Donald l’imposteur, le retour

Par Ariel Dorfman & Armand Mattelart

Du 9 sep­tembre 2017 au 14 jan­vier 2018

Schind­ler House — 835 N Kings Road — West Hol­ly­wood, CA 90069

& Luck­man Fine Arts Com­plex — 5151 State Uni­ver­si­ty Dr., Los Angeles, CA 90032

Tra­duit par Jacques Bou­tard / Mer­ci à Tlax­ca­la

Source : tom­dis­patch

Date de paru­tion de l’ar­ticle ori­gi­nal : 14/09/2017

Ariel Dorf­man : Cela m’intrigue énor­mé­ment de consta­ter que nos idées, for­gées dans la cha­leur et l’espérance de la révo­lu­tion chi­lienne, ont fini par arrive ici au moment même où cer­tains USA­mé­ri­cains bran­dissent des torches iden­tiques à celles qui jadis ont brû­lé notre livre

On peut brûler des livres mais pas les idées

Les orga­ni­sa­teurs du ras­sem­ble­ment de supré­ma­cistes blancs, le mois der­nier à Char­lot­tes­ville, savaient par­fai­te­ment ce qu’ils fai­saient en déci­dant d’organiser une marche noc­turne aux flam­beaux pour pro­tes­ter contre le débou­lon­nage d’une sta­tue de Robert E. Lee. Ces torches bran­dies dans la nuit visaient à réveiller l’effroi qu’inspire le sou­ve­nir des défi­lés, syno­nymes de haine et d’agression, du Ku Klux Klan aux USA et des Frei­korps (Corps francs) d’Hitler en Alle­magne.

Les orga­ni­sa­teurs vou­laient adres­ser un aver­tis­se­ment aux spec­ta­teurs : cette vio­lence pas­sée, com­mise au nom de la défense du « sang et du sol » de la race blanche, allait renaître et être employée dans l’Amérique de Donald Trump. En effet, le len­de­main même, ce 12 août tra­gique, ces natio­na­listes fana­tiques ont déclen­ché une orgie de vio­lence dans laquelle trois per­sonnes sont mortes et beau­coup d’autres ont été bles­sées.

Des mil­lions de gens aux USA et dans le monde entier ont été hor­ri­fiés et révol­tés par cette marche aux flam­beaux. Dans mon cas per­son­nel, ils m’ont aus­si rap­pe­lé d’autres flammes sinistres qui brû­laient, des décen­nies aupa­ra­vant, loin des USA ou de l’Europe nazie. En regar­dant des images de ce défi­lé, je ne pou­vais m’empêcher de pen­ser à ces bûchers qui avaient brû­lé dans mon propre pays, le Chi­li, au len­de­main du coup d’État du géné­ral Pino­chet, le 11 sep­tembre 1973 ─ ce « pre­mier 11 sep­tembre » qui avait ren­ver­sé, avec le sou­tien actif de Washing­ton et de la CIA, le gou­ver­ne­ment issu du vote popu­laire de Sal­va­dor Allende.

Trois ans aupa­ra­vant, le peuple chi­lien avait por­té Allende à la pré­si­dence, inau­gu­rant une excep­tion­nelle expé­rience de chan­ge­ment social paci­fique par la voie démo­cra­tique. Cela devait être une ten­ta­tive sans pré­cé­dent de construire le socia­lisme par la voie des urnes, sur la foi de ce qu’une révo­lu­tion n’avait pas besoin de tuer ses enne­mis ou de les réduire au silence pour réus­sir. Les mille jours du gou­ver­ne­ment Allende furent une période exal­tante. Dans cette courte période, une nation mobi­li­sée avait arra­ché des mains de mul­ti­na­tio­nales (prin­ci­pa­le­ment US) le contrôle de ses res­sources natu­relles et de ses sys­tèmes de télé­com­mu­ni­ca­tion ; de vastes domaines agri­coles avaient été redis­tri­bués aux pay­sans qui les culti­vaient depuis long­temps dans un état proche du ser­vage ; et les tra­vailleurs étaient deve­nus pro­prié­taires des usines où ils tra­vaillaient, tan­dis que les employés des banques géraient les ins­ti­tu­tions natio­na­li­sées qui avaient appar­te­nu à de riches groupes finan­ciers.

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Tan­dis qu’un pays entier se libé­rait des chaînes du pas­sé, nous autres, intel­lec­tuels et artistes, avions aus­si un défi à rele­ver. Nous devions trou­ver les mots, les images, pour décrire une nou­velle réa­li­té. Dans cet esprit, le socio­logue belge Armand Mat­te­lart et moi-même avons écrit un petit ouvrage que nous avons appe­lé Para Leer al Pato Donald (Donald l’imposteur ou l’impérialisme racon­té aux enfants). Il se vou­lait une réponse à un besoin tout à fait pra­tique : les his­toires véhi­cu­lées par les médias de masse, que lisaient les Chi­liens et qui colo­ni­sait leur vie et leurs repré­sen­ta­tions du quo­ti­dien, ne cor­res­pon­daient ni de près ni de loin aux nou­velles cir­cons­tances que vivait leur pays. Ces his­toires, en grande par­tie impor­tées des USA et dif­fu­sées sur des sup­ports très variés (bandes des­si­nées, maga­zines, télé­vi­sion, radio), devaient être cri­ti­quées, et les modèles et valeurs qu’elles épou­saient, tous les mes­sages cachés inci­tant à la cupi­di­té, à l’oppression et aux pré­ju­gés, devaient être dénon­cés.

S’il exis­tait une com­pa­gnie incar­nant à elle seule l’influence glo­bale des USA ─ pas seule­ment au Chi­li, mais aus­si dans tant d’autres de ces pays qu’on appe­lait alors le Tiers Monde ─ c’était bien la Walt Dis­ney Cor­po­ra­tion.

Aujourd’hui, en plus de tous les parcs d’attraction qui portent son nom, la marque Dis­ney évoque une lita­nie de prin­cesses des films Pixar, de voi­tures ou d’avions qui se trans­forment en robots, et d’histoires d’adolescents angois­sés et de pirates des Caraïbes. Mais dans le Chi­li du début des années 70, l’influence de Dis­ney s’incarnait dans une foule de bandes des­si­nées bon mar­ché ven­dues dans tous les kiosques. Armand et moi avons donc déci­dé de nous y inté­res­ser et plus par­ti­cu­liè­re­ment au per­son­nage qui nous sem­blait le plus sym­bo­lique et popu­laire de ceux qui peu­plaient l’univers Dis­ney.

Quelle meilleure façon de dévoi­ler la nature de l’impérialisme cultu­rel yan­kee que de démas­quer le plus inno­cent et le plus hygié­nique des per­son­nages de Walt Dis­ney, de mon­trer les prin­cipes auto­ri­taires véhi­cu­lés clan­des­ti­ne­ment par le visage sou­riant d’un canard dans les cœurs et les esprits des habi­tants du Tiers Monde ?

Nous allions bien­tôt décou­vrir par quoi cette attaque contre Dis­ney allait être accueillie, et ce n’était pas des sou­rires.

C’est l’auteur qu’on passe au gril, pas le canard

Para Leer al Pato Donald, publié au Chi­li en 1971 (la tra­duc­tion en fran­çais Donald l’imposteur ou l’impérialisme expli­qué aux enfants est parue en 1976), est rapi­de­ment deve­nu un grand suc­cès de librai­rie. Pour­tant, moins de deux ans plus tard, il a subi le sort de la révo­lu­tion et de ceux qui l’avaient sou­te­nue.

Le coup d’État mili­taire de 1973 a entraî­né une répres­sion féroce contre ceux qui avaient rêvé d’une autre exis­tence : les exé­cu­tions, la tor­ture, les empri­son­ne­ments, la per­sé­cu­tion, l’exil, et aus­si, bien sûr, les auto­da­fés. Des cen­taines de mil­liers de volumes furent ain­si inci­né­rés.

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Sol­dats brû­lant des livres au Chi­li. Pho­to Koen Wes­sing / Neder­lands Foto­mu­seum

Notre livre a subi le même sort. Peu de temps après le ren­ver­se­ment de la vieille démo­cra­tie chi­lienne par le néo-fas­cisme, dans la planque où je m’étais réfu­gié, j’ai vu par hasard en direct à la télé­vi­sion un groupe de sol­dats en train de jeter des livres sur un bra­sier ─ et l’un d’eux était Para Leer al Pato Donald. Je n’ai pas été autre­ment sur­pris par ce bûcher digne de l’Inquisition. Le livre avait aga­cé la droite chi­lienne. Même avant le coup d’État, j’avais failli être ren­ver­sé par un conduc­teur furieux qui criait « Vive Donald le Canard ! » Un cama­rade m’a sau­vé de la bas­ton­nade que vou­lait m’infliger une bande d’antisémites, et le modeste bun­ga­low où je vivais avec ma femme et notre jeune fils Rodri­go avait été la cible de mani­fes­ta­tions. Les enfants des voi­sins avaient bran­di des pan­cartes qui me fus­ti­geaient pour avoir agres­sé leur inno­cence, tan­dis que leurs parents bri­saient les fenêtres de notre salon à coup de pierres bien pla­cées.

Mais voir son propre livre brû­lé en direct à la télé­vi­sion était une tout autre his­toire. J’avais fait l’erreur de sup­po­ser ─ et j’ai encore du mal à ne pas faire la même erreur, même dans l’Amérique de Trump ─ qu’après les infâmes auto­da­fés nazis de mai 1933, au cours des­quels des tonnes de livres jugés sub­ver­sifs et « anti-alle­mands » avaient été livrés aux flammes, de tels actes seraient jugés trop répré­hen­sibles pour être com­mis en public. Au contraire, quatre décen­nies après les nazis, les mili­taires chi­liens éta­laient leur rage et leur fana­tisme de la façon la plus fla­grante qui soit. Cela m’a fait com­prendre une simple mais effrayante réa­li­té de l’époque : vu le trai­te­ment qu’ils avaient fait subir publi­que­ment à mon livre, les fau­teurs n’auraient aucun scru­pule à faire subir à son auteur le même sort violent. Cette expé­rience a sans doute contri­bué, un mois plus tard, à me faire obéir à contre­cœur à l’ordre que m’avait don­né la résis­tance chi­lienne clan­des­tine de quit­ter le pays pour pour­suivre à l’étranger la lutte contre le géné­ral Pino­chet.

De mon exil, je devais voir mon pays se trans­for­mer en un labo­ra­toire où serait expé­ri­men­tée la thé­ra­pie de choc pré­co­ni­sée par les Chi­ca­go boys, un groupe d’économistes cor­na­qués par Mil­ton Fried­man, impa­tients de mettre en pra­tique les stra­té­gies éco­no­miques bru­tales d’un capi­ta­lisme du lais­sez-faire qui allait conqué­rir l’Angleterre comme les USA dans la période de That­cher et Rea­gan.

Cette poli­tique reste d’ailleurs le cre­do des conser­va­teurs de par­tout et par­ti­cu­liè­re­ment des plou­to­crates qui entourent Donald Trump. En effet, la plu­part des poli­tiques mises en œuvre et des com­por­te­ments affi­chés dans le Chi­li d’après le coup d’État allaient s’avérer être des modèles pour l’ère Trump : natio­na­lisme exa­cer­bé, véné­ra­tion à l’égard de l’ordre sécu­ri­taire, déré­gle­men­ta­tion sau­vage du com­merce et de l’industrie, mépris de la sécu­ri­té au tra­vail, ouver­ture des terres de l’État livrées à l’extraction et à l’exploitation débri­dées des res­sources natu­relles, pro­li­fé­ra­tion des écoles pri­vées sous contrat et mili­ta­ri­sa­tion de la socié­té.

Il faut ajou­ter à tout cela un élé­ment essen­tiel : un anti-intel­lec­tua­lisme déchaî­né et une haine des « élites » qui, dans le cas du Chi­li de 1973, avait entraî­né l’autodafé de livres comme le nôtre.

J’ai empor­té en exil l’image de notre livre en flammes. Nous avions vou­lu mettre Dis­ney et son canard sur le gril. Au contraire, comme le Chi­li lui-même, c’était le livre qui était immo­lé sur un bûcher qui sem­blait inex­tin­guible.

Que les mili­taires conspi­ra­teurs et leurs patrons civils, les oli­garques aient été finan­cé et assis­té par le gou­ver­ne­ment US et la CIA, que le pré­sident Richard Nixon et son conseiller à la sécu­ri­té natio­nale Hen­ry Kis­sin­ger aient œuvré à la désta­bi­li­sa­tion et a l’anéantissement de toute l’expérience Allende, ne fai­sait qu’ajouter le goût amer de la défaite à l’élimination de notre livre (et donc de notre cri­tique de leur pays et de son idéo­lo­gie). Nous avions été si cer­tains que nos paroles ─ et les tra­vailleurs en marche qui les avaient sti­mu­lées ─ étaient plus puis­santes que l’empire et ses aco­lytes. Mais l’empire avait contre-atta­qué, et c’était nous qui étions grillés.

Et pour­tant, bien que tant d’exemplaires de Donald l’imposteur eussent été détruits ─ l’intégralité de la troi­sième édi­tion avait été jetée dans la baie de Val­pa­rai­so par les mar­souins de la Marine chi­lienne ─ comme dans le cas des nazis et de l’Inquisition, les livres sont dif­fi­ciles à détruire vrai­ment.

En fait, le nôtre était en cours de tra­duc­tion et de publi­ca­tion à l’étranger au moment même où on le brû­lait au Chi­li. Armand et moi-même espé­rions donc que même si Donald l’imposteur ne pou­vait plus être dif­fu­sé dans le pays qui l’avait vu naître, la ver­sion en anglais, dans la tra­duc­tion du cri­tique d’art David Kunzle, pour­rait au moins péné­trer le pays qui avait engen­dré Walt Dis­ney.

Il est vite deve­nu clair que Dis­ney, lui aus­si, était bien plus puis­sant que nous ne le pré­voyions. Aucun édi­teur US n’était prêt à publier notre livre parce que nous avions repro­duit ─ sans auto­ri­sa­tion, c’est évident ─ une série d’images pro­ve­nant des BD de Dis­ney pour appuyer nos argu­ments, et la mai­son Dis­ney était (est tou­jours) célèbre pour sa défense achar­née de ses droits d’auteur et de ses per­son­nages, assor­tie de menaces, qu’elle mène à l’aide d’une arma­da d’avocats.

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En fait, grâce à la Com­pa­gnie Dis­ney, quand 4.000 exem­plaires de How to read Donald Duck impri­més à Londres, ont été impor­tés aux USA en juillet 1975, tout l’envoi a été sai­si par le Dépar­te­ment du Tré­sor. La direc­tion des contrôles à l’importation du Ser­vice des Douanes US a qua­li­fié le livre de « copie pirate » et s’est mise en devoir de le « rete­nir », « sai­sir » et « gar­der en dépôt », selon les dis­po­si­tions de la Loi sur le droit d’auteur (Titre 17 du Code US, ali­néa 6). Les par­ties en litige étaient alors invi­tées à sou­mettre leurs mémoires res­pec­tifs avant qu’une déci­sion finale ne soit prise concer­nant le livre.

Le Cen­ter for Consti­tu­tio­nal Rights (Centre des droits consti­tu­tion­nels), a assu­ré notre défense sous la direc­tion de Peter Weiss et, incroyable mais vrai, a vain­cu les cohortes d’avocats de Dis­ney. Le 9 juin 1976, Elea­nor Suske, direc­trice du ser­vice des contrôles à l’importation a écrit que « les livres ne consti­tuent des copies pirates d’aucun ouvrage sous copy­right Dis­ney enre­gis­tré auprès des ser­vices de la Douane ».

Comme l’a noté le phi­lo­sophe John Shel­ton Law­rence en rela­tant l’incident dans son ouvrage Fair Use and Free Inqui­ry il y avait tou­te­fois une faille dans cette « vic­toire » un « gros piège caché dans les conclu­sions du ser­vice de la Douane. » Se fon­dant sur une obs­cure loi de la fin du 19ème siècle, elles ne lais­saient entrer dans le pays que 1.500 exem­plaires du livre. Le reste de l’envoi était blo­qué, inter­di­sant à de nom­breux lec­teurs US-amé­ri­cains l’accès au texte et fai­sant des quelques exem­plaires qui avaient fran­chi la fron­tière des objets de col­lec­tion.

Au secours, Donald revient !

Plus de 40 ans ont pas­sé depuis, et, ce qui est étrange en ces temps trum­piens, ce n’est que main­te­nant le texte de How To Read Donald Duck est enfin publié au pays de Dis­ney. Il fait par­tie d’un cata­logue qui accom­pagne une expo­si­tion au Centre d’Art et d’Architecture MAK de Los Angeles.

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J’aurais mau­vaise grâce à nier que j’éprouve une cer­taine satis­fac­tion, tant d’années après, en voyant que ce livre autre­fois brû­lé sur le bûcher conti­nue sa vie, d’autant plus qu’il « renaît » dans ce pays non loin de Dis­ney­land, et, de sur­croît, non loin de la tombe du cime­tière de Forest Lawn où reposent les cendres de Walt Dis­ney lui-même. (Non, il n’a pas été cryo­gé­ni­sé comme le veut la légende urbaine.)

Il ne me paraît pas moins impor­tant que notre livre rous­si soit intro­duit aux USA au moment même où ses citoyens, sai­sis d’une sorte de nati­visme et de xéno­pho­bie qui me rap­pelle mon Chi­li à l’époque du règne du géné­ral Pino­chet, viennent d’élire à la pré­si­dence un autre Donald ─ bien que celui-là res­semble plus à l’Oncle Pic­sou qu’à son célèbre neveu ─ sur la base de sa pro­messe de « construire le mur » et de « rendre à l’Amérique sa gran­deur (pas­sée) ». Nous vivons clai­re­ment une époque où un vif désir de retour­ner à l’Amérique soi-disant insou­ciante, inno­cente et imma­cu­lée des des­sins ani­més de Dis­ney, cette Amé­rique éter­nelle sor­tie de l’imagination de Walt, rem­plit Donald Trump et tant de ses par­ti­sans d’une nos­tal­gie confuse.

Cela m’intrigue énor­mé­ment de consta­ter que nos idées, for­gées dans la cha­leur et l’espérance de la révo­lu­tion chi­lienne, ont fini par arrive ici au moment même où cer­tains USA­mé­ri­cains bran­dissent des torches iden­tiques à celles qui jadis ont brû­lé notre livre, pen­dant que des mil­lions d’autres s’interrogent sur les cir­cons­tances qui ont pla­cé Donald Trump dans le Bureau Ovale, où il peut atti­ser les flammes de la haine. Je me demande si ceux qui sont main­te­nant mes com­pa­triotes peuvent apprendre quelque chose à la lec­ture de notre vieille ana­lyse de l’idéologie des pro­fon­deurs de ce pays. Est-il pos­sible de voir un deuxième Donald dans How to Read Donald Duck ?

Certes, beau­coup des valeurs que nous avons épin­glées dans ce livre ─ la cupi­di­té, l’hyper-compétitivité, l’asservissement des peuples à la peau fon­cée, la méfiance et le mépris à l’égard des étran­gers (Mexi­cains, Arabes, Asia­tiques), le tout enve­lop­pé dans une croyance en un bon­heur inac­ces­sible ─ habitent de nom­breux fana­tiques de Trump (mais pas qu’eux). Mais ces tares sont deve­nues des cibles trop évi­dentes : il est un péché, capi­tal celui-là, mais encore peu étu­dié, ce péché cent pour cent US qui se cache au cœur même des BD de Dis­ney : une croyance dans le carac­tère excep­tion­nel et fon­da­men­ta­le­ment inno­cent de l’Amérique, dans la sin­gu­la­ri­té éthique et la des­ti­née mani­feste des USA.

À l’époque, c’était signi­fi­ca­tif (comme ça l’est encore dans une large mesure aujourd’hui) de l’incapacité, pour le pays que Walt Dis­ney expor­tait en le pei­gnant sous des dehors tel­le­ment irré­pro­chables, de recon­naître sa propre his­toire. Si on met fin à cet effa­ce­ment sys­té­ma­tique, à cet oubli récur­rent de ses trans­gres­sions et de sa vio­lence pas­sées (l’asservissement des Noirs, l’extermination des Amé­rin­diens, le mas­sacre des tra­vailleurs en grève, la per­sé­cu­tion et la dépor­ta­tion des étran­gers et des rebelles, toutes ces aven­tures mili­taires et impé­ria­listes, ces inva­sions et ces annexions de terres étran­gères, ain­si que la per­pé­tuelle com­pli­ci­té avec les dic­ta­tures et les auto­crates à l’échelle mon­diale), la vision par­faite du monde véhi­cu­lée par Dis­ney s’effondre, pour faire appa­raître un tout autre pays.

Bien que nous eus­sions choi­si comme repous­soir Walt Dis­ney et ses bandes des­si­nées, cette croyance pro­fon­dé­ment ancrée en l’innocence de l’USAmérique était loin de lui être exclu­sive.

Consi­dé­rez, par exemple, la déci­sion qu’a prise le géné­ra­le­ment admi­rable Kens Burns — quin­tes­sence des chro­ni­queurs des dif­fé­rents aspects des Ame­ri­ca­na (ensemble d’éléments évo­quant la culture US tra­di­tion­nelle, musique, anti­qui­tés, etc.) ‑d’introduire son nou­veau docu­men­taire sur la guerre du Viet­nam, cette inter­ven­tion désas­treuse et presque géno­ci­daire dans un pays loin­tain, en affir­mant qu’elle « avait été enga­gée de bonne foi par des gens hon­nêtes » et que c’était un « échec » et pas une défaite ».

Pre­nez cela comme un tout petit exemple de la dif­fi­cul­té qu’il y aura à vaincre l’idée pro­fon­dé­ment ancrée que les USA, mal­gré leurs imper­fec­tions, sont sans conteste une force posi­tive pour le monde. Seule une USA­mé­rique qui conti­nue à se vau­trer dans ce mythe de l’innocence, d’un excep­tion­na­lisme et d’une ver­tu reçus du ciel pour qu’elle gou­verne la Terre, pou­vait don­ner la vic­toire à un Trump. Seule la recon­nais­sance des maux et de l’aveuglement que cause cette inno­cence peut ouvrir la voie à une meilleure com­pré­hen­sion des causes de l’ascension de Trump et de la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur ceux qu’on appelle main­te­nant « sa base ».

Mon mince espoir : que notre livre, qui fut autre­fois réduit en cendres dans le cadre d’un coup d’État tout sauf inno­cent sou­te­nu par la CIA, puisse contri­buer modes­te­ment au renou­veau de l’USAmérique, pen­dant que les bons anges qui veillent sur elle scru­te­ront le miroir de l’Histoire à la recherche des causes de la débâcle actuelle.

Il y a tou­te­fois un aspect de notre livre qui pour­rait contri­buer d’une autre façon à la quête dans laquelle se sont lan­cés tant de patriotes aux USA. Je suis frap­pé en reli­sant notre ouvrage aujourd’hui par le ton employé ─ l’insolence, la malice et l’humour y suintent à chaque page. C’est un livre qui se moque de lui-même tout en se moquant de Donald, de ses neveux et de ses potes. Il repousse les limites du lan­gage, et der­rière son lan­gage, j’y entends encore l’écho des chants d’un pue­blo en marche. Il me remet en mémoire l’énorme effort d’imagination que chaque véri­table exi­gence de chan­ge­ment radi­cal réclame. Il ren­ferme un sen­ti­ment qui manque à notre époque : la croyance que d’autres mondes sont pos­sibles, qu’ils sont à por­tée de notre main, si nous avons le cou­rage et l’intelligence de prendre notre propre vie en main. Para Leer Al Pato Donald célé­brait et célèbre encore la joie de l’imagination libé­rée, qui conte­nait sa propre récom­pense, et qui n’a jamais été réduite en cendres à San­tia­go ou noyée dans la baie de Val­pa­rai­so, ni nulle part ailleurs.

C’est cette joie de la libé­ra­tion, cette ale­gría, cet esprit de résis­tance, que j’aimerais tant par­ta­ger avec les USA­mé­ri­cains à tra­vers ce livre que les sol­dats de Pino­chet n’ont pas réus­si à détruire, et que les avo­cats de Dis­ney n’ont pas réus­si à faire inter­dire dans ce pays.

À pré­sent, il fait enfin son che­min dans le pays même qui a enfan­té ces deux Donald, Duck et Trump. À un moment ter­rible, j’espère que c’est un modeste rap­pel de ce que nous ne sommes vrai­ment pas tenus de lais­ser ce monde dans l’état où nous l’avons trou­vé en nais­sant. Pour­tant, si je le pou­vais, j’aimerais en chan­ger le titre. Que diriez-vous de : How to Read Donald Trump ? [Com­ment lire Donald Trump ?]

Par Ariel Dorf­man

►« How to Read El Pato Pas­cual : Disney’s Latin Ame­ri­ca and Latin America’s Dis­ney » est une expo­si­tion de Paci­fic Stan­dard Time : LA/LA , de plus de 150 œuvres par 48 artistes lati­no-amé­ri­cains qui exa­minent et ques­tionnent près de cent ans d’ influence cultu­relle entre l’Amérique latine et Dis­ney. Elle pré­sente des œuvres appar­te­nant aux domaines de la pein­ture, de la pho­to­gra­phie, des arts gra­phiques, du des­sin, de la sculp­ture, de la vidéo et du docu­men­taire, ain­si que les cri­tiques qu’elles ont sus­ci­tées. L’exposition col­lec­tive explore l’idée qu’il n’’existe pas de fron­tières nettes entre l’art, la culture et la géo­gra­phie, et décons­truit la for­ma­tion de ces notions et les débats dont elles font l’objet.