Philippines : Les leçons du typhon

Arnaud Zacharie : Les pays pauvres n’ont ainsi pas les mêmes moyens que les pays riches pour adapter leur environnement aux catastrophes naturelles potentielles.

un-homme-au-milieu-des-debris-de-maisons-pres-du-front-de-mer-de-tacloban-apres-le-passage-du-typhon-haiyan-le-20-novembre-2013-aux-philippines_4532052.jpg

La vio­lence du typhon Haiyan a pro­vo­qué une catas­trophe huma­ni­taire sans pré­cé­dent dans l’archipel des Phi­lip­pines. Comme tou­jours, face à une catas­trophe d’une telle ampleur, la prio­ri­té à court terme est aux secours d’urgence. Tou­te­fois, il est éga­le­ment impor­tant de tirer les leçons de telles catas­trophes « natu­relles » pour répondre au mieux aux besoins des popu­la­tions locales et pour en atté­nuer les causes et les consé­quences à terme.

La pre­mière leçon est que, face à de telles catas­trophes, si la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale est essen­tielle, l’action des popu­la­tions locales l’est encore davan­tage. En effet, alors que les images apo­ca­lyp­tiques défilent sur nos écrans, les popu­la­tions phi­lip­pines sont les pre­mières à mul­ti­plier les actions locales de soli­da­ri­té et à cher­cher à sau­ver des vies. Il est donc essen­tiel que les actions d’aide huma­ni­taire et de réha­bi­li­ta­tion s’appuient sur les acteurs locaux qui doivent repré­sen­ter les prin­ci­paux acteurs de la recons­truc­tion des zones dévas­tées.

La deuxième leçon est que, bien que ce type de catas­trophe et les vic­times qui en découlent soient lar­ge­ment le fruit de la fata­li­té, il n’en reste pas moins que les dif­fé­rentes régions du monde ne sont pas égales face aux excès de la nature. En effet, si au cours des trois der­nières décen­nies, les pays riches ont été frap­pés par un nombre de désastres natu­rels com­pa­rable à celui des pays les plus pauvres, les deux popu­la­tions étant à peu près équi­va­lentes, c’est douze fois plus de vic­times qu’il a fal­lu déplo­rer dans les pays pauvres. Les pays pauvres n’ont ain­si pas les mêmes moyens que les pays riches pour adap­ter leur envi­ron­ne­ment aux catas­trophes natu­relles poten­tielles. Le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et humain est donc le para­mètre clé de l’impact des désastres dits natu­rels. Le pré­sident phi­lip­pin, Noy­noy Aqui­no, a ain­si recon­nu que la région dévas­tée n’avait pas été bien pré­pa­rée à l’arrivée du typhon, avant de décré­ter l’état de catas­trophe natio­nale. Le déve­lop­pe­ment et la réduc­tion des inéga­li­tés sociales sont donc de puis­sants fac­teurs de pro­tec­tion à long terme des popu­la­tions face aux dégâts pro­vo­qués par les catas­trophes cli­ma­tiques.

La troi­sième leçon est que ce type de catas­trophe risque d’être plus fré­quent à l’avenir. Bien que le lien entre ce type de phé­no­mène et les chan­ge­ments cli­ma­tiques soit tou­jours débat­tu par­mi les cli­ma­to­logues et les scien­ti­fiques, ces der­niers pré­voient que la for­ma­tion de cyclones sera à la fois moins fré­quente, suite à l’évolution de la struc­ture des tem­pé­ra­tures dans l’atmosphère, et plus puis­sante, suite à l’augmentation de la tem­pé­ra­ture et à l’élévation du niveau des océans. Au final, on pré­voit une aug­men­ta­tion des risques liés aux cyclones du fait de leur vio­lence accrue, mais aus­si de l’accroissement des popu­la­tions à proxi­mi­té des côtes.

La qua­trième leçon est que, face à de telles inéga­li­tés Nord-Sud et aux risques crois­sants de catas­trophes cli­ma­tiques à l’avenir, il est de plus en plus urgent que les gou­ver­ne­ments s’accordent pour mettre concrè­te­ment en œuvre un « fonds vert » pour l’adaptation des pays pauvres aux chan­ge­ments cli­ma­tiques. Le fait que le typhon Haiyan ait frap­pé les Phi­lip­pines quelques heures avant le lan­ce­ment des négo­cia­tions mon­diales sur le cli­mat qui se tiennent à Var­so­vie sonne comme un rap­pel à l’ordre. En effet, les gou­ver­ne­ments se sont accor­dés lors des som­mets pré­cé­dents pour mettre en place d’ici 2020 un tel « fonds vert » ali­men­té à hau­teur de 100 mil­liards de dol­lars, mais n’ont tou­jours pas déter­mi­né com­ment ils comp­taient l’alimenter. Il est évi­dem­ment cru­cial que les moyens ain­si mobi­li­sés soient addi­tion­nels aux moyens pré­vus pour les bud­gets de coopé­ra­tion au déve­lop­pe­ment, sinon, comme le crai­gnait l’an der­nier le négo­cia­teur de l’Union afri­caine sur le cli­mat, cela équi­vau­drait à deman­der aux pays pauvres de choi­sir entre le finan­ce­ment d’une digue et d’une école. Il est donc néces­saire de mobi­li­ser des sources nova­trices de finan­ce­ment du déve­lop­pe­ment, comme par exemple une taxe mon­diale sur les émis­sions de gaz à effet de serre.

En défi­ni­tive, il est impor­tant de tirer les leçons néces­saires pour répondre et s’adapter au mieux aux catas­trophes cli­ma­tiques comme celle qui vient de frap­per les Phi­lip­pines. D’une part, il est cru­cial, dans le contexte d’élan de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale qui carac­té­rise ce type d’événement tra­gique, de pla­cer les popu­la­tions locales au cœur des actions d’aide huma­ni­taire et de recons­truc­tion, afin de s’assurer que les solu­tions d’urgence ne deviennent pas per­ma­nentes et que ces solu­tions reflètent les attentes et les besoins de ces popu­la­tions. D’autre part, il est urgent de prendre la mesure des moyens néces­saires pour que les pays pauvres, tout par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables envers les catas­trophes dites natu­relles, puissent s’adapter à ces catas­trophes et à leurs consé­quences, appe­lées à se mul­ti­plier à l’avenir. Le som­met mon­dial sur le cli­mat, qui se tient actuel­le­ment à Var­so­vie, repré­sente une oppor­tu­ni­té d’apporter des réponses poli­tiques concrètes à cet enjeu.

Arnaud Zacha­rie, secré­taire géné­ral du CNCD-11.11.11, auteur de « Mon­dia­li­sa­tion : qui gagne et qui perd » (La Muette, 2013, 560 p.).

Source de l’ar­ticle : CETRI