­rences et porte plainte contre la police.

Ibra­hi­ma Bar­rie est décé­dé le 9 jan­vier 2021 suite à son inter­pel­la­tion par la police alors qu’il exer­çait son plein droit de la fil­mer lors d’un contrôle d’un groupe de per­sonnes, près de la Gare du Nord. Emme­né au com­mis­sa­riat, il y aurait per­du connais­sance… mais sur­tout, per­sonne ne lui a por­té assis­tance pen­dant 7 minutes. Ilyes Abbe­dou, d’origine algé­rienne, est mort le 18 jan­vier 2021 dans un com­mis­sa­riat de la police de Bruxelles-Ixelles, sans avoir été noti­fié par la police d’une déci­sion prise à son égard par l’Office des Étran­gers. Selon plu­sieurs sources poli­cières, il aurait été « oublié » en cel­lule et ce alors qu’il était libé­rable. Que s’est-il pas­sé entre son arres­ta­tion et la décla­ra­tion de son décès qui a duré 24 heures ? Aucune infor­ma­tion claire n’a été déli­vrée pour éclai­rer la rai­son du décès. Les cas se répètent, la défi­cience des camé­ras de sur­veillance juste au moment des faits aus­si, un classique.

 

Mort par balle

Comme le disait le socio­logue Mathieu Rigouste, spé­cia­liste pas­sion­né en construc­tion du sys­tème sécu­ri­taire : « L’État a recours à des réper­toires de vio­lence qui montent en inten­si­té jusqu’à ce qu’il ait réus­si à écra­ser ou dis­ci­pli­ner ce qui gêne les classes domi­nantes ». Dans ce « réper­toire » des vio­lences que l’État délègue à la police, nos agent.e.s, insultent, cognent à la matraque et tirent des bombe lacry­mo­gène, des balles en caou­tchouc, au flash-Ball (mani­fes­ta­tion du 13 jan­vier 2021, hom­mage à Ibra­hi­ma)… L’humiliation et la puni­tion col­lec­tive ont une filia­tion colo­niale et militaire.

Maw­da Sha­wri, une enfant de deux ans d’origine kurde ira­kienne tuée par balle poli­cière sur l’autoroute E42, dans la nuit du 17 au 18 mai 2018. Dans un pre­mier temps, la presse relaie l’information – qui s’avère fausse – selon laquelle Maw­da a été uti­li­sée comme « enfant-bélier » pour cas­ser une des fenêtres de l’utilitaire avec sa tête. Ensuite, il est fait état d’un « bou­clier humain » – autre men­songe média­tique fabri­qué pour dis­cul­per le poli­cier et cal­mer toute indi­gna­tion ou poten­tielle réac­tion spon­ta­née. Les classes domi­nantes racontent ce qu’elles veulent aux classes domi­nées, c’est la base. L’idéologie domi­nante, c’est l’idéologie des domi­nants et donc l’idéologie de leur domi­na­tion, expli­quait Marx.

La maman a sup­plié pour pou­voir res­ter auprès de sa fille. La police le lui a inter­dit. La petite Maw­da est morte dans l’ambulance, seule, sans sa maman et sans son papa car placé.e.s en déten­tion avec son frère de 4 ans. Menotté.e.s comme des cri­mi­nels, détenu.e.s en cel­lule. Ain­si traite-t-on les per­sonnes migrantes en Bel­gique. « Les actions poli­cières contre les trans­mi­grants vont conti­nuer jusqu’à ce que les filières soient éra­di­quées », avait décla­ré Jan Jam­bon, ministre de l’Intérieur, une semaine avant les faits don­nant ain­si de manière impli­cite mais cer­taine le per­mis de tirer à ses poli­ciers. Une carac­té­ris­tique de la classe poli­tique est qu’elle ne se res­pon­sa­bi­lise jamais. Lorsque les regards indi­gnés se tournent vers Jan Jam­bon, il laisse son porte-parole décla­rer à sa place : « Ne retour­nons pas la logique. C’est le résul­tat du tra­fic d’êtres humains ».

Maw­da et sa famille font par­tie d’une caté­go­rie de la popu­la­tion créée par l’État et dépour­vue de droits, vic­time d’une poli­tique migra­toire raciste. Sa mort est un crime d’État.

Les familles, victimes collatérales

Le trai­te­ment réser­vé aux familles des vic­times fait éga­le­ment par­tie du pro­ces­sus de déshu­ma­ni­sa­tion. Jean-Pierre Ban­gou­ra, le père de Lamine explique que le jour où iels sont allé.e.s voir le corps à l’hôpital de Bruges, a dit à un des deux poli­ciers civils que s’ils ne leur disaient pas ce qui s’était pas­sé ce 7 mai 2018, il deman­de­rait aux voi­sins de leur racon­ter. Ce à quoi le poli­cier lui a répon­du : « On n’est pas en Afrique ici ». Mais on conti­nue­ra de nier le racisme de la police, au-delà d’un meurtre clai­re­ment négro­phobe. A l’hôpital, la famille Ban­gou­ra n’a pas eu d’explications concer­nant le décès, n’a pas pu tou­cher le corps et n’a eu droit qu’à voir sa tête, le reste étant cou­vert. Pour rap­pel, les Ban­gou­ra paient tou­jours la conser­va­tion du corps de Lamine, avec un mon­tant dépas­sant les 30.000 euros. La Bel­gique refuse éga­le­ment le rapa­trie­ment et l’enterrement en Gui­née sou­hai­tés par la famille. Une énième preuve d’inhumanité.

Idem pour la famille Bou­da. Celle-ci a été mise au cou­rant le len­de­main, 11 heures après le drame. On leur dit que « Meh­di a été impli­qué dans un acci­dent de voi­ture et il y a des vic­times ». Ni plus ni moins. A la morgue, pour iden­ti­fier le corps, abso­lu­ment per­sonne ne leur donne d’informations sur ce qu’il s’est pas­sé. Un for­mu­laire à rem­plir leur est four­ni. Ni plus ni moins. « Des poli­ciers en civil sont venus me deman­der une pho­to de toi pour t’identifier et je ne savais tou­jours pas ce qui s’était pas­sé. Ensuite, ils [les poli­ciers] ont dit ‘c’est lui’ ; je ne com­pre­nais tou­jours pas. Et là, mon cer­veau a fait le lien […] », témoigne la petite sœur de Meh­di. « Les médias ont par­lé de toi de la pire des manières, et ils ont annon­cé, au monde entier, ta perte, alors que moi, la pre­mière concer­née, je n’étais pas au cou­rant […]. Aujourd’hui, j’ai déci­dé de bri­ser le silence en vous posant une ques­tion : un enfant désar­mé mérite-t-il d’être tué ? », s’exprime la maman du jeune homme de 17 ans.

Ako Sha­wri, la maman de Maw­da, a appris la mort de sa fille plu­sieurs heures après, depuis sa déten­tion. Après un an, Mag­gie de Block, secré­taire d’É­tat à l’Asile et la migra­tion, octroie un per­mis de séjour d’un an aux parents de Maw­da qui découvrent com­ment le ser­vice des étran­gers fait trai­ner en lon­gueur les démarches de régu­la­ri­sa­tion, tel un sys­tème de décou­ra­ge­ment. La famille Bar­rie n’a été infor­mée de la mort d’Ibrahima que le len­de­main, 6 heures après les faits. La police a déli­bé­ré­ment men­ti sur son malaise et qu’il a été inter­pel­lé après le début du couvre-feu. A la dou­leur de la perte des familles des vic­times se rajoute un cal­vaire bureau­cra­tique, un mon­tage média­tique et judi­ciaire favo­rable aux policier.e.s.

Déses­pé­rée, la petite sœur d’Ibrahima, Ais­sa­tou, a dû se débrouiller seule pour et télé­pho­ner tous les hôpi­taux de Bruxelles pour savoir où se trou­vait son frère. Infor­ma­tion non four­nie par les poli­ciers lors de leur pas­sage à domicile.

 

Réciprocité ?

Nous savons que les luttes sociales ont toutes en com­mun de subir des pra­tiques de contrôle, de sur­veillance et de répres­sion de plus en plus féroces. Que l’on soit militant.e, noir.e, une per­sonne migrante ou issu.e d’un quar­tier popu­laire, nous sommes une cible pour la féro­ci­té des classes domi­nantes. D’autant plus que dès que l’État est confron­té à des formes de lutte qu’il n’arrive pas à maî­tri­ser ou à sou­mettre, il fait usage de son « réper­toire » de vio­lences. Dans ce rap­port aux forces de l’ordre, il existe éga­le­ment un « réper­toire » d’éléments pou­vant être à charge des per­sonnes civiles : refus d’obtempérer, outrage à agent.e, « rébel­lion », etc. Mais quelle place le pro­fi­lage eth­nique [disons les termes] prend-il dans le débat public concer­nant les vio­lences poli­cières ? Quelle place pour les insultes racistes, sexistes, xéno­phobes, isla­mo­phobes, lgbt­qia+ phobes, puto­phobes ? Quelle place pour les vio­lences faites aux per­sonnes sans papiers, sans abri ? Quelle place pour les vio­lences faites aux tra­vailleurs et tra­vailleuses du sexe ? C’est le néant, jusqu’à présent.

Le 7 décembre 2019 à Bruxelles, un mur com­mé­mo­rant les 27 agent.e.s de police ayant per­du la vie en ser­vice a été inau­gu­ré. Du côté des per­sonnes mortes à la suite de vio­lences poli­cières, il est déjà dif­fi­cile d’avoir une liste exhaus­tive. Serait-il absurde, au nom de la réci­pro­ci­té, d’ériger un mur en hom­mage aux vic­times mortes entre les mains de la police ?

Dans cette même logique de réci­pro­ci­té, on expose volon­tiers la vie des vic­times, leur pas­sé « cri­mi­nel » et leur vie per­son­nelle dans les médias. Mais lorsqu’un.e policier.e est reconnu.e res­pon­sable d’un délit ou porte du sang sur ses mains, pour­quoi béné­fi­cie-t-iel de l’anonymat média­tique le plus com­plet ? Quel est l’intérêt d’occulter le par­cours d’un.e policier.e réci­di­viste ? Un.e policier.e délinquant.e, blanchi.e, lui donne le feu vert pour un par­cours pro­fes­sion­nel en toute impu­ni­té et deve­nir peut-être un véri­table dan­ger public. S’iels n’ont rien à se repro­cher, pour­quoi empêchent-iels les citoyens et même les jour­na­listes de les fil­mer ? A par­tir du moment où les vio­lences poli­cières ont com­men­cé à tou­cher les jour­na­listes, plus proches de la classe domi­nante, on a enfin com­men­cé à par­ler des « vio­lences poli­cières » dans les médias domi­nants. Encore faut-il voir com­ment le sujet est traité.

Violence légitime

La réa­li­té belge est telle que nous évo­luons dans un pays de plus en plus tota­li­taire. Sa poli­tique migra­toire a valu à l’É­tat belge bon nombre de condam­na­tions tant par les juri­dic­tions belges que par la Cour euro­péenne des droits de l’homme [humains]. La Bel­gique a aus­si été rap­pe­lée à l’ordre par le Comi­té des droits de l’en­fant des Nations Unies concer­nant la déten­tion d’en­fants. En matière d’armement et d’équipement des forces de l’ordre [dont l’évolution conti­nuelle est per­mise grâce à l’expansion du mar­ché de l’industrie de l’armement], la Bel­gique fait du mimé­tisme (et de la concur­rence) sur la France. Inutile non plus d’ajouter les géné­reux finan­ce­ments des forces spé­ciales de police pro­mis par Alexan­der De Croo – Pre­mier ministre – et Anne­lies Ver­lin­den – ministre de l’Intérieur, en charge de la sécu­ri­té inté­rieure, et par consé­quent de la police belge.

Les homi­cides poli­ciers durant la période de confi­ne­ment ont confir­mé au grand jour la vio­lence poli­cière maintes fois dénon­cée par les orga­ni­sa­tions citoyennes, sou­vent niée et mini­mi­sée par les médias. Ce déni média­tique cherche à rendre inof­fen­sif cette cri­tique sys­té­mique. La répres­sion locale, per­ma­nente et quo­ti­dienne des quar­tiers popu­laires et ponc­tuelle des mani­fes­ta­tions sont les ter­rains d’exercice des forces de l’ordre pour restruc­tu­rer le pou­voir sécu­ri­taire [Mathieu Rigouste]. Le « réper­toire » des vio­lences poli­cières s’étend du qua­drillage per­ma­nent d’un quar­tier, sur­veillance et contrôle du quo­ti­dien, jusqu’aux pare­cho­cages ; dans les mani­fes­ta­tions, on retrouve les mêmes dis­po­si­tifs d’humiliation, les encer­cle­ments, les étran­gle­ments, les tirs au FN 303 et le gazage systématique.

Dans les médias, les révoltes deviennent des émeutes, une mani­fes­ta­tion devient une grogne, un pare­cho­cage devient un acci­dent… On y consi­dère que les vio­lences pro­duites par les forces de l’ordre ne sont que réponse à la vio­lence popu­laire, or celle-ci a bien des sources et émane for­cé­ment de quelque part… La vio­lence d’État/systémique/institutionnelle engendre une vio­lence popu­laire, qui s’opère ain­si par manque de res­sources et de moyens (après épui­se­ment des parades paci­fiques). De cette deuxième vio­lence – celle qui est légi­time –, en résulte une troi­sième : la vio­lence répres­sive exer­cée par les forces de police et l’État. Nous voi­là en pleine tri­an­gu­la­tion des vio­lences [Hél­der Pes­soa Câmara].

Après le ras­sem­ble­ment pour Ibra­hi­ma à Schaer­beek, les abri­bus et les pan­neaux publi­ci­taires ont volé en éclats, les médias y ont consa­cré beau­coup d’attention, plus qu’à la perte d’une vie. Un com­mis­sa­riat en feu n’est pas un acte gra­tuit. Il s’agit là d’un ras-le-bol com­plet, d’une satu­ra­tion inévi­table, insup­por­table et [indi­rec­te­ment, ou pas] pro­vo­quée. Les casses sont le fruit d’un ensemble de vio­lences struc­tu­relles visant à main­te­nir l’ordre [la fameuse impor­tance du choix des mots] chez les indé­si­rables de notre socié­té. Le pou­voir et sa police ne tolèrent pas les affron­te­ments avec les manifestant.e.s, car ils ne sup­portent pas que la rue puisse mettre en échec le mono­pole de la vio­lence que s’attribue l’État, même pour un bref moment.

Le 24 jan­vier der­nier, la mani­fes­ta­tion qui dénon­çait la jus­tice raciste et de classe et les vio­lences poli­cières, a été sévè­re­ment répri­mée par un impres­sion­nant dis­po­si­tif de police. La plainte col­lec­tive des vic­times et témoins a été refu­sée par le juge d’instruction le 9 mars 2021. De quoi saper le moral des gens et faire cra­que­ler le mou­ve­ment de soli­da­ri­té qui carac­té­ri­sait cette action commune.

Le mépris envers l’Autre s’est expri­mé sans com­plexe dans une vidéo tour­née en 2018 par deux poli­cières en patrouille dans la zone du Midi (Ander­lecht, Forest, Saint-Gilles), tenant des pro­pos racistes envers les habi­tants des quar­tiers dans les­quels elles se trou­vaient : « Tous des macaques », « On vous emmerde », « Ça pue ici »… La vidéo fui­tée inten­tion­nel­le­ment sur les réseaux sociaux fin jan­vier 2021 par le com­mis­saire Geert Verhoeyen, consi­dé­ré depuis comme un lan­ceur d’alerte, nous informe aus­si des luttes intes­tines et des règle­ments de compte au sein de la police. Le scan­dale de cette vidéo pro­vo­qua la démis­sion d’une des poli­cières, l’autre poli­cière réus­sit à contes­ter sa sus­pen­sion. Le com­mis­saire Verhoeyen a été « pro­vi­soi­re­ment dépla­cé », le temps d’une enquête pour des pro­pos homo­phobes, xéno­phobes et antisémites.

Le racisme est pré­sent depuis le rang le plus éle­vé des états-majors poli­tiques jusque dans les gestes des agent.e.s sur le ter­rain en pas­sant par le pou­voir juri­dique. Les médias accom­pagnent idéo­lo­gi­que­ment cette dyna­mique en légi­ti­mant la répres­sion sous un prisme colo­nial non avoué : « ces hordes sau­vages prêts à tout brû­ler ne com­prennent fina­le­ment que la force ». La construc­tion de l’image de l’Autre, comme des bar­bares à éra­di­quer sans rete­nue, n’est qu’une tech­nique de domi­na­tion par­mi d’autres de l’arsenal mili­taire et poli­cier. Selon les époques, l’emploi de la tor­ture, l’esclavage, la colo­ni­sa­tion ou le géno­cide a tou­jours été jus­ti­fié au sein de la popu­la­tion, pour­vu que les classes domi­nantes se main­tiennent au pou­voir. De cette manière, la socié­té colo­niale belge s’est consti­tuée une fic­tion civi­li­sa­trice en muti­lant, en exploi­tant et en oppri­mant une popu­la­tion jugée infé­rieure. Mettre un terme à cette généa­lo­gie cultu­relle n’implique-telle pas de com­men­cer par déco­lo­ni­ser l’institution policière ?

 

Il ne s'agit pas de cas isolés, c'est une violation systématique des droits humains. 
Cet écrit a aussi pour objectif d’honorer la mémoire des victimes [qu’elles reposent en paix] :

Mimoun Sanhaji, 22 ans, décédé le 22 août 1991

Saïd Charki, 27 ans, décédé le 7 novembre 1997

Semira Adamu, 20 ans, décédée le 22 septembre 1998

Karim Cheffou, 23 ans, décédé le 23 janvier 2002

Ceylan Ardiçlar, 38 ans, décédé le 17 juin 2006

Fayçal Chaaban, 25 ans, décédé le 25 septembre 2006

Jonathan Jacob, 26 ans, décédé le 6 janvier 2010

Soulaïmane Jamili Archich, 15 ans, décédé le 21 février 2014

Dieumerci Kanda, 41 ans, décédé le 4 février 2015

Ouasim Toumiont, 24 ans, décédé le 9 mai 2017

Sabrina El bakkali, 20 ans, décédée le 9 mai 2017

Jozef Chovanec, 38 ans, décédé le 24 février 2018

Moïse Lamine Bangoura, 27 ans, décédé le 7 mai 2018

Mawda Shawri, 2 ans, décédée le 17 mai 2018

Mehdi Bouda, 17 ans, décédé le 20 août 2019

Adil Charrot, 19 ans, décédé le 10 avril 2020

Abderrahmane Ridha Kadri, 29 ans, décédé le 19 juillet 2020

Ibrahima Barrie, 23 ans, décédé le 9 janvier 2021

Ilyes Abbedou, 29 ans, décédé le 19 janvier 2021