Vers l’eau technologique ? : Le projet planétaire des multinationales

Par Riccardo Petrella

Du concept de ges­tion inté­grée des res­sources en eau à celui de rare­té, puis à l’affirmation que le salut réside dans « l’eau tech­no­lo­gique », les tenants de la mar­chan­di­sa­tion de ce bien com­mun essen­tiel livrent depuis trente ans une bataille idéo­lo­gique. Avec suc­cès, puisque leurs thèses font désor­mais figure de doxa pour tous les pou­voirs en place. Pour­tant, elles ne résistent pas à l’épreuve des faits.

On veut nous faire croire que l’eau n’est plus ce qu’elle est. La rup­ture a com­men­cé autour de 1992. Pour la pre­mière fois, les pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques des « pays du Nord » ont affir­mé — et fait admettre par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale — que l’eau devait être consi­dé­rée essen­tiel­le­ment comme un « bien éco­no­mique » d’après les prin­cipes de l’économie capi­ta­liste de mar­ché [1]

Sur cette base, la Banque mon­diale — l’un des ins­pi­ra­teurs et pro­mo­teurs de ce chan­ge­ment — a éla­bo­ré et impo­sé à tra­vers le monde, à par­tir de 1993, le modèle qui devait per­mettre, selon elle, de « gérer » de manière opti­male les res­sources hydriques de la pla­nète. Réfé­rence est faite à la Ges­tion inté­grée des res­sources en eau (GIRE) [2] dont le pos­tu­lat fon­da­teur est la fixa­tion d’un prix basé sur la « récu­pé­ra­tion des coûts totaux » (full cost reco­ve­ry prin­ciple) — y com­pris la rému­né­ra­tion du capi­tal inves­ti, assu­rant ain­si aux inves­tis­seurs un ren­de­ment finan­cier rai­son­nable.

Sous l’impulsion notam­ment du Par­te­na­riat mon­dial de l’eau (Glo­bal Water Part­ner­ship, GWP), les prin­cipes de la GIRE sont deve­nus la ligne direc­trice de la plu­part des gou­ver­ne­ments des cinq conti­nents [3]. De nom­breux syn­di­cats du « Nord » ne s’y sont pas oppo­sés. Le monde aca­dé­mique, en géné­ral, s’est ali­gné. Ain­si, la « récu­pé­ra­tion des coûts totaux » a été adop­tée par toutes les agences spé­cia­li­sées de l’ONU. Il est l’épine dor­sale de la Direc­tive cadre euro­péenne sur l’eau (DCE) de l’an 2000. Au dire des auteurs, il a éga­le­ment ins­pi­ré la pre­mière « grande » loi sur l’eau ita­lienne, la loi « Gal­li » de 1994.

L’argument-clé, qui a contri­bué à rendre la rup­ture cré­dible et jus­ti­fiée — alors qu’elle ne l’était pas —, a été la raré­fac­tion crois­sante de l’eau de qua­li­té des­ti­née à la consom­ma­tion humaine. Ces groupes ont fait croire que les phé­no­mènes de raré­fac­tion étaient inévi­tables car dus à l’augmentation de la popu­la­tion mon­diale et au déve­lop­pe­ment éco­no­mique per­ma­nent, néces­si­tant de plus en plus d’eau. Or les prin­ci­pales causes de la raré­fac­tion qua­li­ta­tive de l’eau — qui est réelle — sont répa­rables et réver­sibles, car liées aux mau­vais usages de l’eau (pré­lè­ve­ments non res­pec­tueux du taux natu­rel de renou­vel­le­ment des corps hydriques, conta­mi­na­tions mas­sives et pol­lu­tions dévas­ta­trices des eaux, absence et/ou fai­blesse des règles de ges­tion par­ta­gée et soli­daire des eaux, notam­ment trans­na­tio­nales…).

Mani­pu­lant les faits, les groupes domi­nants ont impo­sé l’idée que la crise mon­diale de l’eau est essen­tiel­le­ment une crise de rare­té ; que cette rare­té va res­ter, voire aug­men­ter à l’avenir à cause du chan­ge­ment cli­ma­tique et que, par consé­quent, la ges­tion de l’eau se doit d’être une ges­tion effi­cace d’une res­source éco­no­mique rare, de plus en plus stra­té­gi­que­ment impor­tante pour la sécu­ri­té éco­no­mique de chaque pays.

Cette thèse n’est pas l’apanage exclu­sif des grandes entre­prises mul­ti­na­tio­nales pri­vées de l’eau et des grandes orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales publiques [4]. Elle est clai­re­ment le sup­port cen­tral de la poli­tique de l’eau de la Com­mis­sion euro­péenne [5].

En vogue auprès des classes diri­geantes depuis désor­mais plus de vingt ans, ces choix idéo­lo­giques ont contri­bué à for­ger et à dif­fu­ser d’autres « thèses sur l’eau » dont le pou­voir d’influence sur l’opinion publique est gran­dis­sant.

Trois d’entre elles méritent d’être com­bat­tues avec force et per­sé­vé­rance.
Eau et valeur éco­no­mique

La pre­mière porte sur la néces­si­té d’attribuer une valeur éco­no­mique à l’eau. Valuing water est l’une des pres­crip­tions ayant un poten­tiel de rup­ture idéo­lo­gique (poli­tique, cultu­relle, sociale et humaine) des plus « puis­sants » pour l’avenir des socié­tés humaines et pour la vie sur la pla­nète.

Défi­nir et mesu­rer la valeur de l’eau est le che­val de bataille pré­fé­ré de tous ceux qui pensent l’eau et sa ges­tion en termes de « bien éco­no­mique » [6]. Ils disent qu’en l’absence de cette « moné­ti­sa­tion » de l’eau, les capi­taux pri­vés du monde entier ne seront jamais suf­fi­sam­ment inté­res­sés à inves­tir les gigan­tesques sommes d’argent (plu­sieurs dizaines de mil­liers de mil­liards d’euros au cours des trente pro­chaines années) [7] néces­saires pour lut­ter contre la rare­té et les effets du chan­ge­ment cli­ma­tique sur l’eau.

Valuing water signi­fie sur­tout que la ren­ta­bi­li­té des biens et ser­vices des acti­vi­tés hydriques, déter­mi­née par les tran­sac­tions finan­cières sur ces biens et ser­vices en fonc­tion de leurs « prix mon­diaux » (le plus sou­vent sujets aux mou­ve­ments spé­cu­la­tifs), éta­bli­ra la valeur de l’eau. Celle-ci, donc, varie­ra dans le temps et dans l’espace en fonc­tion de la contri­bu­tion des entre­prises ges­tion­naires de l’eau à la créa­tion de valeur pour les déten­teurs et pro­prié­taires des capi­taux inves­tis.

L’intérêt pour cette pres­crip­tion est lié au fait que si la ges­tion opti­male inté­grée passe par un prix de l’eau reflé­tant les coûts réels, il devient indis­pen­sable d’appliquer au cycle éco­no­mique de l’eau et à cha­cune des fonc­tions du cycle le cal­cul de la « chaîne de la valeur » typique de l’économie capi­ta­liste de mar­ché.

Cela per­met­trait, au dire des groupes domi­nants, de bien mesu­rer la contri­bu­tion de chaque fonc­tion à la créa­tion de valeur pour le capi­tal et déci­der si, quand et sur quelles bases, il est pré­fé­rable de seg­men­ter ou spé­cia­li­ser la ges­tion des dif­fé­rentes fonc­tions, une ten­dance aujourd’hui mani­feste.

Ceci ne signi­fie pas la dis­per­sion des entre­prises. Au contraire, seg­men­ta­tion et spé­cia­li­sa­tion ne doivent pas empê­cher l’intégration des fonc­tions dans le cadre de la for­ma­tion de grands groupes indus­triels et finan­ciers « mul­ti-uti­li­ties » mul­ti­na­tio­naux actifs sur les mar­chés bour­siers.

Emblé­ma­tique à cet égard est le cas des grands groupes fran­çais Veo­lia et Suez dont le sec­teur de l’eau, d’une part, est un des « métiers » (avec les trans­ports, les déchets, l’énergie, l’ingénierie conseil… qui sont aus­si, sinon plus, impor­tants que l’eau) et, d’autre part, com­porte en leur sein l’existence de dif­fé­rentes entre­prises actives res­pec­ti­ve­ment dans la pro­tec­tion de l’environnement, le cap­tage et la pota­bi­li­sa­tion, la dis­tri­bu­tion de l’eau potable, l’assainissement, le recy­clage des eaux usées, le des­sa­le­ment de l’eau, les ser­vices tech­no­lo­giques, la ges­tion infor­ma­ti­sée des ser­vices hydriques, la ges­tion des pertes…
Le mythe de l’entreprise incon­tour­nable

La deuxième thèse (aus­si mys­ti­fi­ca­trice que la pre­mière) en découle : les entre­prises pri­vées ont le savoir, les connais­sances, les com­pé­tences, et… l’argent. Il revient aux pou­voirs publics de valo­ri­ser et don­ner libre action aux entre­prises pri­vées par des mesures légis­la­tives, admi­nis­tra­tives et finan­cières appro­priées, et cela dans le cadre d’un Par­te­na­riat public pri­vé (PPP), et de la gou­ver­nance mul­ti-acteurs (« sta­ke­hol­ders »). Un Etat « fort », convain­cu de son rôle de faci­li­ta­teur de l’initiative pri­vée, au ser­vice de la liber­té des consom­ma­teurs et des inves­tis­seurs.

Jamais la culture anti­éta­tique, oli­gar­chique et anti­so­ciale n’avait été aus­si expli­cite et bru­tale dans le domaine de l’eau. Et jamais, en cas d’acceptation de cette thèse de la part des pou­voirs publics, l’abdication des pou­voirs publics et leur sou­mis­sion aux inté­rêts des groupes pri­vés n’auront été aus­si pro­fondes.

Quoiqu’elle puisse paraître impos­sible, l’idée que l’Etat et les col­lec­ti­vi­tés locales ne pos­sèdent plus les res­sources finan­cières néces­saires pour faire face aux besoins en inves­tis­se­ments dans les infra­struc­tures, les biens et les ser­vices indis­pen­sables pour le droit à la vie de tout être humain et au vivre ensemble, est aujourd’hui par­ta­gée par la grande majo­ri­té des classes diri­geantes poli­tiques. Elle est même entrée dans la tête des gens !

L’eau « tech­no­lo­gique », sal­va­trice de l’humanité

La troi­sième thèse est la plus « nou­velle », avant-gar­diste et, en ce sens, la plus char­gée d’inconnus et de dan­gers : « l’eau tech­no­lo­gique », sal­va­trice de l’humanité.

Pour répondre à l’impératif de l’offre crois­sante d’une eau des­ti­née à la consom­ma­tion humaine, les groupes domi­nants comptent sur trois moyens tech­no­lo­giques, déjà en œuvre mais qui sont des­ti­nés, à leur avis, à garan­tir la sécu­ri­té et le déve­lop­pe­ment éco­no­mique dans les temps à venir.

Il s’agit :

— d’une plus grande pro­duc­ti­vi­té de l’eau, à savoir pro­duire davan­tage de biens et de ser­vices, et conti­nuer à créer de la valeur pour le capi­tal, avec moins d’eau. Appli­quée à l’agriculture, par exemple, cette pres­crip­tion se tra­duit par « more crops per water drop » : grâce à la tech­no­lo­gie, on aura, dit-on, moins besoin de l’eau de pluie pour irri­guer les champs agri­coles ;

— le trai­te­ment des eaux usées sales et leur recy­clage pour usages domes­tiques, dans l’agriculture… etc. Depuis peu, Sin­ga­pour est ali­men­tée en eau recy­clée. De plus en plus nom­breuses sont les villes qui cherchent à assu­rer par le traitement/recyclage leur appro­vi­sion­ne­ment hydrique, même par­tiel, pour les acti­vi­tés indus­trielles, ou les usages col­lec­tifs (lutte contre les incen­dies, net­toyage des rues et arro­sage des parcs et jar­dins publics…) ;

— le des­sa­le­ment de l’eau de mer. Après sa récente crise de pénu­rie, Bar­ce­lone s’est dotée de la deuxième plus grande sta­tion de des­sa­le­ment euro­péenne. Israël et la plu­part des Etats de la pénin­sule ara­bique, ain­si que l’Espagne et les Etats-Unis, sont les prin­ci­paux pro­duc­teurs et uti­li­sa­teurs d’eau des­sa­lée au monde. La Chine vient d’ouvrir quatre sta­tions de des­sa­le­ment pour des villes de plus de 250 000 habi­tants, et il sem­ble­rait qu’elle ait déci­dé d’opter en faveur d’une grande et mas­sive expan­sion de la pro­duc­tion d’eau des­sa­lée au cours des décen­nies à venir pour satis­faire la soif de dizaines de mil­lions de ses citoyens.

Per­sonne ne sau­rait prendre ombrage de ces déve­lop­pe­ments. En soi, ils sont à encou­ra­ger. Les ques­tions et les pré­oc­cu­pa­tions sur­gissent au cas où ces déve­lop­pe­ments devaient se faire – pour les rai­sons sou­te­nues par les deux pre­mières thèses et tout ce qui les pré­cède – sous l’égide et la maî­trise des capi­taux pri­vés, par des entre­prises pri­vées, selon les méca­nismes de mar­ché.

Si tel devait être le cas, il est évident que l’eau devien­dra défi­ni­ti­ve­ment dans nos socié­tés un pro­duit indus­triel ou finan­cier, une mar­chan­dise.

L’eau des­sa­lée dans le cadre d’une logique mar­chande, indus­trielle et finan­cière pri­vée ne sera plus, ni ne pour­ra être consi­dé­rée comme un don de la vie, un bien natu­rel uni­ver­sel, l’exemple de la « gra­tui­té de la vie » (c’est-à-dire la prise en charge par la col­lec­ti­vi­té de la res­pon­sa­bi­li­té glo­bale de l’eau, finan­cière com­prise), un bien com­mun acces­sible et appar­te­nant à l’humanité et à toutes les espèces vivante, un droit humain.

L’eau tech­no­lo­gique, comme j’ai pro­po­sé de l’appeler, sera un bien essen­tiel et insub­sti­tuable pour la vie, made by Veo­lia, Ame­ri­can Water ou Blue Tech­no Cor­po­ra­tion. Elle ne sera plus un « don du Ciel » (comme disent les musul­mans ou les chré­tiens), ni un don de Pacha Mama (comme le croient les popu­la­tions amé­rin­diennes), mais le pro­duit com­mer­cial de NEWa­ter, Suez, Agua de Bar­ce­lo­na — voire de Coca-Cola, Nest­lé et Pep­si-Cola (pro­duc­teurs de la soi disant « Puri­fied Water » com­mer­cia­li­sée sous les noms de Dasa­ni, Aqua­fi­na et Pure Life res­pec­ti­ve­ment).

Toute eau sera « mar­chan­dise », ven­due et ache­tée, au même titre que le pétrole ou le blé. Les mar­chés de l’eau font déjà par­tie inté­grante de nos modes de vie. En février der­nier, le Com­mis­saire euro­péen en charge de la poli­tique régio­nale a affir­mé qu’il ne voyait aucun incon­vé­nient à ce que l’eau d’une région euro­péenne soit expor­tée au Proche-Orient en échange de gaz natu­rel. Aucune eau n’échappera à un prix de mar­ché, chaque eau devra créer de la valeur pour le capi­tal inves­ti.

Face à cette réa­li­té, on mesure l’indécence intel­lec­tuelle et la mys­ti­fi­ca­tion idéo­lo­gique conte­nues dans l’affirmation encore toute récente du pré­sident de la Fédé­ra­tion pro­fes­sion­nelle des entre­prises de l’eau (FP2E) fran­çaise répé­tant la lita­nie désa­bu­sée qui veut faire croire que « le débat sur le mode de ges­tion entre public et pri­vé est un faux débat. (…) La col­lec­ti­vi­té orga­ni­sa­trice a un rôle d’autorité et de gou­ver­nance. (…) Ce qui compte pour le citoyen uti­li­sa­teur de l’eau, c’est le niveau de ser­vice, le prix et la trans­pa­rence » [8]

Au cours des cin­quante der­nières années, la mobi­li­sa­tion citoyenne pour l’eau a subi des muta­tions impor­tantes. Au départ, la lutte pour le droit à l’eau pour tous et contre les dévas­ta­tions des res­sources hydriques (construc­tion de grands bar­rages, pol­lu­tions des fleuves, conta­mi­na­tions des nappes, défo­res­ta­tion…) a été au cœur de la mobi­li­sa­tion. Puis, à par­tir des années 1980 la bataille contre le déman­tè­le­ment des ser­vices publics et leur pri­va­ti­sa­tion ain­si que contre la mar­chan­di­sa­tion de l’eau est venue élar­gir, au nom de l’eau bien com­mun de l’humanité, les champs de la mobi­li­sa­tion et des enjeux.

Fina­le­ment en 2010, les citoyens ont obte­nu la recon­nais­sance de l’accès à l’eau en tant que droit humain, cela grâce sur­tout à l’engagement des gou­ver­ne­ments de cer­tains pays d’Amérique Latine. Des pro­grès mar­quants, mais locaux, ont été enre­gis­trés un peu par­tout à tra­vers le monde au cours des dix der­nières années, sur le plan de la défense du carac­tère public de la ges­tion des ser­vices hydriques. Un énorme tra­vail reste à faire concer­nant la réa­li­sa­tion concrète du droit à l’eau pour tous et la valo­ri­sa­tion de l’eau en tant que bien com­mun public.

Aujourd’hui, à la lumière de ce qui pré­cède, la mobi­li­sa­tion citoyenne doit por­ter sur le « cœur idéo­lo­gique » de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste tech­no-mar­chande et finan­cière por­tée à ses expres­sions outran­cières au cours des trente à qua­rante der­nières années.

Cette mobi­li­sa­tion, dont l’essentiel réside dans l’opposition à la pré­ten­tion du capi­tal pri­vé mon­dial d’être pro­prié­taire de la vie et, donc de l’eau, doit se faire avant tout au plan idéo­lo­gique (cultu­rel, poli­tique, scien­ti­fique) et à trois niveaux d’espaces socié­taux :

— le local, ce qui signi­fie, en Europe, la ville. D’où l’importance des Etats géné­raux de l’eau à Bruxelles (EGEB) et sa por­tée euro­péenne, liée à sa rente de loca­li­sa­tion dans la capi­tale de l’Europe ;

— le national/transnational. La poli­tique de l’eau des Etats n’est plus dis­so­ciable du contexte trans­na­tio­nal et conti­nen­tal. Et ce, non seule­ment en rai­son de la trans­na­tio­na­li­té des bas­sins hydro­gra­phiques dont tout Etat dépend à divers degrés, mais aus­si de la forte inter-dépen­dance crois­sante, trans­na­tio­nale, entre les pays et leurs condi­tions éco­no­miques, poli­tiques et sociales ;

— le mon­dial, car comme le démontrent tous les pro­blèmes de nature pla­né­taire qui déter­minent aujourd’hui direc­te­ment la vie quo­ti­dienne des sept mil­liards d’habitants de la Terre, il n’y a pas de solu­tion « sou­te­nable » et juste à tous points de vue si elle ne porte pas sur ses tenants et abou­tis­sants mon­diaux.

Ric­car­do Petrel­la est pro­fes­seur émé­rite de l’Université catho­lique de Lou­vain et pré­sident de l’Institut euro­péen de recherche sur la poli­tique de l’eau (IERPE, à Bruxelles).

Les Car­nets de l’eau. Paris, le 6 avril 2011.
Source : http://blog.mondediplo.net/2011 – 04-02-Mobi­li­sa­tions-citoyennes-pour-l-eau-la-nou­velle

Notes

[1] Troi­sième prin­cipe de la décla­ra­tion finale de la confé­rence des Nations Unies sur l’eau à Dublin (PDF), en pré­pa­ra­tion du pre­mier Som­met mon­dial sur envi­ron­ne­ment et déve­lop­pe­ment de Rio de Janei­ro.

[2] En anglais IWRM (Inte­gra­ted Water Res­sources mana­ge­ment). On peut par­ler d’imposition du modèle car, entre autres, l’adoption de la GIRE a été uti­li­sée comme une condi­tion­na­li­té à satis­faire par les pays deman­deurs pour obte­nir des cré­dits de la Banque Mon­diale dans le domaine de la ges­tion de l’eau.

[3] Pour mieux réus­sir dans la dif­fu­sion et l’application des nou­velles concep­tions, ses pro­mo­teurs – le Groupe de la Banque mon­diale en tête – ont pro­cé­dé en 1995 – 1996 à la créa­tion du Conseil mon­dial de l’eau, orga­nisme pri­vé sous le contrôle des mul­ti­na­tio­nales de l’eau fran­çaises et anglaises, et, dans le cadre du Conseil, du Forum Mon­dial de l’Eau ain­si que du GWP. Alors que le Forum mon­dial de l’eau s’est vu assi­gner la tâche de deve­nir le lieu « mon­dial » des débats pour la défi­ni­tion d’une poli­tique mon­diale de l’eau selon les prin­cipes ins­pi­ra­teurs de la GIRE, au GWP a été assi­gné l’objectif de pro­mou­voir concrè­te­ment dans chaque pays l’adoption de la GIRE, en par­ti­cu­lier les par­te­na­riats public-pri­vé. A cette fin ont été créés les Tech­ni­cal Advi­so­ry Com­mit­tees (TAC) au plan natio­nal et régio­nal. Voir, à titre d’exemple, le « TAC Back­ground Paper » n° 3 (PDF), Miguel Solanes and Fer­nan­do Gon­zales Vil­lar­real, The Dublin Prin­ciles for Water as Reflec­ted in a Com­pa­ra­tive Assess­ment of Ins­ti­tu­tio­nal and Legal Arran­ge­ments for Inte­grate Water Resources Mana­ge­ment, Glo­bal Water partnership/Swedish Inter­na­tio­nal Deve­lop­ment Agen­cy, Stock­holm, 1999.

[4] Si l’on fait la lec­ture des dizaines et dizaines de rap­ports annuels et ad hoc pro­duits par les prin­ci­pales agences des Nations unies actives dans le domaine de l’eau (Unes­co, FAO, OMS, UN-Habi­tat, PNUE…) à par­tir des années 1990 (il s’agit d’un patri­moine de connais­sances et d’analyses extra­or­di­naire, dans la qua­si tota­li­té de très haute qua­li­té et peu ou mal uti­li­sé par les classes diri­geantes — je l’ai appe­lé « la biblio­thèque mon­diale de l’eau »), la thèse sur la cen­tra­li­té de la rare­té de l’eau est omni­pré­sente et fon­da­trice des choix pro­po­sés ensuite par « la machine ONU ». Voir à ce sujet le « Mémo­ran­dum pour un Pro­to­cole Mon­dial de l’eau » (http://ierpe.eu/articles.php?lng=fr&pg=71) sur le site de l’Institut euro­péen de recherche sur la poli­tique de l’eau (IERPE).

[5] La rare­té est deve­nue, depuis quatre ou cinq ans, après celui de la qua­li­té de l’eau, le leit­mo­tiv de la vision poli­tique de la Com­mis­sion euro­péenne en matière d’eau. La mise en lumière de la rare­té comme prin­ci­pal défi de la poli­tique de l’eau euro­péenne a été for­ma­li­sée en 2007 par la Com­mu­ni­ca­tion de la Com­mis­sion du 18 juillet 2007 : « Faire face aux pro­blèmes de rare­té de la res­source en eau et de séche­resse dans l’Union euro­péenne » http://europa.eu/legislation_summaries/environment/water_protection_management/l28196_fr.htm. La Com­mis­sion vient de publier, le 21 mars 2011, le troi­sième rap­port sur les pro­grès dans la lutte contre la pénu­rie d’eau et les séche­resses en Europe http://eur-lex.europa.eu/Notice.do?val=561772:cs&⟨=fr&list=561772:cs,562045:cs,560542:cs,526458:cs,525844:cs,525156:cs,521885:cs,516015:cs,516026:cs,507636:cs,&pos=1&page=1&nbl=314&pgs=10&hwords=&checktexte=checkbox&visu= ; les deux pré­cé­dents rap­ports ont été publiés en décembre 2008 et mai 2010.

[6] L’un des thèmes prin­ci­paux de la confé­rence « Future of Euro­pean Waters. How should poli­cies be adap­ted » (« Le futur des eaux euro­péennes. Com­ment adap­ter les poli­tiques »), orga­ni­sée à Buda­pest les 24 et 25 mars 2011 par la pré­si­dence hon­groise de l’Union euro­péenne, a été « Valuing Water. The new para­digm for a res­source effi­cient Europe » (« Valo­ri­ser l’eau. Le nou­veau para­digme d’une Europe qui gère les res­sources effi­ca­ce­ment »). La res­pon­sa­bi­li­té d’introduire le thème est reve­nue à D. Hacket, membre de l’Office for Water (OFWAT) – l’Autorité de l’eau de la Grande Bre­tagne, dont la tâche est de sau­ve­gar­der le carac­tère concur­ren­tiel du mar­ché des ser­vices hydriques du pays, entiè­re­ment pri­va­ti­sés en 1989.

[7] The 2030 Water Resources Group, Char­ting our Water Future http://www.mckinsey.com/clientservice/Water/Charting_our_water_future.aspx, 2009. The 2030 Water Resources Group se com­pose des entre­prises The Barilla Group, Coca-Cola, Inter­na­tio­nal Finance Cor­po­ra­tion, McKin­sey & Com­pa­ny, Nest­lé, New Hol­land Agri­cul­ture, SAB Mil­ler, Stan­dard Char­te­red Bank, Syn­gen­ta.

[8] Entre­tien accor­dé à l’AFP, 26 mars 2011, par M. Marc Reneaume, res­pon­sable des rela­tions ins­ti­tu­tion­nelles de Veo­lia Eau, et pré­sident de la Fédé­ra­tion pro­fes­sion­nelle des entre­prises de l’eau.