Pourquoi moi ?

lettre de Cesare Bat­tis­ti
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LGS / Tra­duit par Doro­thée de Bru­chard

Les auto­ri­tés ita­liennes d’aujourd’hui me pour­suivent, com­ment expli­quer cela, com­ment expli­quer cette Ita­lie, la même qui me trans­mit un jour l’amour des mots écrits, ce rêve de liber­té et de jus­tice sociale, qui fit de moi un homme, et à pré­sent un pes­ti­fé­ré ?

Une lettre de Cesare Bat­tis­ti écrite dans la pri­son de Papu­da, à São Sebas­tião le 18 fevrier 2009 et trans­mise à son comi­té de sou­tien fran­çais ani­mé par Fred Var­gas qui sou­hai­ta qu’elle soit dif­fu­sée. Elle a été lue en séance plé­nière au Sénat bré­si­lien, par le séna­teur José Nery. Elle a cir­cu­lé à tra­vers tout le Bré­sil et l’Italie.

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Bra­si­lia, le 18 février 2009

Pour­quoi moi ?

Même si je n’ai jamais cru, comme l’a dit Vol­taire, que nous vivons dans un monde où l’on vit ou meurt « les armes à la main », l’ironie du des­tin a fait qu’aujourd’hui, je me trouve condam­né pour quatre homi­cides. Ma situa­tion est ter­rible. Je suis effrayé, désar­mé, devant l’hostilité, la haine pleine de ran­cune que mani­festent mes adver­saires. Je sais que je devrais com­battre l’avalanche de men­songes, de faus­se­tés his­to­riques, mais ce qui me manque pour me lan­cer dans la lutte, c’est le désir de gagner. Gagner quoi ? Mes adver­saires, au contraire de moi, semblent avoir quelque chose à défendre. Qui sait, leur misère, ou leur richesse ou, peut-être, comme dans le cas de quelques actuels ministres du gou­ver­ne­ment ita­lien, main­te­nir caché leur pas­sé en tant qu’activistes de l’extrême droite (fas­ciste), res­pon­sables direc­te­ment ou indi­rec­te­ment des mas­sacres à la bombe. Je ne sais pas exac­te­ment ce qui motive mes adver­saires à entrer dans cette lutte, mais, ce n’est cer­tai­ne­ment pas la soif de jus­tice.

De mon côté, je ne pré­tends pas me faire le défen­seur de tout ce qui s’est pas­sé pen­dant les san­glantes années 70. Nous sommes en plein XXIe siècle, je n’ai plus de véri­tés abso­lues sur la socié­té idéale, et je ne suis pas impor­tant au point de défendre ce qu’il y avait de bon dans les rêves de ces années. Je ne peux pas me jeter dans une telle guerre. Je dirais même que je ne suis pas non plus intel­li­gent au point de géné­rer autant d’ennemis ; si j’ai déran­gé tant de per­sonnes impor­tantes, cela fut sans aucun doute le résul­tat de mon incons­cience.

La véri­té est que je n’ai rien fait pour évi­ter tant de pro­blèmes, mais reste encore à com­prendre com­ment je fus capable d’arriver à des résul­tats aus­si désas­treux. Reste, de toute manière, cette ques­tion : pour­quoi tant de haine ? Ce n’est pas pour m’esquiver que je me déclare inapte et que je laisse la réponse à cette ques­tion à des per­sonnes plus intel­li­gentes, qui n’ont pas l’habitude de jouer le rôle d’« anges ven­geurs ».

Cette inter­mi­nable per­sé­cu­tion et toute cette his­toire des années 70 en Ita­lie sont une longue ago­nie, une lamen­ta­tion hon­teuse cou­chée sur le papier jau­ni des jus­ti­ciers. C’est l’expression d’un visage ron­gé par une mala­die ner­veuse, comme un péché ori­gi­nel qui souille le corps poli­tique ita­lien. Pauvre Ita­lie de Dante, ou celle de Bec­ca­ria, de Bob­bio et d’Umberto Eco. Pauvre patrie balayée par le vent de l’orgueil, du cynisme et de la vani­té, qui l’empêche de recon­naître ses propres erreurs, ses propres péchés, ne vou­lant pas s’abaisser au niveau de ces pays lati­no-amé­ri­cains en admet­tant cou­ra­geu­se­ment que, elle aus­si, elle a souf­fert à la même époque d’une guerre civile de basse inten­si­té (lire les décla­ra­tions de l’ex-Président de la Répu­blique, le séna­teur Fran­ces­co Cos­si­ga), et que, pour la com­battre, elle a recou­ru à toutes sortes d’illégalités.

Outre des dizaines de pri­son­niers poli­tiques enter­rés vivants dans les pri­sons ita­liennes, il y a des cen­taines d’autres réfu­giés dans le monde entier. Nous avons ici, au Bré­sil, le cas d’un extra­dable ita­lien qui appar­te­nait à une orga­ni­sa­tion nazi-fas­ciste et qui fut impli­qué dans l’attentat de Bologne, 82 morts. Étran­ge­ment, l’Italie ne fait pas men­tion de ce cas, n’émet pas de pro­tes­ta­tions ni ne fait de chan­tage au peuple bré­si­lien. Pour­quoi ? Pour­quoi l’Italie n’a‑t-elle pas agi de la même manière quand Sar­ko­zy a refu­sé l’extradition de Mari­na Petrel­la de France, dont la situa­tion pénale dépasse de loin la mienne ? Pour­quoi cette obs­ti­na­tion féroce contre moi, alors qu’il n’y eut aucune pro­tes­ta­tion quand fut refu­sée 1 l’extradition de quatre autres Ita­liens, éga­le­ment condam­nés pour homi­cide ? Serait-ce que mon acti­vi­té d’écrivain et de jour­na­liste pour­rait consti­tuer un dan­ger pour la mani­pu­la­tion his­to­rique de cette Ita­lie gou­ver­née par la Mafia ? Je ne sais pas.

Ce qui est sûr, c’est que, mal­gré tous mes efforts, je ne réus­sis pas à agir devant ces attaques viru­lentes contre moi. Je ne peux pas m’identifier à l’image de moi qu’ils me ren­voient et asso­cier ce reflet déso­lant à mon iden­ti­té sociale. Ils peuvent conti­nuer à dire que je suis un « ter­ro­riste », un « assas­sin », etc., de toute façon, je ne réus­sis pas à me pen­ser comme quelqu’un capable d’au moins le cen­tième de tout ce qu’ils m’attribuent.

C’est curieux d’observer la réac­tion des per­sonnes qui, pour une rai­son ou une autre, sont en contact avec moi : les agents péni­ten­tiaires, d’autres pri­son­niers, des visi­teurs et même mes avo­cats. Dans les pre­mières minutes de la conver­sa­tion, je lis dans leurs expres­sions un « brin » de décep­tion, comme s’ils pen­saient : « Alors, c’est celui-là , le dan­ge­reux ter­ro­riste ? » C’est exac­te­ment ce que les gens s’exclament quand je me trouve dans des situa­tions simi­laires, n’ayant pas réus­si à évi­ter le bom­bar­de­ment média­tique, prin­ci­pa­le­ment de la « presse jaune », qui fait tout pour ten­ter d’intervenir néga­ti­ve­ment dans les déci­sions judi­ciaires.

Je reste per­plexe, sur­pris et gêné par tout ce que je pro­voque et, sans aucun doute, je finis par sem­bler un peu idiot, avec un air dis­trait, voire incré­dule, de voir que c’est moi le sujet concer­né. Cela parce que je n’ai jamais eu le sen­ti­ment, quand il s’est agi de contes­ter les accu­sa­tions, d’agir pour ma propre défense. J’ai tou­jours l’impression que, en réta­blis­sant la véri­té his­to­rique, les faits, je ne fais qu’accomplir un devoir civique.

J’aimerais crier la véri­té au peuple ita­lien, mais com­ment le faire ? Car la foule mani­pu­lée est deve­nue lyn­cheuse et réso­lue à notre perte. Le fauve qui se cache der­rière la masse, der­rière un sou­rire de cir­cons­tance, der­rière des mots vides, et qui n’attend que l’occasion de se révé­ler, je le connais bien. Déjà avant qu’ils ne me dési­gnent, en par­ti­cu­lier, je savais qu’à un moment ou un autre, mon heure arri­ve­rait.

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Et j’ai lais­sé par­ler. Je me suis lais­sé trai­ter d’assassin, de voleur, de dépra­vé, et de beau­coup d’autres choses. J’ai lais­sé faire tout cela non par impru­dence ou par supé­rio­ri­té, ou encore parce que je me sen­tais invul­né­rable à ces insultes, ou par goût qu’on parle de moi, que ce soit en bien ou en mal. Non, si je n’ai pas pro­tes­té vigou­reu­se­ment contre de telles obs­cé­ni­tés, c’est seule­ment parce que, d’une cer­taine manière, je reste un opti­miste. Inutile d’être conscient que, quand la mul­ti­tude se ras­semble, elle le fait tou­jours contre quelqu’un, celui-là même qui l’avait mise d’accord, au début. Ce quelqu’un est le rejet d’une molé­cule de cette mul­ti­tude qui, en règle géné­rale, l’avait ido­lâ­tré un jour. Même si dans mes pen­sées je me sou­lève, avec rai­son, contre les bas ins­tincts de la mul­ti­tude mani­pu­lée, je n’ai tou­jours pas per­du l’espoir qu’une lumière puisse sou­dain s’allumer au milieu de ces gens, pour les rame­ner au monde des êtres pen­sants et des esprits libres. Mon atti­tude peut sem­bler sui­ci­daire, au moins contra­dic­toire, mais elle est par­tie inté­grante de l’idée que je me fais des rai­sons qui me lan­cèrent dans l’aventure de l’écriture. Car c’est bien vrai que, avant d’être trans­for­mé en monstre, j’ai été un écri­vain.

Enfin, les auto­ri­tés ita­liennes d’aujourd’hui me pour­suivent, com­ment expli­quer cela, com­ment expli­quer cette Ita­lie, la même qui me trans­mit un jour l’amour des mots écrits, ce rêve de liber­té et de jus­tice sociale, qui fit de moi un homme, et à pré­sent un pes­ti­fé­ré ? Com­ment expli­quer cette Ita­lie qui a oublié sa récente pau­vre­té, ses émi­grants trai­tés comme des chiens qui mou­raient dans les mines belges, alle­mandes et fran­çaises ? Qui a oublié ses fas­cismes jamais enter­rés, ses ten­ta­tives de coup d’état, la Mafia au pou­voir, la stra­té­gie de la ten­sion, Gla­dio, les bombes des ser­vices secrets sur les places publiques, les tor­tures des mili­tants com­mu­nistes, ces mêmes qui, en dépit de leurs erreurs, ont déchi­ré leur vie pour contri­buer à faire de l’Italie un pays à la hau­teur de l’Europe et qui aujourd’hui, 35 ans après, sont trai­tés de ter­ro­ristes, et dont cer­tains pour­rissent encore dans les « pri­sons spé­ciales » ?

Ce serait cette Ita­lie, dont le chef du gou­ver­ne­ment fut un membre excellent de la célèbre Loge P2, et qui aujourd’hui pro­mulgue des lois racistes ? Est-ce l’Italie qui se refuse à laver son linge sale en public ? De toute façon, l’histoire ne se juge pas dans les tri­bu­naux, nos seuls juges ne peuvent être que ceux, encore à venir, com­bat­tant pour une socié­té juste. Car ceux-là seule­ment nous juge­ront impar­tia­le­ment.

La véri­té fait mal, mais elle éclair­cit. Notre his­toire récente nous a mon­tré l’erreur et la trom­pe­rie de l’inquisition, et que des cica­trices jamais oubliées doivent être répa­rées pour que soient ain­si recon­nus les excès com­mis face à la véri­té unique impo­sée. Il ne sert à rien de cacher la sale­té sous le tapis. Tôt ou tard la sale­té appa­raît.

Je recon­nais avoir fait par­tie d’une page de l’histoire qui a été écrite avec du sang, de la sueur et des larmes ; et j’espère qu’aujourd’hui mes adver­saires recon­nai­tront que, tôt ou tard, les bour­reaux doivent régler la fac­ture. L’histoire s’est tou­jours mon­trée impla­cable avec ceux qui essaient de sup­plan­ter et cacher leurs erreurs.

Nous vivons une ère démo­cra­tique. Des bar­rières et des murs ont été ren­ver­sés, les concepts ont été révi­sés. L’heure n’est-elle pas arri­vée pour l’Italie de mon­trer son côté chré­tien ? Car le par­don est un acte de noblesse. Si je suis consi­dé­ré comme un enne­mi de l’Italie, même les enne­mis font la trêve et se par­donnent. L’histoire a fait sa part et a don­né à l’Italie une ère de pro­grès et de déve­lop­pe­ment. On s’attend à ce que l’importance de ceux qui ont fait de l’Italie, l’Italie de tous, soit recon­nue, et que le rôle fon­da­men­tal qu’ils ont eu pour le réta­blis­se­ment de l’État démo­cra­tique de droit, bien que non com­pris, fut essen­tiel. Ita­lie, Ita­lie, qui tues le rêve de tes fils et fermes les yeux sur ceux qui t’ont défen­due, il n’est jamais trop tard pour un geste de noblesse, à l’exemple du Vati­can qui a recon­nu ses acti­vi­tés pen­dant l’Inquisition. La chasse aux sor­cières est finie. « Que jus­tice soit faite, non pas après que périsse le monde, mais jus­te­ment pour qu’il ne périsse pas ». La socié­té souffre davan­tage de l’emprisonnement d’un inno­cent que de l’absolution d’un cou­pable.

Ami­tiés aux Bré­si­liens et aux Bré­si­liennes,

Mer­ci
Cesare Bat­tis­ti
LGS / Tra­duit par Doro­thée de Bru­chard