Quelques points sur les “i” à propos du Venezuela et de Hugo Chavez

Par Eva Golinger

Source : Ori­gi­nal (anglais) : Set­ting the Record Straight on Vene­zue­la and Hugo Cha­vez (9 jan­vier 2011) http://www.chavezcode.com/2011/01/setting-record-straight-on-venezuela.html
Tra­duc­tion (fran­çais) : Thier­ry Deronne pour La revo­lu­ción Vive
http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article1402&⟨=fr

Quelques points sur les “i” à pro­pos du Vene­zue­la et de Hugo Cha­vez

Vene­zue­la, dimanche 9 jan­vier 2011

Par Eva Golin­ger

Tant de dés­in­for­ma­tion est dis­til­lée dans les dépêches de tant de médias dans le monde au sujet du Vene­zue­la et du Pré­sident Hugo Cha­vez, qu’il est temps de remettre les points sur les “i”. Le Vene­zue­la n’est ni une dic­ta­ture, ni le Pré­sident Cha­vez un dic­ta­teur.

post-2-1294541113.jpgHier soir le chef de l’État par­ti­ci­pait à une réunion avec un groupe de mili­tants du droit au loge­ment (pho­to). Non seule­ment ceux-ci ont cri­ti­qué – en direct, à la télé­vi­sion – les poli­tiques du gou­ver­ne­ment et son inac­tion sur les thèmes des loyers et du loge­ment, mais ils ont aus­si pro­po­sé des lois, des règle­ments et des pro­jets reçus les bras ouverts par Cha­vez lui-même. La semaine der­nière le Pré­sident véné­zué­lien a usé de son droit de veto sur la loi de l’éducation supé­rieure votée par l’assemblée majo­ri­tai­re­ment pro-Cha­vez de l’an der­nier, et il a appe­lé à un débat plus “large et ouvert” sur ce thème, qui prenne en compte les cri­tiques de ceux qui avaient mani­fes­té leur oppo­si­tion à la loi. Est-ce là l’attitude d’un dic­ta­teur bru­tal ?

Allant et venant au Vene­zue­la depuis plus de 17 ans, je peux cer­ti­fier qu’une extra­or­di­naire trans­for­ma­tion a eu lieu dans les dix ans écou­lés depuis la pre­mière élec­tion de Cha­vez en 1998. Il a été réélu depuis à deux reprises par d’écrasantes majo­ri­tés (lors de scru­tins plei­ne­ment vali­dés par l’UE et l’OEA, NDT).

Lorsque je suis arri­vé au Vene­zue­la pour la pre­mière fois en 1993, le pays était en plein désar­roi. Les droits consti­tu­tion­nels avaient été sus­pen­dus et un couvre-feu natio­nal impo­sé. La répres­sion était par­tout à l’oeuvre, l’économie en crise, plu­sieurs jour­naux, télé­vi­sions et radios fer­més ou cen­su­rés. Le gou­ver­ne­ment avait impo­sé une conscrip­tion mili­taire visant les jeunes des com­mu­nau­tés pauvres. Un pré­sident par inter­im avait rem­pla­cé Car­los Andrés Pérez – salué par Washing­ton comme un “remar­quable démo­crate” – qui venait d’être démis et arrê­té pour cor­rup­tion. Pérez échap­pa á la pri­son et s’envola pour Mia­mi où il rési­da jusqu’au mois der­nier, non sans avoir joui des mil­lions qu’il avait volés au peuple véné­zué­lien.

Même après l’élection d’un nou­veau pré­sident en 1994, les garan­ties consti­tu­tion­nelles res­tèrent sus­pen­dues par inter­mit­tence jusqu’à ce que les élec­tions de 1998 portent Cha­vez au pou­voir. Depuis, mal­gré un bref coup d’État en 2002, le sabo­tage éco­no­mique de l’industrie pétro­lière en 2003 et de mul­tiples atten­tats ulté­rieurs contre son gou­ver­ne­ment, le Pré­sident Cha­vez n’a pas une seule fois limi­té les droits consti­tu­tion­nels ni impo­sé de couvre-feu à la popu­la­tion. Il n’a jamais ordon­né d’état d’urgence qui limi­te­rait les droits ou fer­me­rait la voix des médias. Il a même, en 2007, décré­té un par­don géné­ral sous la forme d’une amnis­tie pour tous les par­ti­ci­pants au coup d’État de 2002, à l’exception des res­pon­sables directs de crimes contre l’humanité ou d’homicide.

Sous l’administration Cha­vez, la pau­vre­té a été réduite de moi­tié, une san­té et une édu­ca­tion uni­ver­selle et de qua­li­té ont été garan­ties pour tous les Véné­zué­liens, de nou­velles indus­tries ont été créées et sur­tout, de plus en plus de pou­voir a été pla­cé dans les mains d’une majo­ri­té de gens “ordi­naires” jusque là exclus de la vie poli­tique par les élites qui ont gou­ver­né le pays tout au long du 21ème siècle.

Alors, pour­quoi tant de jour­naux, de radio ou de télé­vi­sions traitent-ils le pré­sident véné­zué­lien de “dic­ta­teur” ?

On peut ne pas aimer la manière de par­ler de Hugo Cha­vez, le fait qu’il soit né pauvre, qu’il vienne du sec­teur mili­taire, qu’il soit de gauche ou qu’il ne cor­res­ponde pas à l’image sté­réo­ty­pée du chef d’État. Cela ne fait pas de lui un “dic­ta­teur”.

Au Véné­zue­la, plus de 80% des télé­vi­sions, radios, impri­més res­tent aux mains d’intérêts pri­vés qui cri­tiquent le gou­ver­ne­ment. Donc, mal­gré ce qu’affirme cer­taine presse inter­na­tio­nale, il n’ y a ni cen­sure ni vio­la­tion de la libre expres­sion. Les appels à ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment ou inci­tant les forces armées à se rebel­ler contre l’État, qui seraient clai­re­ment inter­dits dans d’autres pays, sont ici trans­mis par une télé­vi­sion sous contrôle de l’opposition et béné­fi­ciant de conces­sions publiques (signaux en clair, non par cable). Le mois der­nier le chef du patro­nat véné­zué­lien (FEDECAMARAS), au cours d’une confé­rence de presse en direct, a trai­té les forces armées de “traî­tresses” qui devraient “payer le prix” si elles ne déso­béis­saient pas aux ordres du gou­ver­ne­ment et refu­saient d’ “obéir” aux dik­tats du monde des affaires.

J’imagine le diri­geant patro­nal des États-Unis se ren­dant à la télé­vi­sion pour dénon­cer la “tra­hi­son” de l’armée des États-Unis au cas oú elle ne déso­béis­sait pas au gou­ver­ne­ment fédé­ral. Les ser­vices secrets l’arrêteraient immé­dia­te­ment et les consé­quences seraient graves. Mais ce genre de choses ne se pro­dui­rait jamais aux États-Unis. Aucune télé­vi­sion ne trans­met­trait un appel à la rébel­lion ou à la déso­béis­sance contre le gou­ver­ne­ment. C’est illé­gal.

Il n’y a donc pas de cen­sure au Vene­zue­la, mais bien un excès de “libre” expres­sion. Un aspect posi­tif de l’attitude per­mis­sive assu­mée par le gou­ver­ne­ment Cha­vez envers les médias est la pro­li­fé­ra­tion de médias alter­na­tifs ou com­mu­nau­taires dans tout le pays, espaces et voix de ceux qui ont tou­jours été igno­rés par les médias pri­vés. Sous les gou­ver­ne­ments anté­rieurs à l’administration Cha­vez, ces mêmes médias alter­na­tifs ou com­mu­nau­taires étaient inter­dits.

Récem­ment l’assemblée natio­nale a voté une loi sur la “Res­pon­sa­bi­li­té Sociale de la Radio, Télé­vi­sion et des Médias Digi­taux”. La loi ne cen­sure ni inter­net ni aucune autre forme de média. Elle pro­hibe les appels à assas­si­ner un pré­sident ou tout autre indi­vi­du, ain­si que toute inci­ta­tion au crime, à la haine, à la vio­lence sur des sites web opé­rant au Vene­zue­la. C’est la norme de toute démo­cra­tie et plu­tôt une signe de civi­li­té. La loi rap­pelle enfin aux médias leur devoir de contri­buer à l’éducation des citoyens. On sait le pou­voir consi­dé­rable dont dis­posent aujourd’hui les médias sur la socié­té. Pour­quoi ne pour­raient-ils être res­pon­sables de leurs actes ? post-28-1292789027.jpg

Autre thème for­te­ment mani­pu­lé par les grands médias, la “loi d’habilitation” approu­vée le mois der­nier par l’Assemblée Natio­nale et qui per­met à l’exécutif de prendre des “décrets” sur des thèmes spé­ci­fiques et sti­pu­lés par la loi. Cet article n’usurpe, n’inhibe, ni ne limite les fonc­tions de l’assemblée, il n’est ni incons­ti­tu­tion­nel, ni anti­dé­mo­cra­tique. Le par­le­ment peut conti­nuer à débattre et à approu­ver des lois avec la même auto­ri­té. Cet article — pré­vu dans la consti­tu­tion d’avant Cha­vez — per­met­tra de don­ner des réponses rapides à une situa­tion d’urgence natio­nale cau­sée par les pluies tor­ren­tielles qui ont dévas­té des com­mu­nau­tés dans tout le pays à la fin de l’an der­nier et ont lais­sé plus de 130.000 per­sonnes sans abri. La loi n’affecte donc aucun droit consti­tu­tion­nel et n’impose aucune “dic­ta­ture”, elle n’est qu’une réponse valide à une situa­tion d’urgence appel­lant des solu­tions rapides.

Et pusique nous par­lons de légis­la­ture, on trouve beau­coup d’informations mal­hon­nêtes reprises et recy­clées par les grands médias dans le monde entier, à pro­pos de la com­po­si­tion du nou­veau par­le­ment issu des élec­tions légis­la­tives de sep­tembre 2010. Les par­tis d’opposition anti-Cha­vez ont rem­por­té 40% des sièges. Cer­tains médias qua­li­fient ce pour­cen­tage de majo­ri­té, ce qui est étrange. Le par­ti pro-Cha­vez PSUV a rem­por­té 60% des sièges. C’est-à-dire 97 des 165 sièges + un rem­por­té par le PCV, autre par­ti pro-Cha­vez, soit un total de 98 dépu­tés.

Le bloc de l’opposition a pour sa part rem­por­té 65 sièges sur base d’une coa­li­tion de 13 par­tis poli­tiques (qui sont loin d’être d’accord sur tout). Deux autres sièges ont été rem­por­tés par un troi­sième par­ti indé­pen­dant, le PPT. Le par­ti cha­viste PSUV a gagné 97 sièges et le pre­mier par­ti qui le suit sur la liste est Accion Demo­cra­ti­ca (AD) avec 22 sièges. Qui a la majo­ri­té ?

En 2005, les par­tis d’opposition avaient boy­cot­té le pro­ces­sus élec­to­ral et per­du les quelques 50% de sièges qu’ils déte­naient depuis 2000. Aujourd’hui leur bloc n’atteint plus que 40%, mais ils affirment avoir gran­di en nombre. Cette affir­ma­tion a été reprise dans de nom­breux médias, mal­gré sa faus­se­té évi­dente.

Ce bloc d’opposition a déjà annon­cé qu’il cher­che­ra une inter­ven­tion étran­gère pour aider à ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment. C’est non seule­ment illé­gal mais incroya­ble­ment dan­ge­reux. Beau­coup des can­di­dats ain­si que la plu­part des par­tis qui forment l’opposition ont reçu des mil­lions de dol­lars annuels de diverses agences états-uniennes telles que le Natio­nal Endow­ment for Demo­cra­cy (NED) ou l’Agency for Inter­na­tio­nal Deve­lop­ment (USAID), toutes deux finan­cées par les impôts des citoyens nord-amé­ri­cains. L’objectif décla­ré de ces fon­da­tions est de “pro­mou­voir la démo­cra­tie” au Vene­zue­la et d’aider à construire les forces d’opposition à Cha­vez. C’est une claire vio­la­tion de la sou­ve­rai­ne­té du Vene­zue­la et un gas­pillage des impôts. Citoyens des États-Unis : est-ce ain­si que vous sou­hai­tez que soit dépen­sé l’argent que vous avez dure­ment gagné ?

Cette semaine des diri­geants de l’opposition vont ren­con­trer leurs homo­logues à Washing­ton. Ils ont déjà décla­ré que leur mis­sion est de cher­cher davan­tage de sou­tien pour chas­ser le Pré­sident Cha­vez du pou­voir. Mal­heu­reu­se­ment leurs actions anti­dé­mo­cra­tiques sont déjà les bien­ve­nues au Capi­tole. La repré­sen­tante Connie Mack (R‑FL), à pré­sent chef du sous-comi­té des Rela­tions Étran­gères pour l’Hémisphère Occi­den­tal, a annon­cé dès le pre­mier jour de ses­sion du congrès, que son seul objec­tif pour l’année était de pla­cer le Vene­zue­la sur la liste des “États sou­te­nant le ter­ro­risme”. La Repré­sen­tante Ilea­na Ros-Leh­ti­nen (R‑FL), à pré­sent chef du Comi­té des Rela­tions Exté­rieures, a appuyé cet objec­tif, allant même jusqu’à sou­hai­ter publi­que­ment l’”assassinat de Fidel Cas­tro ou de tout autre lea­der répres­sif” comme Hugo Cha­vez.

Le 1er jan­vier le Pré­sident Cha­vez a eu une brève ren­contre infor­melle, ami­cale, avec la secré­taire d’État Hil­la­ry Clin­ton à Bra­si­lia, à l’occasion de l’accession de Dil­ma Rous­seff à la pré­si­dence du Bré­sil. Aucun accord ne fut noué mais l’échange de poi­gnées de main et de sou­rires sta­bi­li­sa une esca­lade de ten­sions pro­duite par la crise diplo­ma­tique de l’an der­nier. Dès son retour à Washing­ton, Clin­ton fut sévè­re­ment cri­ti­quée par les médias et en par­ti­cu­lier par le Washing­ton Post, qui l’accusa d’être trop “douce” envers le Vene­zue­la.

Les appels du Washing­ton Post à une guerre contre le Vene­zue­la sont dan­ge­reux. Faut-il le rap­pe­ler, le condi­tion­ne­ment de l’opinion publique est néces­saire pour jus­ti­fier une agres­sion contre un autre pays. Les cam­pagnes de démo­ni­sa­tion de Sad­dam Hus­sein, de l’Iraq et de l’Islam furent essen­tielles pour lan­cer les guerres au Moyen Orient, qui ne sont pas encore finies. Est-ce que la popu­la­tion accep­te­ra d’être influen­cée par des médias dont l’agenda poli­tique (et éco­no­mique) vise à ren­ver­ser des gou­ver­ne­ments démo­cra­ti­que­ment élus et qui béné­fi­cient d’un sou­tien popu­laire, uni­que­ment parce que l’administration nord-amé­ri­caine n’aime pas leur poli­tique ?

Les récents évé­ne­ments tra­giques de l’Arizona montrent de manière encore plus fla­grante ce pou­voir des médias et leur influence sur des actions indi­vi­duelles. Le dis­cours de la haine, les cam­pagnes de démo­ni­sa­tion, les infor­ma­tions mal­hon­nêtes et les mani­pu­la­tions sont dan­ge­reuses car elles peuvent mener à des consé­quences abo­mi­nables comme la guerre.

Il est temps de stop­per l’escalade aggres­sive contre le Vene­zue­la et d’accepter les faits : le Vene­zue­la n’est pas une dic­ta­ture. On peut ne pas aimer Hugo Cha­vez, mais une majo­ri­té de véné­zué­liens qui ont voté pour lui, si. Et dans cette affaire, ce sont eux qui comptent.