Michel Warschawski : La révolte des Israéliens noirs

Israël est le deuxième pays industrialisé où le fossé entre riches et pauvres est le plus important. Les divisions qui traversent la société juive israélienne sont à la fois sociales et ethniques, les deux étant souvent imbriqués...

On le sait, il n’est pas facile d’être Pales­ti­nien dans un « État juif ». Mais la récente révolte des juifs d’origine éthio­pienne rap­pelle qu’il ne suf­fit pas d’appartenir à cette reli­gion pour ne pas être dis­cri­mi­né. Et que, même juif, il vaut mieux être Blanc que Noir dans une socié­té divi­sée socia­le­ment et eth­ni­que­ment et où le racisme ins­ti­tu­tion­nel est légi­ti­mé par les prin­ci­paux ministres du nou­veau gou­ver­ne­ment de Benya­min Néta­nya­hou.

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Dans la mani­fes­ta­tion des Éthio­piens d’Israël contre les vio­lences poli­cières et la dis­cri­mi­na­tion.

Qui s’intéresse un tant soit peu à Israël connaît le conflit israë­lo-pales­ti­nien. Sou­vent même, il sait que la mino­ri­té pales­ti­nienne d’Israël — ceux qu’on a long­temps appe­lés les « Arabes israé­liens » — est sou­mise à une dis­cri­mi­na­tion struc­tu­relle. En revanche, on connaît beau­coup moins les divi­sions et les dis­cri­mi­na­tions au sein même de la popu­la­tion juive israé­lienne.

Certes, Israël étant consti­tu­tion­nel­le­ment un « État juif », le fait d’être juif confère un sta­tut pri­vi­lé­gié par rap­port à tous les autres citoyens, indé­pen­dam­ment de la place sociale ou de l’origine eth­nique. C’est écrit noir sur blanc dans un nombre limi­té de lois, mais c’est sur­tout ancré dans la pra­tique des ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales dont l’objectif prio­ri­taire reste, près de 70 ans après la créa­tion de l’État d’Israël, de ren­for­cer ce der­nier comme « État juif et démo­cra­tique ».

Ceci dit, les pri­vi­lèges octroyés aux juifs par l’« État juif » sont inéga­le­ment par­ta­gés : selon un récent rap­port de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE)[[Le point sur les inéga­li­tés de reve­nus. Le creu­se­ment des inéga­li­tés touche plus par­ti­cu­liè­re­ment les jeunes et les pauvres, 2014.]], Israël est le deuxième pays indus­tria­li­sé où le fos­sé entre riches et pauvres est le plus impor­tant. Elle est loin der­rière nous, l’image d’Israël comme modèle d’État social — voire socia­liste — et éga­li­taire… L’offensive néo­li­bé­rale menée par Benya­min Néta­nya­hou dans les années 1980 a été d’une sau­va­ge­rie sans pré­cé­dent par­mi les nations indus­tria­li­sées. Auprès de lui — à l’époque ministre des finances[[Benyamin Néta­nya­hou a été ministre des finances dans le gou­ver­ne­ment d’Ariel Sha­ron du 28 février 2003 au 9 août 2005.]] —, Mar­ga­ret That­cher fait figure de Mère Tere­sa.

Les divi­sions qui tra­versent la socié­té juive israé­lienne sont à la fois sociales et eth­niques, les deux étant sou­vent imbri­qués : les plus riches sont d’origine euro­péenne, les plus pauvres, d’« Afrique-Asie », selon le terme uti­li­sé par le bureau cen­tral de sta­tis­tiques israé­lien. Et tout en bas de l’échelle se trouvent les juifs ori­gi­naires d’Éthiopie.

Dis­cri­mi­na­tion ordi­naire

Si au début des années 1970, Gol­da Meir pou­vait encore dire qu’un « vrai juif » parle for­cé­ment le yid­dish, la révolte des Pan­thères noires[[Le mou­ve­ment des Pan­thères noires israé­liennes a été un mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion contre les dis­cri­mi­na­tions subies par les juifs miz­ra­him (orien­taux). Il a été fon­dé en 1971 près de Jéru­sa­lem, sur le modèle du mou­ve­ment afro-amé­ri­cain des Black Pan­thers.]] et la mon­tée en force des juifs orien­taux ori­gi­naires du monde arabe et du bas­sin médi­ter­ra­néen ont mis fin à de tels dis­cours, même si les dis­cri­mi­na­tions ont loin d’avoir dis­pa­ru. Mais des juifs noirs ?!

À l’époque de Gol­da Meir, il suf­fi­sait d’être un peu basa­né pour être trai­té avec dédain de Schwartze (Noir), alors ima­gi­nez ce que c’est que d’avoir la cou­leur de peau des Éthio­piens ou des Éry­thréens. C’est d’abord être régu­liè­re­ment roué de coups par les forces de police dans les quar­tiers sud de Tel-Aviv, en par­ti­cu­lier par les gardes-fron­tières et l’unité spé­ciale char­gée de mener la chasse aux « infil­trés ». Car com­ment un poli­cier raciste peut-il faire la dif­fé­rence entre un citoyen éthio­pien (juif)[[Le terme fala­sha, qui signi­fie exi­lé ou immi­gré en amha­rique, est sou­vent uti­li­sé pour dési­gner les Israé­liens d’origine éthio­pienne, mais pas par eux-mêmes qui, l’estimant péjo­ra­tif, emploient plu­tôt Beta Israel (la mai­son d’Israël). Ce der­nier terme tend à être rem­pla­cé en Israël par « juifs éthio­piens » ou plus sim­ple­ment par etio­pim (Éthio­piens).]] et un migrant qui a fui l’Érythrée ou le Sou­dan du Sud ? « Tous des nègres ! » Ce n’est donc pas un hasard si la rai­son pre­mière des ras­sem­ble­ments de pro­tes­ta­tion des Éthio­piens au cours des der­niers mois a été la dénon­cia­tion des vio­lences poli­cières. Dans son rap­port de mai 2013, le Contrô­leur Géné­ral de l’État, Yos­sef Sha­pi­ra, fait le bilan des dis­cri­mi­na­tions sociales :

- 18 % des Éthio­piens sont au chô­mage (le taux de chô­mage en Israël est de 5,6 %),

- 65 % des jeunes Éthio­piens vivent sous le seuil de pau­vre­té (51,7 % des familles),

- la majo­ri­té des lycéens n’obtiennent pas le bac­ca­lau­réat,

- plus de 20 % ne vont pas au bout de leur ser­vice mili­taire à cause de ce que l’armée qua­li­fie de « com­por­te­ment par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais ».

Si l’État a mis en place toute une série de méca­nismes pour amé­lio­rer la situa­tion, en par­ti­cu­lier dans les lycées, ce bilan du Contrô­leur est sans équi­voque : ils ont tous échoué.

L’un des para­doxes de la socié­té israé­lienne — mais c’est le cas éga­le­ment dans un grand nombre d’autres pays — est que l’on retrouve de nom­breux Éthio­piens dans la police des fron­tières et dans les ser­vices péni­ten­tiaires, métiers qui ne néces­sitent aucun niveau d’éducation. Mais même avec l’uniforme cen­sé asseoir leur auto­ri­té, ils se font sou­vent agres­ser, que ce soit aux check­points ou dans les pri­sons, d’autant que, pour la majo­ri­té d’entre eux, ils sont plu­tôt frêles de corps. J’ai moi-même le sou­ve­nir de ces déte­nus à la pri­son de Ma’assiyahou qui appe­laient leur sur­veillant en ces termes : « viens ici, négro, et que ça saute ! »

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L’égalité est un com­bat

Pour­tant, depuis quelques années nous sommes les témoins d’un tour­nant : une nou­velle géné­ra­tion est née, elle a gran­di en Israël, y a fait son ser­vice mili­taire et sur­tout acquis un sens de la reven­di­ca­tion et de la lutte. Être trai­tés comme moins que rien n’est plus aus­si cou­rant qu’à l’époque de leurs parents. S’ils res­tent for­te­ment liés à leurs tra­di­tions, les jeunes Éthio­piens et Éthio­piennes se sentent Israé­liens et veulent être per­çus et trai­tés comme tels. Ce n’est pas un hasard si l’un des slo­gans les plus répé­tés au cours de la grande mani­fes­ta­tion de Tel-Aviv du 3 mai 2015 était : « Nous sommes des Juifs ! ». Cer­tains n’hésitaient d’ailleurs pas à ajou­ter « et pas des Arabes ». Sou­vent, dans les débats, ces jeunes Israé­liens d’origine éthio­pienne — car c’est ain­si qu’ils veulent être défi­nis — mettent en avant leur ser­vice mili­taire, voire leurs « faits de guerre » dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés. Le pas­sage à tabac d’un sol­dat éthio­pien en uni­forme par des poli­ciers a été l’un des élé­ments déclen­cheurs des der­nières mani­fes­ta­tions. S’ils avaient eu un mini­mum de connais­sance d’Israël, ils auraient pu apprendre des Druzes et des Bédouins que le ser­vice mili­taire en Israël n’est en aucun cas la pro­messe d’échapper à la dis­cri­mi­na­tion. L’égalité est un com­bat, en Israël comme ailleurs, même quand on est juif dans l’« État des juifs ».

« On nous traite comme des Arabes »

Les mani­fes­ta­tions des Éthio­piens ont été répri­mées par la police avec une vio­lence rare — s’agissant évi­dem­ment de mani­fes­ta­tions de juifs. « On nous a trai­tés comme des Arabes », ont répé­té les mani­fes­tants à qui vou­lait les entendre. Il faut recon­naître qu’ils ne s’étaient pas com­por­tés comme des enfants de chœur, bri­sant le sté­réo­type du « gen­til » Éthio­pien en n’hésitant pas à atta­quer des poli­ciers pour libé­rer l’un de leurs cama­rades.

Si la police a réagi en annon­çant l’inculpation des mani­fes­tants arrê­tés pour voies de fait et vio­lences contre les forces de l’ordre, le gou­ver­ne­ment, lui, a déci­dé de mettre en place une com­mis­sion dont le man­dat est de faire des pro­po­si­tions pour l’amélioration des condi­tions de vie des Éthio­piens. Dans cette com­mis­sion ont été coop­tés des notables de la com­mu­nau­té, en par­ti­cu­lier des qais, les rab­bins éthiopiens…que le Grand Rab­bi­nat d’Israël ne recon­naît d’ailleurs pas.

Il est cepen­dant peu vrai­sem­blable que la nou­velle géné­ra­tion d’Éthiopiens se recon­naisse dans ces notables, et tout laisse pen­ser que leur révolte va se pour­suivre. Extir­per le racisme anti-noir de la socié­té israé­lienne, et d’abord de sa police, est un com­bat sur le long terme qu’on ne peut sépa­rer du com­bat que mènent les Pales­ti­niens israé­liens pour l’égalité. La conver­gence des luttes pour l’égalité est une néces­si­té. En Israël, elle est révo­lu­tion­naire.

Michel War­schaws­ki. Jour­na­liste et mili­tant de gauche israé­lien, il est cofon­da­teur et pré­sident de l’Alternative Infor­ma­tion Cen­ter (AIC). Der­nier ouvrage paru (avec Domi­nique Vidal) : Un autre Israël est pos­sible, les édi­tions de l’Atelier, 2012.

Source de l’ar­ticle : orientXXI