Qui est responsable du sous-développement de l’Afrique : les femmes africaines ou le G20 ?

Confondre les symptômes d’une maladie, ou d’un grave problème comme la surpopulation, avec ses causes, est symptomatique de ces décideurs néolibéraux...

Emma­nuel Macron a décla­ré lors du G20 qu’une par­tie des pro­blèmes de l’Afrique pro­ve­nait du taux de fécon­di­té de cer­tains pays. Mais c’est ren­ver­ser l’ordre des causes, comme l’expliquent Nico­las Ser­si­ron et Anouk Renaud.

Lors du G20 des 7 et 8 juillet à Ham­bourg, Emma­nuel Macron a fait part de sa brillante ana­lyse (encore une…) du sous-déve­lop­pe­ment de l’Afrique, dont l’une des causes prin­ci­pales seraient les « 7 à 8 enfants des femmes afri­caines » :

Les causes du « sous-déve­lop­pe­ment » afri­cain ne sont appa­rem­ment pas ensei­gnées à l’ENA, pas plus que celles des « sans-dents » de son pré­dé­ces­seur.

Confondre les symp­tômes d’une mala­die, ou d’un grave pro­blème comme la sur­po­pu­la­tion, avec ses causes, est symp­to­ma­tique de ces déci­deurs néo­li­bé­raux qui pré­fèrent faire por­ter la res­pon­sa­bi­li­té des inéga­li­tés et des injus­tices sur les vic­times plu­tôt que sur les res­pon­sables. Mais pour cela il faut ran­ger l’histoire dans un tiroir inat­tei­gnable de sa mémoire.

Oublier le pillage des res­sources natu­relles de ce conti­nent par l’Europe depuis le milieu du XIXe siècle à tra­vers la vio­lente colo­ni­sa­tion d’hier, le dra­ma­tique néo­co­lo­nia­lisme d’aujourd’hui à tra­vers les assas­si­nats, la cor­rup­tion, l’extractivisme, l’ingérence poli­tique fran­ça­fri­caine et la dette illé­gi­time. Oublier aus­si la tra­gé­die loin­taine, de l’extraction de la force de tra­vail durant les trois siècles pré­cé­dents de ces dizaines de mil­lions de jeunes afri­cains, esclaves expor­tés dans des condi­tions pires que le bétail. Cette pen­sée tel­le­ment pri­maire de Macron sur les femmes afri­caines révèle un mépris raciste et sexiste, éma­nant du pré­sident fran­çais à savoir un homme, un blanc et un chef d’État.

Macron semble igno­rer cette évi­dence empi­rique : la tran­si­tion démo­gra­phique se fait natu­rel­le­ment dès que les femmes et hommes ont accès à l’éducation, à la san­té, à une ali­men­ta­tion sans angoisse du len­de­main, bref à une vie digne. Et com­ment atteindre cet état, si les poli­tiques qui sont impo­sées à ces pays par le FMI, la Banque mon­diale ain­si que par les pays indus­tria­li­sés réunis au sein du Club de Paris[Pour en savoir plus sur le Club de Paris, voir : Maud Bailly et Claude Que­mar, « [Car­ton rouge pour le Club de Paris ! », CADTM, juillet 2016.]] depuis les années 1980 et la grande crise de la dette, vingt ans après les déco­lo­ni­sa­tions, sont des plans d’austérité à répé­ti­tion cou­plés à un libre-échange tota­le­ment déloyal et une pri­va­ti­sa­tion de leurs res­sources. Dans les plans d’ajustement struc­tu­rel impo­sés aux pays du Sud – ceux-là même qui sont appli­qués à la Grèce aujourd’hui – une mesure phare était la dis­pa­ri­tion de la gra­tui­té de l’éducation et de la san­té.

-1125.jpg

Les femmes afri­caines, pre­mières vic­times du néo­co­lo­nia­lisme et de l’extractivisme

Loin d’être res­pon­sables, les femmes afri­caines sont en fait les pre­mières vic­times de ce sys­tème. En tant que pauvres, afri­caines mais aus­si en tant que femmes. Les poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel, impo­sées au nom du rem­bour­se­ment de dettes illé­gi­times, ont fait explo­ser les inéga­li­tés entre les femmes et les hommes. Le tra­vail gra­tuit des femmes déjà colos­sal s’est encore accru, puisque les femmes pal­lient aux ser­vices sociaux déman­te­lés en s’occupant des enfants, des per­sonnes âgées ou malades. Les coupes dans les bud­gets de san­té ont mis à mal leurs droits sexuels et repro­duc­tifs. Aujourd’hui, 830 femmes meurent chaque jour de com­pli­ca­tions liées à leur gros­sesse ou accou­che­ment et qui pour­raient être évi­tées. Ces femmes vivent à 99 % dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment.

La vio­lence des poli­tiques extrac­ti­vistes et impé­ria­listes prend une cou­leur bien sin­gu­lière et amère en ce qui les concerne. Le viol de masse s’avère une arme poli­tique bra­quée vers les femmes. Que ce soit lors du pillage du col­tan et de la cas­si­té­rite en Répu­blique démo­cra­tique du Congo (RDC), par exemple. Ou encore lors du géno­cide rwan­dais, dans lequel la com­pli­ci­té des auto­ri­tés et des banques fran­çaises est avé­rée et au cours duquel l’ONU estime à au moins 250 000 le nombre de viols de femmes

Ce sont les dis­cours à la Macron qui ali­mentent l’idée que les enfants des pauvres sont une charge pour la socié­té. Ce sont ces mêmes dis­cours qui ont abou­ti à des avor­te­ments et sté­ri­li­sa­tions for­cées pra­ti­quées en masse sur des femmes mino­ri­sées, notam­ment dans les colo­nies fran­çaises, comme le montre la poli­to­logue Fran­çoise Ver­gès dans son ouvrage, Le Ventre des femmes (Albin Michel, 2017), cité par Libé­ra­tion.

-1126.jpg

Le G20 fabrique du sous-déve­lop­pe­ment

Les déci­sions que prennent vingt chefs d’États indus­tria­li­sés – par­mi les­quels figurent les anciennes puis­sances colo­niales, doré­na­vant les pays les plus pol­lueurs et pilleurs de la pla­nète – dans leurs salles de réunion asep­ti­sées, pro­té­gés de la colère de la rue par 20 000 poli­ciers et un arse­nal répres­sif colos­sal, sont pré­ci­sé­ment la source de la misère afri­caine. Le G20 de Ham­bourg, pour­tant pla­cé sous le signe du sou­tien à l’Afrique, ne fait pas excep­tion à la règle. Pour répondre aux pro­blèmes de sur­en­det­te­ment des États, le G20 entend ren­for­cer le rôle des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, telles que le FMI, la BM ou encore le Club de Paris, dont on connaît non seule­ment l’inefficacité mais aus­si le carac­tère néfaste. L’initiative alle­mande Com­pact with Afri­ca, pré­sen­tée comme une bonne pra­tique à suivre, consiste au ren­for­ce­ment des prêts et inves­tis­se­ments pri­vés en Afrique, autre­ment dit, ouvre (encore plus) la porte au sur­en­det­te­ment des pays et au pillage de leur éco­no­mie au pro­fit des banques et mul­ti­na­tio­nales occi­den­tales. Du haut de leurs cra­vates et de leurs cer­ti­tudes, les chefs d’État pré­sen­tait cette « aide » à l’Afrique comme un moyen de frei­ner l’immigration. N’y a‑t-il pas, en effet, dans cette phrase de Macron la peur de voir les hordes de pau­vresses et pauvres afri­cains faire débor­der la Médi­ter­ra­née de leurs corps englou­tis ?

Comme à l’accoutumée dans ce genre de ren­contre au som­met, le G20 compte éteindre un feu avec un lance-flammes. Car les vrais res­pon­sables du soi-disant « sous-déve­lop­pe­ment » de l’Afrique sont bien tous les Macron au pou­voir ain­si que leur monde : le FMI, la BM, les chefs d’États occi­den­taux et les régimes afri­cains com­plices, le G20, le Club de Paris, les gou­ver­ne­ments fran­çais suc­ces­sifs…

Anouk Renaud & Nico­las Ser­si­ron

La source ori­gi­nale de cet article est POLITIS et le CADTM

Anouk Renaud est per­ma­nente au CADTM

Copy­right © Anouk Renaud et Nico­las Ser­si­ron, Poli­tis / CADTM, 2017