“The Pillar” de Stephen Gill

Extrait de l’in­ter­view de Ste­phen Gill (prix du livre d’au­teur des Ren­contres d’Arles) publiée ini­tia­le­ment sur BJP-online en avril 2019.

Présentation de Nobody Books :     [traduction L'Ascenseur Végétal]

" « Les paysages qui entourent ma maison en Suède peuvent être trompeurs. L'activité des oiseaux y est diluée dans l'immensité de la plaine et du ciel, qui donne l'impression qu'il se passe très peu de choses.

En janvier 2015, sur une intuition que leur activité pourrait être plus importante que je ne l'imaginais, je décidais d'attirer les oiseaux hors du ciel. Au bord d'un champ près d'un cours d'eau, j'installais une scène de 6 cm de diamètre, sous la forme d'un poteau en bois d'environ 1,50 mètre de haut. Face à lui, j'en plaçais un second, de la même taille, sur lequel je montais un appareil photo couplé à un détecteur de mouvement. Lorsque je retournais voir l'appareil photo quelques jours après, à ma grande surprise, cela avait fonctionné. Le poteau avait attiré les oiseaux depuis le ciel, leur offrant un endroit pour se reposer, se nourrir, s'occuper de leurs petits, et observer alentour. J'étais captivé.

The Pillar / Ste­phen Gill / Nobo­dy Books / 2019

Les images étaient souvent chaotiques, les oiseaux un peu inhabituels et bizarres tels des contortionnistes, mais les formes et les courbes douces de leurs corps et de leurs ailes m'interpellaient. Depuis la fenêtre de ma cuisine, le poteau ressemblait à une allumette au loin, mais cette distance donnait aux oiseaux une place plus importante dans mon esprit. Même lorsque j'étais à l'étranger, je m'imaginais l'activité sur la scène.  (...)
Cela fait maintenant quatre ans que le projet a commencé, et le poteau en bois, battu par les intempéries, s'est trouvé intégré dans le paysage, comme s'il avait toujours été là. Je pense souvent à lui comme un cadran solaire qui intercepterait parfois la courbe du soleil. Pendant les mois d'été, la sécheresse entraîne la création de fissures, et le poteau devient friable. A l'automne, le poteau prend une teinte plus sombre alors qu'il absorbe à nouveau de l'eau, entraînant la croissance et le développement de mousses. Avec le temps, la scène de 6 cm est devenue plus lisse, comme polie par l'atterrissage de toutes ces pattes. Le grain de la surface du bois est plus marqué là où les serres ont gratté, entre les anneaux de croissance.

J'ai depuis appris que dans la région de Skåne, où je vis, on peut rencontrer 192 des 250 espèces d'oiseaux endémiques à la Suède.  »

Le livre contient, en insert, un livret cousu de huit pages contenant le texte Birdland de Karl Ove Knausgård (en anglais uniquement).

    --  Stephen Gill "

The Pillar / Ste­phen Gill / Nobo­dy Books / 2019

Au-delà de sa fas­ci­na­tion pour les oiseaux et les ani­maux, la pra­tique de Ste­phen Gill est lar­ge­ment moti­vée par le désir de se connec­ter avec son envi­ron­ne­ment immé­diat — de son désir de s’en­ga­ger avec la faune cachée qui entoure sa mai­son dans la cam­pagne sué­doise, aux années qu’il a pas­sées à faire du vélo à tra­vers Hack­ney Wick, à par­cou­rir ses vastes mar­chés et ses étroits che­mins de halage. Cela remonte même à son enfance, et à son obses­sion ini­tiale de col­lec­tion­ner les insectes et la vie des étangs pour les ins­pec­ter sous son micro­scope. “Mon hob­by s’est trans­for­mé en mon métier”, se sou­vient-il. “Faire ce nou­veau tra­vail m’a rame­né à ces pre­mières années, comme pour bou­cler la boucle.”

The Pillar est le der­nier des 20 livres de pho­tos que Gill a publiés lui-même. Il fait suite à Night Pro­ces­sion, pour lequel il a uti­li­sé un appa­reil pho­to à cap­teur de mou­ve­ment lo-fi pour pho­to­gra­phier les ani­maux sau­vages pen­dant qu’ils erraient dans la nuit. De même pour The Pillar, Gill a ins­tal­lé un appa­reil pho­to dans une ferme voi­sine, en face d’un pilier de bois. Il savait que des oiseaux se trou­vaient là-haut et espé­rait les faire des­cendre du ciel.

À son grand plai­sir, cela a fonc­tion­né. “C’é­tait comme de la magie”, dit-il. D’un petit moi­neau arbo­ri­cole à un magni­fique aigle royal, pen­dant plus de quatre ans, les oiseaux sont des­cen­dus les uns après les autres sur le pilier, ser­rant leurs griffes autour du bois alté­ré pour soi­gner leurs ailes, allai­ter leurs petits ou sim­ple­ment se per­cher pour se repo­ser un peu. Par­fois, les oiseaux se posaient sur l’ap­pa­reil pho­to, créant des motifs abs­traits avec leurs ailes, par­fois ils fixaient l’ob­jec­tif, comme s’ils posaient pour un por­trait à l’emporte-pièce. Dans d’autres images, ils plissent, battent des ailes, s’a­gitent et se plument, créant des pho­to­gra­phies déca­lées, chao­tiques, par­fois mal­adroites et sou­vent humo­ris­tiques.

 

The Pillar / Ste­phen Gill / Nobo­dy Books / 2019

The Pillar est le deuxième livre de Gill depuis qu’il s’est ins­tal­lé en Suède en 2014 avec sa femme Lena, qui est sué­doise, et leurs enfants. Après avoir vécu à Londres pen­dant 20 ans, il a esti­mé qu’il était temps de ralen­tir. “A Londres, vous êtes tel­le­ment bom­bar­dés visuel­le­ment”, dit Gill. “C’é­tait génial pour mon tra­vail, mais je ne me suis jamais repo­sé en une ving­taine d’an­nées. Mais il ajoute qu’il a vite décou­vert que ce n’é­tait pas Londres qui le sti­mu­lait trop, “C’é­tait moi”, dit-il. “Je fais tou­jours la même chose depuis que je suis arri­vé ici… J’aime juste faire des choses. Ça n’a rien à voir avec l’am­bi­tion, quand je fais des choses, je me sens vrai­ment déten­du.”

Néan­moins, Gill estime qu’une pres­sion exté­rieure a été levée depuis qu’il a quit­té la ville. Son stu­dio d’en­tre­pôt à Beth­nal Green est à mille lieues de son stu­dio d’o­ri­gine en Suède, où il a dépla­cé toutes ses archives de gra­vures et de livres des 30 der­nières années. “Je savais avant même de démé­na­ger que mon ima­gi­na­tion devrait tra­vailler plus dur ici. Tant de choses vous sont don­nées à Londres, ici c’est le contraire, ce ne sont que de vastes pay­sages et des cieux vierges”.

“Il y a beau­coup de monde ici”, dit-il, “mais on ne le voit pas”

Le défi d’ex­traire un sujet d’une toile vierge a séduit Gill. “Il y a beau­coup de monde ici”, dit-il, “mais on ne le voit pas”. La région de Skåne, où il vit, abrite 192 espèces d’oi­seaux sur les 250 que compte la Suède. Gill a réus­si à atti­rer 24 espèces dans son pilier — ain­si qu’un renard — toutes réper­to­riées dans un index à la fin du livre.

 

The Pillar / Ste­phen Gill / Nobo­dy Books / 2019

De la com­mande du papier et du tis­su à la super­vi­sion de l’im­pres­sion pen­dant 10 jours au Dane­mark, le livre est entiè­re­ment et exclu­si­ve­ment pro­duit par Gill. Il est dis­tri­bué par sa mai­son d’é­di­tion Nobo­dy Books, qu’il a créée en 2005 pour s’as­su­rer que ses livres seraient la pleine expres­sion des pho­to­gra­phies et de l’é­tat d’es­prit dans lequel ils ont été réa­li­sés.

Gill vou­lait que le séquen­çage reflète la spon­ta­néi­té des images. “C’est presque comme si on jouait une chan­son à l’en­vers”, dit-il, expli­quant le mélange du noir et blanc et de la cou­leur — ce qu’il n’a jamais fait aupa­ra­vant — et la séquence déca­lée, qui com­prend un seul trip­tyque dépliant d’une buse com­mune qui s’ar­rache sans ver­gogne les ailes.

“D’une cer­taine manière, les oiseaux ont fait le tra­vail eux-mêmes, je viens d’or­ches­trer un envi­ron­ne­ment dans lequel les images peuvent naître”, dit Gill, qui trouve que la nature est trop sou­vent pré­sen­tée dans une clar­té abso­lue, “comme un spec­tacle ani­ma­lier”. “Cette clar­té peut étouf­fer la nature, elle peut étouf­fer l’es­prit des ani­maux”. J’a­dore le fait que [les oiseaux dans The Pillar] ne soient pas com­plè­te­ment ins­tal­lés. Le manque de clar­té leur donne un peu plus d’es­pace pour res­pi­rer.”

 

The Pillar / Ste­phen Gill / Nobo­dy Books / 2019

Comme pour sa fas­ci­na­tion pour la vie sau­vage, Gill s’est lan­cé très tôt dans la pho­to­gra­phie, et son père, un pho­to­graphe pas­sion­né, lui a appris à trai­ter les pel­li­cules dès l’âge de 11 ans. “C’é­tait presque comme faire du vélo — j’ai com­pris très tôt le côté tech­nique”, dit Gill. “Dans la vie adulte, il s’a­gis­sait plu­tôt de déman­te­ler ces para­mètres tech­niques et de les dépas­ser d’une cer­taine manière”.

De nom­breux pro­jets de Gill ont une qua­li­té obses­sion­nelle, qui s’ex­prime sou­vent par la col­lecte et la réuti­li­sa­tion d’ob­jets trou­vés. Pour A Series of Disap­point­ments (2008), Gill a fouillé les portes des book­ma­kers, ras­sem­blant 71 bul­le­tins de pari ratés — cha­cun d’entre eux s’é­tant trans­for­mé en minus­cules sculp­tures de frus­tra­tion — qu’il a pho­to­gra­phiés et pré­sen­tés dans un livre. De même, dans Off Ground (2011), il a ramas­sé des débris des suites des émeutes de Hack­ney, et pour Tal­king to Ants (2014), il a atta­ché des objets trou­vés dans la région à l’ob­jec­tif de son appa­reil pho­to, créant ce qu’il appelle un “pho­to­gramme à l’in­té­rieur de l’ap­pa­reil”. D’autres pro­jets le voient expé­ri­men­ter le pro­ces­sus de fabri­ca­tion d’i­mages, comme Hack­ney Wick (2004), qu’il a tour­né avec un appa­reil pho­to en plas­tique ache­té sur le mar­ché pour 50 pence.

 

The Pillar / Ste­phen Gill / Nobo­dy Books / 2019

Bien que l’é­vo­lu­tion de Gill vers la faune et la nature cor­res­ponde à son ins­tal­la­tion en Suède et soit liée à sa petite enfance, entre les deux, on a l’im­pres­sion qu’il en cher­chait les traces, notam­ment dans des pro­jets comme Buried (2006) Hack­ney Flo­wers (2007) et Best Before End (2014). Il a pas­sé ses années dans l’est de Londres à faire des pho­tos non seule­ment de l’en­droit et de ses habi­tants, mais aus­si des insectes, des oiseaux et des plantes, qu’il rame­nait sou­vent chez lui pour en faire des col­lages.

“Peut-être étais-je en quête et avais-je besoin de la nature”, dit Gill. Aujourd’­hui, en regar­dant son long par­cours, Gill voit un dia­logue entre ses nom­breuses publi­ca­tions. Mais en y repen­sant, il dit que ras­sem­bler des mor­ceaux de pay­sage est un moyen de “faire res­sen­tir ce qu’est un lieu” — tout comme il a pu extraire les oiseaux de leur mai­son dans le ciel.