Visite d’Elia Kazan à Yilmaz Güney en prison

Güney, tout au long de sa car­rière de cinéaste, des son pre­mier film et dans tous les films dont il a été l’in­ter­prète, est deve­nu le sym­bole des oppri­més…

Texte publié dans Positif, la revue de cinéma, février 1980 sous le titre « Visite à Yilmaz Günez ou vue d’une prison turque ». une version abrégée a été publiée en anglais dans le New York Times Magazine du 4 février 1979. Traduit de l’américain par Jeannine Ciment).

Il y a quatre ans, on m’a mon­tré à Paris le film d’un jeune cinéaste turc, Yil­maz Güney, inti­tu­lé Umut, ce qui veut dire espoir en turc, film qui m’a­vait beau­coup plu. J’ap­pris que son met­teur en scène et prin­ci­pal acteur était en pri­son pour la seconde fois. Sa pre­mière incar­cé­ra­tion avait été due à une nou­velle écrite à l’age de vingt ans et que le gou­ver­ne­ment turc avait alors tenue pour de la pro­pa­gande com­mu­niste, la seconde fai­sait suite à une incul­pa­tion pour motifs poli­tiques : Güney avait héber­gé des agi­ta­teurs anti-gou­ver­ne­men­taux.

On par­lait alors d’une amnis­tie géné­rale pour les pri­son­niers poli­tiques et, pour hâter celle de Yil­maz Güney, j’é­cri­vis un texte sur Umut pour Mil­liyet, jour­nal d’l­stan­bul [[Texte public dans Posi­tif n° 192, p. 24.]]. Je disais que c’é­tait un film rare et poé­tique, tota­le­ment authen­tique et non une imi­ta­tion de Hol­ly­wood ou d’un quel­conque maître euro­péen, qu’il était né d’un contexte rural et qu’il repré­sen­tait le genre d’ef­fort que les orga­nismes cultu­rels du gou­ver­ne­ment devraient encou­ra­ger. J’a­jou­tais en conclu­sion que je n’a­vais pu oublier les héros du récit de Güney. II sem­blait que l’es­poir fut pour eux un sen­ti­ment gro­tesque et risible. Après avoir vu ce film, j’a­vais pas­sé une jour­née d’an­xié­té. Qu’al­lait-il arri­ver a ces gens ? Voi­là ce que j’a­vais écrit.

Dans sa pri­son turque, Yil­maz lut mon texte et cette der­nière phrase, a‑t-il décla­ré depuis a ses amis, lui don­na l’i­dée de son film sui­vant. Une fois libé­ré, plein de la pas­sion qu’il éprou­vait pour son nou­veau pro­jet, il écri­vit rapi­de­ment le scé­na­rio, ras­sem­bla ses tech­ni­ciens et ses acteurs et com­men­ça à tour­ner sur la côte méri­dio­nale de la Tur­quie, dans une sta­tion nom­mée Yamur­ta­luk.

Cela ne dura pas long­temps. Quelques jours après le début du tour­nage, il était à nou­veau en pri­son. On me rap­por­ta qu’il avait tué un homme, un juge.

Je suis retour­né en Tur­quie, il y a quelques semaines, invi­té cette fois par le pre­mier ministre, M. Bulent Ece­vit, que j’a­vais ren­con­tré a New York. II m’a­vait alors deman­dé ce qui m’in­té­res­sait en Tur­quie.

« J’é­cris un roman, lui avais-je répon­du, et j’espère que ce que je vais écrire ou, plus tard, fil­mer, pour­ra rap­pro­cher un peu la Tur­quie et la Grèce. Voi­la mon ambi­tion.

- C’est éga­le­ment la mienne », dit-il.

Et il me mon­tra non sans fier­té un joli cof­fret à ciga­rettes posé sur sa table. La signa­ture de M. Cara­man­lis, pre­mier ministre de Grèce, y était gra­vée. Sur une pro­po­si­tion de M. Ece­vit, ils s’é­taient ren­con­trés dans une sta­tion suisse, avaient par­lé et avaient lié ami­tié.

Ce que M. Ece­vit sou­haite per­son­nel­le­ment, c’est libé­ra­li­ser la vie turque, et c’est de cela que j’ai béné­fi­cié. II me four­nit une voi­ture avec un chauf­feur qui avait pour consigne de m’emmener par­tout ou je le dési­re­rais, avec un pro­fes­seur d’his­toire, Mete Tun­chay, prêt à répondre a mes ques­tions, et une cinéaste, Canan Gerede, qui me ser­vi­rait d’in­ter­mé­diaire avec les pay­sannes à qui je pour­rais vou­loir par­ler. M. Ece­vit insis­ta aus­si pour me don­ner un garde du corps ; il y avait déjà eu cinq cent cin­quante assas­si­nats per­pé­trés par des ter­ro­ristes dans le pays cette année-la.

Nous par­cou­rûmes quatre mille kilo­mètres dans la Tur­quie occi­den­tale. Notre der­nière étape était Istan­bul ou des amis me pres­sèrent de rendre visite en pri­son à Yil­maz Güney. Cela comp­te­rait beau­coup pour lui, me dirent-ils, d’au­tant plus quo j’a­vais assez aimé ce qu’il fai­sait pour inter­cé­der publi­que­ment pour lui.

Je fus heu­reux d’y aller, non seule­ment parce que je dési­rais le ren­con­trer, mais aus­si à cause de Mid­night Express, film que j’a­vais vu avant mon départ de New York. J’é­tais d’ac­cord avec Michel Ciment, le cri­tique de ciné­ma fran­çais, pour dire que si le film est tech­ni­que­ment bien fait et res­ti­tue de manière vivante l’at­mo­sphère des rues d’l­stan­bul, il est aus­si essen­tiel­le­ment raciste. On a tou­jours bien aimé au ciné­ma les méchants irré­cu­pé­rables et le sadisme est deve­nu un article de dis­trac­tion. Mid­night Express pré­sen­tait une image du Turc assoif­fé de sang qui ne m’é­tait que trop fami­lière.

Ma famille est grecque d’A­na­to­lie, peuple sou­mis aux Turcs depuis la chute de Constan­ti­nople en 1542. Même dans les périodes les plus favo­rables, ils ont tou­jours été à la mer­ci des Turcs et ils ont sur­vé­cu, c’est inévi­table, grâce à leur intel­li­gence et a leur ruse, qui étaient célèbres. Lorsque mon oncle emme­na toute ma famille en Amé­rique en 1913 (j’a­vais quatre ans), ce fut une libé­ra­tion aus­si bien psy­cho­lo­gique que phy­sique.

Un de mes pre­miers sou­ve­nirs : j’ai six ans, je suis dans le lit tiède et odo­rant de ma grand-mère (ail et girofle) et elle me raconte des his­toires en turc. Ce sont des his­toires pas­sion­nantes et je com­bats le som­meil. Elle ne connais­sait pas un mot de grec et lisait même la Bible en turc. C’est à elle que me confiaient mes parents lorsque le tra­vail de mon père le condui­sait hors de la ville et qu’il emme­nait ma mère. La vieille femme me gavait de sucre­ries et de belles his­toires — ce que je sais encore de la langue turque me vient de ce temps-la. Cer­taines his­toires étaient drôles ; elles racon­taient les tours que les Grecs sou­mis avaient joues aux Turcs, et comme il fal­lait que ces « gia­vours » (infi­dèles) soient ruses pour sur­vivre. D’autres étaient ter­ri­fiantes, rap­por­tant les épi­sodes d’un mas­sacre auquel elle avait assis­té.

Je me rap­pelle mon pre­mier voyage en Tur­quie, une fois adulte. J’a­vais près de cin­quante ans, une cer­taine répu­ta­tion, etc., mais ma mère me sup­plia de ne pas y aller. « Ces gens-la vont te tuer », me dit-elle. Et, comme je me moquais de ses mises en garde, elle ajou­ta : « Tu ne les connais pas. »

Entre ma grand-mère et ma mère, l’en­fant que j’é­tais avait été éle­vé à redou­ter le Ter­rible Turc. Ces femmes auraient vu dans Mid­night Express un docu­men­taire et non une fic­tion.

Bien que j’aie sou­te­nu avec la plus totale convic­tion que Mid­night Express était non seule­ment raciste, mais aus­si anti-humain, quelque chose au fond de moi deman­dait à être ras­su­ré. Je me disais que j’a­vais peut-être per­du le contact avec la vie quo­ti­dienne en Tur­quie ; que les gens qui ont leur nom dans les jour­naux n’ont le droit de voir que le bon côté de toutes choses. C’é­tait sur­tout pour cette rai­son que j’é­tais impa­tient de visi­ter la pri­son de Top­ta­shi.

Je pris la pré­cau­tion de ne pas annon­cer ma visite à l’a­vance pour qu’on ne puisse pas me pré­pa­rer la tour­née pour hôtes de marque. J’al­lais sim­ple­ment me pré­sen­ter à la porte de la pri­son de bonne heure le same­di matin, pre­mier jour de Bay­ram, grande fête natio­nale à l’oc­ca­sion de laquelle les épouses et les enfants des pri­son­niers ont le droit de leur rendre visite.

Nous par­tîmes donc de l’hô­tel à huit heures du matin, le Pro­fes­seur Tun­chay, Mme Gerede, Salih, mon garde du corps (le mieux vêtu de nous tous), et moi. Nous fran­chîmes le grand pont sur le Bos­phore pour gagner le fau­bourg de Usku­dar. Comme nous appro­chions de la pri­son, nous retrou­vions sur les murs les mêmes ins­crip­tions que nous avions vues tout au long de notre voyage.

La plus simple disait : « Ni la Rus­sie, ni l’A­mé­rique ! », une autre : « Pour la Tur­quie : la liber­té ou la mort. » II y avait aus­si les slo­gans des anar­chistes : « Vive le ter­ro­risme révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat. »

Ce qu’on voit d’a­bord, en arri­vant à Top­ta­shi, c’est un long mur de béton jau­nâtre de six ou sept mètres de haut, flanque aux coins de tours irré­gu­lières et assez informes. De l’autre côté de la rue pavée s’é­lève une mos­quée. Je m’at­ten­dais à voir toute une foule autour de la pri­son, des familles entières qui atten­draient, mais la visite com­men­çait une heure plus tard et une seule femme était là, debout au pied du long esca­lier métal­lique qui menait au par­loir ou les pri­son­niers ren­contrent leur famille.

Nous frap­pâmes à la porte du par­loir sans obte­nir de réponse et nous nous diri­geâmes donc vers un des angles de la pri­son ou nous trou­vâmes le bureau du chef de la gen­dar­me­rie qui gar­dait l’ex­té­rieur du bâti­ment. A ma grande sur­prise, on nous fit entrer immé­dia­te­ment et on nous offrit des sièges — le chef n’é­tait pas là, pour lui aus­si c’é­tait un jour férié.

Dès que nous fumes assis, un jeune sol­dat avec la boule à zéro, en uni­forme kaki, nous offrit de l’eau de cologne. C’est le geste typique de l’hos­pi­ta­li­té turque. L’hôte fait une coupe de ses mains où l’on verse le liquide par­fu­mé. Il les frotte l’une contre l’autre puis les passe sur son visage et son cou. Quelques minutes plus tard, un autre sol­dat cos­taud nous appor­ta du thé dans des verres en forme de tulipe posés sur de petites sou­coupes avec quatre mor­ceaux de sucre sur cha­cune. On offre d’emblée du thé à tous les visi­teurs en Tur­quie ; on le boit très fort et très sucré.

Puis nous nous trou­vâmes seuls dans le bureau du com­man­dant de gen­dar­me­rie et j’eus l’oc­ca­sion de poser quelques ques­tions. On me dit que ces jeunes sol­dats ne gar­daient que l’ex­té­rieur de ce long mur jau­nâtre et qu’ils ne ren­con­traient pas les pri­son­niers. Ils sont tous jeunes, viennent d’une autre région — en Tur­quie, plus on va vers l’est, plus les gens sont conser­va­teurs et reli­gieux — et ils n’ont pas de sym­pa­thie par­ti­cu­lière pour les déte­nus. Ce sont de jeunes cam­pa­gnards, âmes simples mais bons coeurs, éprou­vant le plus grand res­pect pour la vieillesse. On enseigne en Tur­quie, aux filles et aux gar­çons, à res­pec­ter leur père et à véné­rer leurs grands-pères. Le jour de Bay­ram, ils baisent les mains de leurs âmes et inclinent leur front pour les tou­cher. Quand un homme âgé entre dans une pièce, ils se pré­ci­pitent pour lui offrir un siège, du thé et de l’eau de cologne. La vieillesse a ses pri­vi­lèges dans ce pays.

Ces « gamins » avaient des ins­tru­ments de mort rapide. Leurs armes auto­ma­tiques sem­blaient avoir été fabri­quées aux États-Unis. On me répon­dit que non, elles avaient été fabri­quées en Tur­quie mais, en effet, d’a­près un modèle amé­ri­cain.

Rien de tel que d’a­voir un garde du corps pen­dant vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour com­prendre avec quelle faci­lite on peut perdre la vie. Avez-vous déjà enten­du un coup de pis­to­let dans une grande ville ? Il reten­tit a peine, et il peut tuer sans faire plus de bruit qu’une amorce. Et dans une ville comme Istan­bul ou Izmir, l’a­gres­seur peut dis­pa­raître dans la foule en quelques secondes.

Salih Tekin, mon garde du corps, n’ap­pré­ciait pas ma façon d’al­ler en roue libre. Pen­dant tout le voyage, il s’é­tait tenu au même endroit, a un ou deux mètres der­rière moi. Il fran­chis­sait tou­jours une porte avant de m’au­to­ri­ser à le suivre. Le soir, quand nous arri­vions dans un hôtel, il ins­pec­tait soi­gneu­se­ment la chambre qui m’é­tait des­ti­née, entrait avant moi, ouvrait les pla­cards et les tiroirs du bureau, retour­nait le mate­las, regar­dait sous le lit st sur le des­sus du réser­voir de chasse d’eau. Les vases de fleurs, me dit-il, sont l’en­droit idéal pour pla­cer un explo­sif. II ne m’au­to­ri­sait pas à péné­trer dans la chambre avant qu’il ait ter­mi­né son ins­pec­tion. Il pre­nait alors contact avec la police locale pour qu’on poste deux hommes à ma porte pen­dant toute la nuit. Et mal­gré cela, je ne devais jamais ouvrir ma porte avant d’a­voir recon­nu sa voix. Si l’in­ten­tion des ter­ro­ristes était de mon­trer que ce gou­ver­ne­ment ne pou­vait pas gou­ver­ner, quelle meilleure occa­sion de le mon­trer que de tuer l’hôte du pre­mier ministre ?

Mme Gerede, la cinéaste, est une nature impa­tiente et éner­gique ; après que nous eûmes pris le thé, elle s’ins­tal­la der­rière le bureau du com­man­dant absent, prit son télé­phone — je me dis qu’elle avait déjà dû venir ici -, com­po­sa un numé­ro, celui de la pri­son elle-même, et deman­da Yil­maz Güney.

On lui répon­dit appa­rem­ment qu’il n’é­tait pas à por­tée du télé­phone pour le moment. Elle lais­sa un mes­sage disant que j’é­tais arri­vé pour lui rendre visite — pour autant que je sache, c’é­tait la pre­mière fois qu’on men­tion­nait mon nom ce matin-la. Pou­vait-on le faire venir près du télé­phone ? Elle rap­pel­le­rait dans dix minutes. Quand elle le fit, c’est à lui-même qu’elle s’a­dres­sa. Elle rac­cro­cha et nous dit : « Venez ! Yil­maz va nous faire entrer. »

Et c’est bien ce qui arri­va. Nous redes­cen­dîmes la rue le long du mur jaune, jusqu’à l’es­ca­lier métal­lique que nous mon­tâmes pour atteindre la petite porte de fer. Mme Gerede frap­pa sur un pan­neau à hau­teur du visage et un petit volet de fer s’ou­vrit. Elle regar­da et dit : « Le voi­là ».

Avec un sou­rire de bien­ve­nue, il nous ouvrit la porte.

Je n’en reve­nais pas. N’y avait-il aucune autre for­ma­li­té à rem­plir ? Juste mon nom et son désir de me voir ? Est-ce que dans ce pays un pri­son­nier pou­vait ouvrir la porte à ses visi­teurs ?

II me prit dans ses bras et m’embrassa sur les deux joues. C’é­tait la pre­mière fois que je voyais cet homme.

L’ap­pa­rence de Yil­maz me sur­prit parce qu’il était beau­coup plus mince que je ne m’y atten­dais. Comme il était acteur aus­si bien que cinéaste, je me rap­pe­lais que dans Umut il avait une bonne car­rure et qu’il mar­chait avec l’as­su­rance de la vedette. Cette assu­rance avait un sens sym­bo­lique : Yil­maz signi­fie : « II ne cède­ra pas. » C’é­tait cette réso­lu­tion qu’il expri­mait pour son public ; et sur l’écran il mar­chait comme un héros de légende.

II avait main­te­nant quelque chose de doux et de gen­til, et d’as­cé­tique aus­si. Son troi­sième séjour en pri­son lui avait fait perdre dix kilos en un mois.

Nous nous trou­vions dans un vaste par­loir car­ré aux murs de béton sale. II y avait là des bancs, quelques vieux fau­teuils et un divan d’un noir de jais. Yil­maz m’en­traî­na vers le divan en gar­dant le bras sur mes épaules. Avec un débit de parole si rapide que j’eus besoin d’un inter­prète, il me dit comme mes films avaient comp­té pour lui. Il les connais­sait en détail, et citait des acteurs, des scènes.

Je fus frappe de ne voir aucun garde. S’ils étaient là, alors ils por­taient des vête­ments civils et étaient exac­te­ment le même genre d’hommes, du même niveau de culture que les pri­son­niers. Lorsque Güney nous avait ouvert la porte, l’homme près de lui était peut-être un garde, mais ce n’est pas son appa­rence qui per­met­tait de le pen­ser. Il por­tait un com­plet-ves­ton sur une che­mise à col ouvert et Güney une vieille veste sport sur une che­mise à col ouvert. L’un pou­vait prendre la place de l’autre. Ils se condui­saient en vieux amis, et je sup­pose qu’ils avaient eu tout le temps de le deve­nir.

Je res­tai avec Yil­maz dans cette pri­son de dix heures du matin à trois heures de l’a­près-midi et pen­dant tout ce temps je ne vis pas un homme en uni­forme.

Je deman­dai a Yil­maz si je pou­vais visi­ter la pri­son. II répon­dit que oui, bien sur, mais qu’il fal­lait pas­ser par la for­ma­li­té de deman­der l’au­to­ri­sa­tion du gou­ver­neur de la pri­son, le Mudur. II mon­tra une porte qui don­nait dans cette pièce même.

Le Mudur était tout seul dans son bureau et il avait l’air soli­taire. Sur sa table, une grande boîte bleue conte­nait des cho­co­lats ; elle était nouée de rubans de fête : c’é­tait un cadeau de Bay­ram. II pou­vait être âgé de qua­rante-cinq ans, il avait des boucles noires que nos publi­ci­tés pour sham­pooings qua­li­fient de che­veux gras, il por­tait un cos­tume bleu fonce avec gilet et sa veste ouverte révé­lait une cra­vate aux teintes assez vives. Il nous sou­hai­ta la bien­ve­nue avec exu­bé­rance. On nous offrit encore de l’eau de cologne et on nous ser­vit du thé dans des tasses en forme de tulipes. La cha­leur de son accueil me sur­prit mais il faut bien dire que dans le monde entier les cinéastes semblent avoir la clé de l’a­mi­tié rapide. Il était visible aus­si que Yil­maz et lui étaient de bons amis, sur un pied d’é­ga­li­té — ce n’é­tait pas exac­te­ment le genre de rap­ports qu’on atten­drait de la part d’un gar­dien et de son pri­son­nier. En fait, le Mudur trai­tait Yil­maz comme une célé­bri­té, comme une vedette. Et ce fut Yil­maz qui le mit a l’aise en face de moi.

Bien sûr, nous pou­vions visi­ter la pri­son, dit le Mudur. Yil­maz serait notre guide. Pour ce qui était de prendre des pho­tos, cepen­dant, il hési­tait un peu. II me deman­da de lais­ser mon appa­reil sur son bureau jusqu’à ce qu’il ait don­né un coup de télé­phone parce qu’il ne vou­lait pas prendre la res­pon­sa­bi­li­té des pho­tos que je pour­rais prendre et faire publier. Si l’au­to­ri­sa­tion était don­née, il me ferait por­ter l’ap­pa­reil là ou je serais.

Salih, mon garde du corps, pro­po­sa de lais­ser aus­si son pis­to­let 45 de fabri­ca­tion amé­ri­caine. Le Mudur acquies­ça, sou­rit puis nous offrit des cho­co­lats qui étaient déli­cieux mais, comme toute la confi­se­rie de ce pays, trop sucrés à mon goût. Nous fîmes pas­ser les cho­co­lats avec le thé et nous levâmes pour par­tir. Le Mudur me prit dans ses bras et me mit un bai­ser sur chaque joue. Je com­pris que c’é­tait une marque d’a­mi­tié cou­rante entre hommes en Tur­quie. Je n’a­vais jamais été embras­sé si sou­vent par tant d’hommes.

Yil­maz nous fit des­cendre un esca­lier, marches métal­liques dans une cage de béton, et nous arri­vâmes au rez-de-chaus­sée. Il y avait une grande benne rec­tan­gu­laire, qui nous arri­vait à la taille, et qui était pleine de croû­tons d’un pain noir de pay­san, les restes des pri­son­niers qui devaient ser­vir de nour­ri­ture au bétail. Une autre porte nous condui­sit à une étroite cour avec un petit arbre rabou­gri au tronc sans écorce et trois mou­tons sans attache.

Bay­ram est la grande fête tra­di­tion­nelle dans cette par­tie du monde et son rituel est le plus ancien de la terre : c’est le sacri­fice d’une vie pour obte­nir la faveur du Dieu. Pour cette occa­sion chaque chef de famille amène un mou­ton à la mai­son dans le même esprit que nous, nous appor­tons un arbre de Noël. L’é­gor­ge­ment est géné­ra­le­ment pra­ti­qué dans le cercle de famille, sous les yeux des enfants et de tous les autres. (« Dieu a fait l’a­gneau pour qu’il soit égor­gé », m’a dit un petit gar­çon).

Le chef de famille pra­tique une seule entaille pro­fonde en tra­vers de la gorge, le sang se vide par la bles­sure, les naseaux et la bouche, puis l’a­ni­mal se couche et sa vie s’en va dans un sou­bre­saut. On dépouille le corps encore tiède, les boyaux comes­tibles, encore fumants, sent mis de côté et la car­casse est dépe­cée. Un tiers de la viande, par tra­di­tion, va aux pauvres en géné­ral, un tiers aux voi­sins néces­si­teux, et la famille garde le der­nier tiers. On célèbre Bay­ram en pri­son comme par­tout ailleurs et les ani­maux qui étaient la atten­daient.

Mme Gerede trou­vait cette tra­di­tion bar­bare et hor­rible ; elle cares­sa l’une des bêtes. Je pen­sais à une ques­tion : était-ce pire que d’é­le­ver nos enfants dans l’i­dée que la viande est un pro­duit ordi­naire que l’on trouve tout enve­lop­pé de papier trans­pa­rent dans les congé­la­teurs de nos super­mar­chés ?

Yil­maz avait une clé qui lui per­mit d’ou­vrir une porte peinte en vert clair de l’autre côte de la cour. Elle menait à une petite pièce car­rée qui était son bureau, endroit dont les auto­ri­tés de la pri­son lui avaient don­né la dis­po­si­tion pour écrire. II y avait là une table, deux chaises et deux éta­gères char­gées de livres et de piles de maga­zines.

J’ai remar­qué que dans tous les pays les pri­son­niers poli­tiques étu­dient avec soin les lois qui les ont condam­nés. Sur les éta­gères de Yil­maz se trou­vaient trois épais volumes de droit turc, reliés en cuir. A notre ques­tion sur la durée de déten­tion qu’il lui res­tait à accom­plir, il répon­dit en nous lisant un pas­sage d’un de ces livres concer­nant son cas. Il nous dit aus­si que pen­dant la durée même de sa peine, il devait être jugé pour trois autres chefs d’ac­cu­sa­tion, de carac­tère poli­tique. Recon­nu cou­pable, il ris­que­rait la mort.

II ne me sem­blait pas prendre cette menace très au sérieux. Pour­quoi cela ? Avait-il été si sou­vent empri­son­né que cela fai­sait par­tie de sa vie ? Mais alors, c’é­tait toute l’at­mo­sphère de la pri­son qui m’é­ton­nait : le bureau de Yil­maz, l’ai­sance de ce déte­nu, l’in­sou­ciance des gar­diens — si du moins c’é­taient des gar­diens — l’at­ti­tude ami­cale du Mudur, et je ne savais plus que pen­ser.

Je décou­vris plus tard qu’en Tur­quie tout intel­lec­tuel qui se res­pecte à pur­gé une peine de pri­son. Le pro­fes­seur Mete Tun­chay, l’his­to­rien et phi­lo­sophe que m’a­vait atta­ché M. Ece­vit, avait eu quatre mois. Mon ami le roman­cier Yashar Kemal, que l’on cite sou­vent comme can­di­dat au Nobel et qui, dit-on, l’a man­qué de peu l’an­née de l’in­va­sion de Chypre, et pour cette rai­son même, a lui aus­si été écroué. Son épouse et tra­duc­trice, Thil­da, a pris quatre mois. C’est deve­nu une espèce de dis­tinc­tion.

Comme l’au­rait fait tout écri­vain, Yil­maz prit des exem­plaires de quatre de ses livres et me les dédi­ca­ça. II trou­va aus­si des affiches de films où il jouait le rôle prin­ci­pal et me les dédi­ca­ça éga­le­ment. C’é­tait la répé­ti­tion d’une scène que j’a­vais jouée avec d’autres écri­vains dans d’autres cir­cons­tances, une réunion du P.E.N. club.

Je me mis à craindre que notre visite ne se ter­mi­nât dans ce bureau et je deman­dai encore une fois a Yil­maz si je pou­vais voir le reste de la pri­son. Bien enten­du, me dit-il, et il nous deman­da de le suivre, se com­por­tant en homme aux pri­vi­lèges illi­mi­tés. Il nous fit tra­ver­ser la cour, fran­chir une autre porte, mon­ter un esca­lier. Tou­jours ni gar­diens ni contrôles. Les pri­son­niers mon­taient et des­cen­daient libre­ment.

Nous péné­trâmes dans une pièce très longue qui ne res­sem­blait à rien de ce que j’a­vais ima­gi­né. Je me trou­vais dans un dor­toir qui rece­vait a pre­mière vue une cen­taine d’hommes. Il était assez haut pour conte­nir deux étages de cou­chettes qui étaient presque toutes occu­pées par des pri­son­niers déten­dus, qui par­laient, lisaient ou jouaient aux cartes et dont cer­tains même dor­maient encore. Ils avaient toute liber­té de se dépla­cer à leur guise. Yil­maz nous fit mar­cher len­te­ment dans l’al­lée cen­trale. La plu­part des pri­son­niers ne levèrent pas les yeux sur nous. Nous étions au coeur de la pri­son.

Tout au bout du local se trou­vaient les hommes incar­cé­rés pour les crimes les plus graves, dont de nom­breux meur­triers, ain­si que des pri­son­niers poli­tiques a qui avaient été infli­gées des sen­tences éga­le­ment lourdes. S’il se trou­vait des gar­diens dans cette longue salle très peu­plée, je ne les remar­quai pas. Il sem­blait que dans cette pri­son ce fut les pri­son­niers qui fissent la loi, et non les gar­diens.

Je n’ai vu per­sonne en cel­lule ni iso­lé, mais il devait évi­dem­ment y avoir d’autres quar­tiers pour rési­dents plus vio­lents, quar­tiers que je n’ai pas pu voir.

Tout au bout de ce long ali­gne­ment, à l’étage supé­rieur, se trou­vait la chambre de Yil­maz. Nous gra­vîmes une échelle étroite. L’ou­ver­ture était mas­quée par des rideaux d’un tis­su rouge, de fabri­ca­tion arti­sa­nale. Nous avions vu au pas­sage d’autres cou­chettes iso­lées par des rideaux, mais la plu­part étaient offertes aux regards. Le voi­sin de Yil­maz nous sou­hai­ta la bien­ve­nue ; c’é­tait un homme d’en­vi­ron qua­rante-cinq ans qui avait tué un poli­cier et un gar­dien. Il avait pas­sé dix-sept ans en pri­son. (Au moment de publier ce texte dans le Times, j’ai appris qu’il venait de s’é­chap­per).

On nous invi­ta à nous asseoir sur les deux mate­las entre les­quels une caisse ser­vait de table. Les deux hommes avaient uti­li­sé cet espace pour en faire leur demeure. On voyait même du papier peint bleu ciel avec un motif flo­ral sur la sépa­ra­tion entre leur espace et celui des voi­sins. Cette déco­ra­tion se pro­lon­geait sur les deux autres cloi­sons. « Oui, nous avons posé ce papier, nous dit Yil­maz. II faut essayer d’a­mé­lio­rer l’en­droit où l’on vit. Un pro­verbe turc dit qu’on recon­naît un lion a sa tanière. »

Il s’as­su­ra de notre confort. Alors, assis près de moi, le bras autour de mes épaules, il nous deman­da de res­ter déjeu­ner. Il avait pas­sion­né­ment besoin de pro­lon­ger notre visite. Nous accep­tâmes bien évi­dem­ment.

Les deux mate­las sur les­quels nous étions assis étaient cou­verts de des­sus de lit. Des vête­ments étaient pen­dus a des clous au mur, des vête­ments civils. Tous ici étaient habillés comme ils auraient été, libres, dans la ville. Yil­maz avait une radio qui rece­vait toutes les sta­tions et grâce a laquelle il res­tait en contact avec les évé­ne­ments du monde. Son com­pa­gnon avait une télé japo­naise.

Du côté de Yil­maz, je vis une seule pho­to­gra­phie, un groupe d’hommes, sans doute des cama­rades. Je lui deman­dai où se trou­vait la pho­to de sa femme.

« Un homme n’af­fiche pas ici la pho­to de sa femme », me répon­dit-il.

Un jeune pri­son­nier cris­pé et défé­rent entra avec de l’eau de cologne que nous primes dans nos mains réunies en forme de coupe.

J’in­ter­ro­geai Yil­maz sur sa femme. II avait pas­sé la plus grande par­tie de sa vie d’a­dulte en pri­son — la nou­velle qui lui avait valu sa pre­mière peine, il l’a­vait écrite a vingt ans — et pour le moment le terme de sa peine n’é­tait pas en vue. Com­ment sup­por­tait-elle cette situa­tion ?

« Nous sommes mariés depuis huit ans, me répon­dit-il. Fatash à appris à consi­dé­rer mon empri­son­ne­ment comme natu­rel. Si je sor­tais, je pour­rais me retrou­ver ici une semaine plus tard. »

Je n’a­vais pas remar­qué qu’il avait envoyé cher­cher à man­ger dans une bou­tique. Le pri­son­nier à l’air défé­rent écar­ta les gros­siers rideaux rouges qu’il atta­cha avec art, puis il éta­la un jour­nal propre sur la caisse de bois entre les cou­chettes. Il dis­pa­rut pour reve­nir un ins­tant plus tard avec des cou­teaux et des four­chettes qu’il dis­po­sa devant nous. II s’ac­quit­ta de tout cela aus­si dis­crè­te­ment que pos­sible.

« Je n’ai vu aucun gar­dien ici, dis-je.

- II y en a, répon­dit Yil­maz, mais ils sont habillés comme nous et la plu­part d’entre eux sont nos amis.

- Frappent-ils les pri­son­niers ?

- Cela pour­rait arri­ver, mais le gar­dien qui ferait cela serait en dan­ger. Il n’au­rait peut-être jamais plus l’oc­ca­sion de battre un homme.

- La sur­veillance n’a pas l’air très étroite. Ne pour­rais-tu pas t’é­chap­per ?

- Oui, n’im­porte quand. Comme de toutes les pri­sons que j’ai connues.

- Pour­quoi ne le fais-tu pas ?

- Je suis plus en sûre­té ici.

- Mais tu risques la peine capi­tale. N’est-ce pas ce que tu m’as dit ?

- C’est vrai, dit-il.

- Libre, ne pour­rais-tu pas quit­ter le pays ?

- La classe au pou­voir aime­rait bien que je parte. mais je ne le ferai jamais. Je com­bat­trai pour notre cause jusqu’à la fin, et sur notre terre.

- Crains-tu pour ta vie, ici ?

- On pour­rait me faire tuer par quel­qu’un, en effet. Je suis donc pru­dent, mais sans angoisse. J’ai des amis qui me pro­tègent. II fau­drait être fou pour essayer de me tuer. Cet homme-là ne sur­vi­vrait pas cinq minutes. Au contraire, à l’ex­té­rieur, un assas­sin pour­rait me tuer puis s’en­fuir aisé­ment. »

Les rideaux rouges s’é­car­tèrent et le jeune cri­mi­nel céré­mo­nieux nous ser­vit le pre­mier de trois grands plats de nour­ri­ture, appor­tés d’une bou­tique, un ragoût de tomates que l’on man­geait en y trem­pant du pain, sui­vi d’un plat de riz par­se­mé d’a­bat­tis de volaille et de rai­sins de Corinthe, puis d’un kebab d’a­gneau. Yil­maz dis­po­sa le tout sur le jour­nal qui recou­vrait la caisse et nous pria à déjeu­ner. Nous man­geâmes direc­te­ment dans les plats.

Je décri­vis les scènes que j’a­vais vues à Chypre deux ans plus tôt, les camps de réfu­gies et leur misère épou­van­table. Et leur cou­rage aus­si.

« Penses-tu que l’in­va­sion de Chypre par les Turcs était juste ? deman­dai-je. Cette guerre était-elle néces­saire ?

- Ce n’é­tait pas une guerre, répon­dit-il avec quelque dégoût, la guerre, c’est quand deux forces armées se ren­contrent sur un ter­rain d’é­ga­li­té. Là, c’é­tait une agres­sion contre un peuple désar­mé.

- Mais la plu­part des Turcs jus­ti­fient cette inva­sion, même les libé­raux.

- Je suis pour que Chypre soit non-ali­gnée, dit-il, et ne soit contrô­lée ni par les Grecs, ni par nous.

- Et les Kurdes ? » ajou­tai-je.

Les Kurdes sont une mino­ri­té qui vit dans l’est de la Tur­quie près du Lac Van et le long de la fron­tière ira­nienne. Ce sont d’ex­cel­lents cava­liers, connus pour leur esprit de rébel­lion explo­sif et leur farouche indé­pen­dance. Ils ont long­temps eu un mou­ve­ment sépa­ra­tiste que le gou­ver­ne­ment turc a répri­mé. L’un des chefs d’in­cul­pa­tion de Güney dans le pro­cès qui lui était fait pen­dant son séjour en pri­son était d’a­voir ouver­te­ment épou­sé leur cause. Et c’é­tait le motif pour lequel il ris­quait la peine capi­tale.

« Si nous défen­dons les droits de la mino­ri­té turque a Chypre, dit Yil­maz, nous devons aus­si prendre en compte les droits des mino­ri­tés dans notre propre pays. »

Le pro­fes­seur Tun­chay était impa­tient de me poser une ques­tion qui me met­tait au défi en tant que Grec :

« Pen­dant l’in­va­sion de Chypre, il y avait des slo­gans peints sur nos murs : Bas les pattes de Chypre ! par exemple, et j’ai aus­si vu celui-là : Rap­pe­lez l’ar­mée d’in­va­sion turque fas­ciste ! Pou­vez-vous ima­gi­ner les slo­gans cor­res­pon­dants sur les murs grecs ? »

Je res­tai court.

Nous man­geâmes en silence. Yil­maz, en hôte atten­tif, s’as­su­rait que nous avions tous assez, mais man­gea lui-même très peu.

« Pen­dant mon périple en Tur­quie, dis-je, il m’a sem­blé que le pays s’é­tait beau­coup déve­lop­pé indus­triel­le­ment depuis mon der­nier voyage.

- C’est vrai, dit-il. Et cela veut dire que le poten­tiel révo­lu­tion­naire de la pay­san­ne­rie ana­to­lienne a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té. En même temps, la crise mon­diale a laquelle le capi­ta­lisme se trouve confron­té me rem­plit d’es­poir pour l’a­ve­nir de la Tur­quie. »

Il par­lait d’un air de péda­gogue et il me rap­pe­lait les ins­truc­teurs que j’a­vais connus, insen­sibles au doute, dans les Écoles des Tra­vailleurs a New York, dans les années trente.

Tan­dis que nous man­gions le riz et l’a­gneau, je lui deman­dai com­ment il voyait l’in­fluence de l’A­mé­rique dans cette région. Il me répon­dit qu’elle était énorme, les inves­tis­se­ments directs en dol­lars dans les entre­prises comme l’Hô­tel Inter­con­ti­nen­tal d’Is­tan­bul (ou j’é­tais des­cen­du), la par­ti­ci­pa­tion de capi­taux amé­ri­cains dans d’im­por­tantes com­pa­gnies indus­trielles et com­mer­ciales (j’a­vais vu une usine de trac­teurs Ford au fond de l’A­na­to­lie), l’ac­cord entre les États-Unis et la Tur­quie ou une clause sti­pu­lait que les armes four­nies ne pou­vaient être uti­li­sées sans l’au­to­ri­sa­tion de Washing­ton.

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Reflet de son ambi­va­lence, en 1978, Kazan rend visite au jeune cinéaste turc Yil­maz Güney (réa­li­sa­teur du pal­mé Yol), empri­son­né pour ses idées com­mu­nistes.

« Mais cela n’a pas été res­pecte à Chypre, lui dis-je.
 — Nous ne pou­vons pas deve­nir colo­nie amé­ri­caine, répon­dit-il. La Tur­quie a ses propres besoins. Elle doit être libre et non-ali­gnée. »

Le jeune pri­son­nier écar­ta encore les lourds rideaux rouges et nous lui ten­dîmes les plats a moi­tié vides ; il revint avec de l’Ekmek Kadayi­fi, une sorte de bis­cuit imbi­bé de sirop, si sucre que c’en était amer. Nous man­geâmes encore tous dans le même plat.

Je par­lai a Yil­maz de la sug­ges­tion que j’a­vais faite à M. Ece­vit de l’au­to­ri­ser, au cours des années qu’il lui res­tait à pur­ger, à faire un film, ici, dans sa pri­son. Je pen­sais que ce serait la meilleure réponse pos­sible à Mid­night Express, qui don­ne­rait une vue docu­men­taire d’au moins une des pri­sons du pays et mon­tre­rait qu’un homme, pour­tant consi­dé­ré comme enne­mi de l’État, est auto­ri­sé dans cer­taines limites à conti­nuer à vivre sa propre vie.

Je me suis sou­vent deman­dé dans quelle mesure les Turcs se pré­oc­cupent de leur image dans le reste du monde. J’ai dit au pre­mier ministre la piètre estime où je tenais ses rela­tions publiques et le sens que pour­rait avoir pour la com­mu­nau­té intel­lec­tuelle du monde entier la per­mis­sion don­née a cet artiste incar­cé­ré de faire un film en pri­son. Je lui ai dit aus­si que Mid­night Express avait confir­mé le sté­réo­type du Turc sadique aux yeux du monde entier et que la seule réponse convain­cante serait un film tour­né par Güney dans la pri­son de Top­ta­shi.

M. Ece­vit avait deman­dé à un secré­taire de noter ma sug­ges­tion. Il me sem­blait séduit par mon idée. Au moment de publier cet article aux États-Unis, six semaines plus tard, j’ai appris que Güney venait de ter­mi­ner un court-métrage a Top­ta­shi — de quatre minutes.

Il fal­lait par­tir. Nous par­cou­rûmes encore une fois la longue allée entre les deux étages de cou­chettes. Cette fois de nom­breux pri­son­niers des­cen­dirent dans le pas­sage pour me ser­rer la main. Le bruit avait cou­ru que j’a­vais tour­né Viva Zapa­ta, qu’ils avaient vu a la télé­vi­sion quelques jours plus tôt. Ils avaient sym­pa­thi­sé avec le thème, tier­ra y liber­tad, qui a tou­jours concer­né la pay­san­ne­rie turque.

Le Mudur m’a­vait fait ren­voyer mon appa­reil pho­to pen­dant le déjeu­ner et je pou­vais faire des pho­tos. Mais il fai­sait sombre dans la longue salle et les cli­chés que j’y ai faits ne rem­por­te­ront aucun prix.

Nous trou­vâmes le par­loir plein de groupes de pri­son­niers avec leur famille. Des hommes ne ces­saient d’embrasser leurs enfants, tout en posant des ques­tions a leur femme d’une voix rapide et anxieuse. Ils savaient que le temps pas­sait et qu’un nou­veau contin­gent de visi­teurs atten­dait à l’ex­té­rieur. Les sen­ti­ments dévoi­lés dans cette pièce étaient si intimes que moi, qui a fil­mé les émo­tions les plus intenses des acteurs pen­dant plus de trente ans, je n’ai pu me résoudre à prendre des pho­tos. Tan­dis que les hommes étaient trans­por­tés de joie et les femmes sai­sies d’é­mo­tion, les enfants avaient sou­vent l’air effrayés par l’in­ten­si­té des sen­ti­ments adultes. Je suis sûr que nombre d’entre eux ne pou­vaient se rap­pe­ler avoir vu leur père ailleurs que dans cette triste salle grise aux parois de béton. Je res­tai figé contre le mur, à regar­der les dif­fé­rentes familles tout a leur joie et leur angoisse.

C’est alors qu’on me dit que le Mudur vou­lait me voir dans son bureau et que c’é­tait urgent.

Il se trou­vait là un homme que l’on me pré­sen­ta avec le titre d’A­vo­cat — c’é­tait peut-être un géné­ral ins­pec­teur dans une tra­duc­tion approxi­ma­tive — et il était dans tous ses états parce qu’on m’a­vait auto­ri­sé à prendre des pho­tos. Il me tint un dis­cours de plus d’une demi-heure, mais si rapide et si pas­sion­né que, mon turc étant ce qu’il est, j’en per­dis la plus grande par­tie. Il don­nait l’im­pres­sion de répé­ter tou­jours la même chose, que Top­ta­shi n’é­tait pas repré­sen­ta­tif, qu’il y avait dans le pays des pri­sons beau­coup plus modernes. Pour­quoi n’a­vais-je pas visi­té l’une de celles-la ?

« Mais j’aime bien celle-ci », lui répon­dis-je.

Je vis bien qu’il trou­vait ma réponse idiote et men­son­gère.

Il s’é­chauf­fait de plus en plus et se fai­sait très élo­quent. Yil­maz, assis a l’é­cart, res­tait sans réac­tion, si ce n’est un léger sou­rire que j’es­ti­mai être gen­ti­ment moqueur. Je n’a­vais aucune idée de ce qu’il pen­sait du repré­sen­tant du gou­ver­ne­ment qui l’a­vait mis en pri­son, parce qu’ils se condui­saient comme de vieux amis.

Durant la harangue de l’A­vo­cat (« Pour­quoi venir dans cette vieille pri­son ? Nous en avons de beau­coup plus modernes, propres, à la page ! ») le Mudur, avec une atti­tude par­ti­cu­liè­re­ment cor­diale, sor­tit de der­rière son bureau, tenant une bou­teille d’eau de cologne. Nous mimes nos mains en forme de coupe. L’A­vo­cat conti­nua à par­ler tout en répan­dant le liquide par­fu­mé sur son visage et son cou.

Je m’at­ten­dais à ce qu’il me demande de lui remettre la pel­li­cule de mon appa­reil, mais il ne le fit pas. Il don­na une conclu­sion abrupte à son dis­cours, épon­gea son front moite et se leva. Puis il m’embrassa sur les deux joues, en disant quelque chose sur ma célé­bri­té de met­teur en scène, et quit­ta la pièce.

Je ne com­pre­nais pas exac­te­ment ce qu’il pen­sait avoir gagné à m’in­vec­ti­ver ain­si. Je sup­pose qu’il vou­lait sim­ple­ment se mettre à l’a­bri pour le cas où l’on repro­che­rait plus tard aux auto­ri­tés de la pri­son de m’a­voir auto­ri­sé à la visi­ter. On pou­vait décla­rer devant témoins qu’il avait par­lé éner­gi­que­ment et qu’il m’a­vait aver­ti que je por­tais un juge­ment faux, L’A­vo­cat avait pris une assu­rance.

Yil­maz n’a­vait pas pro­fé­ré une parole. L’A­vo­cat l’embrassa lui aus­si sur les deux joues avant de s’en aller.

Je remer­ciai le Mudur pour m’a­voir lais­sé libre de mes mou­ve­ments dans le bâti­ment. Il me don­na sa carte et je par­tis.

Dans le par­loir, un gar­dien en vête­ments civils, jeune, épais, avec des che­veux roux et un col ouvert, don­na un coup de sif­flet. Il était temps, pour ce contin­gent de visi­teurs, de s’en aller.

Lorsque je dis adieu a Yil­maz, il m’é­trei­gnit avec force. Je sen­tais bien qu’il atten­dait de moi plus que je n’a­vais pu lui don­ner. Et je me deman­dais si ses cer­ti­tudes abso­lues sur tous les sujets, typiques des gens du Tiers Monde, étaient pré­fé­rables à mon ambi­va­lence. Mon expé­rience de cinéaste m’a entraî­né à voir les deux par­ties dans tous les conflits. Ma cita­tion favo­rite est une phrase de Jean Renoir : « Tout le monde a ses rai­sons ». La pen­sée de Güney est pro­gram­mée et se pré­oc­cupe des choix et des actions cor­rects.

Dehors, le long esca­lier étroit, désert a notre arri­vée, était cou­vert du contin­gent sui­vant de visi­teurs, femmes et enfants, les pauvres et les aban­don­nés. Nous eûmes du mal à des­cendre.

« Qui êtes-vous venue voir ? deman­da une femme à Mme Gerede.

Yil­maz Güney, répon­dit-elle.

- Pro­pa­gande com­mu­niste, rétor­qua la femme, dédai­gneu­se­ment.

Sur le che­min du retour, nous étions tous tristes. Le pro­fes­seur Tun­chay était par­ti­cu­liè­re­ment trou­blé.

« Les posi­tions poli­tiques de Güney détruisent son talent, dit-il. Que va deve­nir le cinéaste dans cet homme ? » Mete Tun­chay, en homme bon et sen­sible, avait vécu cette ren­contre comme la tra­gé­die d’un talent gâché.

Un peu plus tard, je dis :
« II y a une chose que j’ai oublié de lui deman­der, c’est s’il a tué le juge ou non.

- Évi­dem­ment non, répon­dit Mme Gerede. II a été accu­sé a tort.

- J’au­rais dû lui poser la ques­tion, ajou­tai-je.

- De toute façon, ajou­ta-t-elle, c’é­tait un juge fas­ciste.

- Et si vous étiez la fille de ce juge mort, dis-je, que diriez-vous ?

- Si tel était le cas, répon­dit-elle, j’es­père que je ne per­met­trais pas à mes sen­ti­ments d’in­ter­fé­rer avec mon intel­li­gence. »

Un peu plus tard, elle ajou­ta :

« II y a un homme qui peut vous dire exac­te­ment ce qui est arri­vé le soir ou ce juge a été tué. »

Cet homme, c’é­tait Onat Kut­lar, direc­teur de l’Ins­ti­tut du Ciné­ma, et je le ren­con­trai par hasard à une soi­rée en mon hon­neur le der­nier jour de mon voyage en Tur­quie. Je lui deman­dai de racon­ter exac­te­ment à Mme Gerede ce qui s’é­tait passe pour qu’elle puisse l’é­crire pour moi. Il pro­po­sa de le faire sur le champ, ici même, pen­dant cette récep­tion. Mme Gerede s’empara de la machine à écrire de notre note dans une pièce voi­sine et ils se mirent au tra­vail.

Voi­ci la décla­ra­tion d’O­nat Kut­lar :

« Un jour d’août 1974, je me ren­dis chez Yil­maz Güney. Comme nous étions de vieux amis, nous étions accou­tu­més de dis­cu­ter de ses pro­jets de films. Il venait alors de ter­mi­ner le mon­tage de Arka­das (« Le Copain »). C’est alors qu’il se mit à me par­ler avec émo­tion de son pro­chain film qui devait s’in­ti­tu­ler Endise (« L’In­quié­tude »).

Le per­son­nage prin­ci­pal de ce film serait un ouvrier agri­cole de Chu­ri­ko­va, près d’A­da­na. Cet étrange tra­vailleur, à mi-che­min du fou et du saint, inter­ro­ge­rait l’ho­ri­zon d’un regard fixe, accrou­pi devant sa tente. Et il pen­se­rait : « Il va arri­ver quelque chose, c’est sûr, quelque chose de ter­rible et d’ef­frayant ! Il faut qu’il arrive quelque chose ! » Cette idée le rem­plis­sait d’an­goisse. Et le film serait l’his­toire de cet homme.

Ce même soir, Güney par­tit pour Ada­na. Quelques jours plus tard, nous apprîmes la nou­velle du meurtre. Je n’en ai pas été témoin, mais… »

Et je me dis qu’en fin de compte Onat Kut­lar n’é­tait pas du tout témoin ocu­laire des faits !

Mais sa décla­ra­tion se pour­sui­vait ain­si :

« Néan­moins, connais­sant Yil­maz, ayant enten­du les décla­ra­tions des témoins ocu­laires, et lu tous les comptes-ren­dus de cet évé­ne­ment, je peux recons­ti­tuer ce qui s’est pas­sé. »

J’a­vais quelques doutes sur la capa­ci­té de qui­conque à se livrer à ce genre d’ac­ti­vi­té.

Voi­ci la suite de sa décla­ra­tion :

« Yil­maz Güney, tout au long de sa car­rière de cinéaste, des son pre­mier film et dans tous les films dont il a été l’in­ter­prète, est deve­nu le sym­bole des oppri­més, com­bi­nant dans son tra­vail les qua­li­tés d’un der­viche, d’un Don Qui­chotte et d’un vaga­bond. Aux yeux des pauvres sur­tout, il était un héros popu­laire, mélange du saint homme et du valeu­reux. »

Cela, je vou­lais bien le croire, j’a­vais vu com­ment les autres pri­son­niers le regar­daient.

Onat Kut­lar pour­sui­vait : « Au bout de quelques jours du tour­nage de Endise, il fil­mait une scène dans un res­tau­rant bon­dé, au cours de laquelle on tire un coup de feu ; et c’est alors que se pro­dui­sit l’in­ci­dent sui­vant. Un juge de ten­dance fas­ciste, hos­tile à l’at­mo­sphère qui entou­rait Yil­maz, l’in­sul­ta. Très pris de bois­son, il calom­nia aus­si la femme de Güney. Le pro­prié­taire du res­tau­rant essaya de rame­ner le juge à la table où se trou­vait sa propre femme, mais il conti­nua à hur­ler ses insultes. Tout l’en­tou­rage de Yil­maz obser­vait la scène avec calme. Yil­maz lui-même gar­da le silence. Cela aug­men­ta la colère du juge qui com­men­tait à se sen­tir ridi­cule. Il revint à la charge avec des jurons. Ses amis se levèrent. Güney et ses amis firent de même. Le juge attra­pa une chaise et la lan­ça sur Yil­maz qui tom­ba. C’est à ce moment qu’on enten­dit un coup de feu. Et le juge mou­rut. »

Mais qui avait tiré le coup de feu ?

La décla­ra­tion conti­nue ain­si : « La radio, porte-parole du par­ti au pou­voir a ce moment, annon­ça aus­si­tôt que Yil­maz était l’as­sas­sin. Ce même soir, on rem­pla­ça le pro­cu­reur de Yumur­ta­lik. Son suc­ces­seur décla­ra Yil­maz cou­pable. II fut jugé, recon­nu cou­pable et il se trouve aujourd’­hui dans la pri­son de Top­ta­shi. »

Cette décla­ra­tion ne me satis­fai­sait évi­dem­ment pas. Onat Kut­lar n’é­tait pas témoin ocu­laire. Il rap­por­tait des on-dit et, j’en ai peur, racon­tait les évé­ne­ments comme il aurait sou­hai­té qu’ils se pro­duisent. On réécrit tou­jours l’his­toire, par­fois même quand elle est encore chaude.

Quelques jours plus tard, à Paris, je pas­sai un moment avec des Turcs exi­lés volon­taires, un peintre et sa femme, un roman­cier et sa femme, un docu­men­ta­riste et sa femme sué­doise. Je par­lai de Güney et de mon impres­sion de la pri­son de Top­ta­shi.

La Sué­doise me paria d’un de ses amis qui avait été incar­cé­ré en Tur­quie puis, à la suite d’un échange de pri­son­niers, dans une pri­son sué­doise moderne. Il avait décla­ré que la pri­son turque était plus sale et la nour­ri­ture moins bonne mais que le trai­te­ment inflige en Suède était peut-être plus cruel : l’i­so­le­ment total. Dans la pri­son turque, il appar­te­nait à une com­mu­nau­té, jour et nuit, et cela avait fait pour lui une grande dif­fé­rence.

« Mais vous savez, dit le docu­men­ta­riste, que toutes les pri­sons turques ne sont pas comme celle que vous décri­vez. (Et il par­lait d’ex­pé­rience).
 — Je sais bien, mais celle que je décris, je l’ai vue. »

Puis je posai la ques­tion : « Je n’ai pas deman­dé à Yil­maz s’il a tué le juge ou non. Et il ne m’en a pas par­lé non plus. »

Le peintre exi­lé volon­taire me racon­ta alors quelque chose qu’on ne m’a­vait pas dit à Istan­bul. Au cours de l’en­quête, des hommes avaient décla­ré que c’é­taient eux, et non Güney, qui avaient tué le juge. « De tous les côtés, dit-il, des hommes se levaient pour pro­cla­mer qu’ils étaient cou­pables de ce meurtre.

- Pour moi, dit le roman­cier, je crois à la culpa­bi­li­té de Yil­maz. Il avait été vic­time de la plus grande pro­vo­ca­tion pos­sible. Le juge l’a­vait humi­lié d’une façon qu’au­cun homme ne sau­rait sup­por­ter, l’in­sul­tant de façon répé­tée, lui et sa femme, et cela publi­que­ment. Il a fina­le­ment contraint Yil­maz à le tuer pour sau­ver la face, par amour-propre.

- Et les décla­ra­tions, au cours de l’en­quête ? deman­dai-je. Ceux qui se sont levés pour décla­rer qu’ils avaient tué le juge ?

- C’est bien cela qui me fait croire que Yil­maz était cou­pable, ajou­ta le roman­cier. Cela plus que toute autre chose. »

Mes amis me dépo­sèrent à mon hôtel. Nous nous sou­hai­tâmes une bonne nuit. C’é­tait ma der­nière soi­rée à Paris et je ne vou­lais pas encore dor­mir. Il me fal­lait mettre mes idées au clair. Je des­cen­dis la rue de l’O­déon et j’ar­ri­vai sur le bou­le­vard St-Ger­main qui, mal­gré l’heure tar­dive, était encore très ani­mé.

Tout au long de mon voyage, j’a­vais eu le sen­ti­ment que les forces mode­rées — par exemple M. Ece­vit – tenaient en lisière des ten­sions et des conflits qui auraient pu se résoudre en une explo­sion d’une extrême vio­lence. Un matin, les jour­naux d’Iz­mir avaient racon­té que le pre­mier ministre avait été atta­qué dans son bureau par les membres de sa garde — pas phy­si­que­ment, pré­ci­sait-on, mais ver­ba­le­ment, avec véhé­mence et avec haine. On rap­por­tait que la réac­tion de M. Ece­vit avait été : « N’en fai­sons pas toute une his­toire ».

Je me rap­pe­lais avoir été réveillé, dans la petite capi­tale pro­vin­ciale d’lspar­ta, par le bruit d’une explo­sion. Quel­qu’un avait lan­cé une bombe dans une mai­son proche de notre hôtel. Un homme était mort, un autre avait eu la jambe empor­tée. Le len­de­main matin, deux jeunes hommes d’une famille de droite avaient été écroués, Ils se refu­saient à expli­quer les motifs de leur action.

Je me rap­pe­lais la pri­son de Top­ta­shi comme l’un des lieux les plus pai­sibles que j’aie visi­tés, ou j’a­vais eu des conver­sa­tions les plus sen­sées. « Je suis plus en sécu­ri­té ici », avait dit Yil­maz.

 

Évi­dem­ment, toute cette vio­lence n’é­tait pas l’a­pa­nage de ce seul pays. Ma mai­son a New York a été cam­brio­lée trois fois. Toutes les fenêtres au rez-de-chaus­sée sont bar­ri­ca­dées dans notre rue. Encore tout récem­ment mon beau-fils, qui a quinze ans, a été attaque avec un cama­rade au coin de l’a­ve­nue Colum­bus et de la Soixante-dixième rue par une dou­zaine d’a­do­les­cents a peine plus âgés que lui. Ces jeunes bri­gands ne deman­dèrent pas d’argent, ils ne vou­laient aucun des objets appar­te­nant aux deux gar­çons. Tout ce qu’ils vou­laient, c’é­tait faire peur à nos deux gamins, qui se pré­ci­pi­tèrent dans un drug­store. Un peu plus tard le pro­prié­taire, en vrai garde du corps, les rac­com­pa­gna chez eux.

Et c’est alors, tan­dis que je des­cen­dais la rue de Rennes, que je vis une énorme bataille de rue, impli­quant au moins une ving­taine de jeunes gens. Le tour­billon des poings et des pieds allait d’un trot­toir à l’autre et arrê­tait la cir­cu­la­tion. Je pris place à côté d’autres spec­ta­teurs, ados­sé à un mur.

Nos sym­pa­thies n’al­laient évi­dem­ment ni d’un bord ni de l’autre, puisque nous ne connais­sions pas l’en­jeu. Une pen­sée me frap­pa sou­dain : les par­ti­ci­pants eux-mêmes ne savaient peut-être pas pour­quoi la bagarre était si rude. Quelle serait la vic­toire ? Quel en était le prix ? Qui devait être bat­tu et pour­quoi ? Que pou­vait-on y gagner ? Et y perdre ?

Je retrou­vais une impres­sion que j’a­vais sou­vent eue durant mon voyage : non seule­ment des hommes jeunes et bons avaient per­du confiance dans les pro­grammes de leur gou­ver­ne­ment et dans les cri­tères moraux de leurs aînés, mais de plus ils ne croyaient plus, ou ne connais­saient plus leurs propres valeurs. Ils ne prô­naient aucune solu­tion. Ils ne pro­po­saient pas d’al­ter­na­tive.

Je me dis que nous étions tous assis sur un vol­can.

C’est alors que je me rap­pe­lai le héros de Yil­maz, l’ou­vrier agri­cole dans le film qu’il n’a­vait pas pu tour­ner, le type bizarre, à moi­tié saint, à moi­tié fou, accrou­pi devant sa tente et qui disait : « II va se pas­ser quelque chose, c’est sûr, quelque chose de ter­rible et d’ef­frayant. Oui, il faut qu’il arrive quelque chose. »


Note de la Rédaction :

Depuis que les textes d'Elia Kazan et d'Adrian Turner ont été écrits, Yilmaz Güney a été transféré dans une prison au régime très sévère. Ce changement est consécutif à la chute du gouvernement Ecevit.

Les deux hommes en images en 1982 sur le tour­nage du Mur, der­nier film de Güney, deux ans avant sa mort.