Wilfried N’Sondéau : “Ne pas classifier mon art sur une base géographique”

En écrivant "Fleur de béton", j'étais conscient de courir le risque d'aborder une thématique extrêmement exploitée dans la sphère politico-médiatique...

Entre­tien de Natha­lie Car­ré avec Wil­fried N’Son­déau sujet de Fleur de béton

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Les uni­vers urbains — et notam­ment la ban­lieue — servent sou­vent de cadre à vos romans. En géné­ral, est-ce le pay­sage qui fait naître le roman ? Et dans ce cas pré­cis, com­ment l’his­toire à racon­ter vous est-elle venue ?

Le pay­sage est le cadre du roman, mais il ne consti­tue en aucun cas l’élé­ment pre­mier du pro­pos. Les uni­vers urbains repré­sentent tout sim­ple­ment l’ha­bi­tat moyen des femmes et des hommes du XXIe siècle à tra­vers le monde. Dans le cas pré­cis de Fleur de béton, mon ambi­tion était d’é­crire un peu de com­plexi­té humaine, livrer des tranches de vie en plon­geant le lec­teur dans la vie d’un quar­tier pauvre. Quant à l’his­toire, c’est la tra­gé­die vécue par une amie d’o­ri­gine sici­lienne qui a gran­di en Seine-Saint-Denis qui me l’a inspirée.

Les per­son­nages de votre texte, leur vie quo­ti­dienne, m’ont sem­blé extrê­me­ment justes. Tout en finesse et fra­gi­li­tés, avec sou­vent le détail qui touche. On est très loin de la cari­ca­ture sur la ban­lieue, et sans aucun angé­lisme. Votre expé­rience d’é­du­ca­teur vous aide-t-elle dans cette appréhension ?

J’ai été tra­vailleur social à Ber­lin pen­dant une quin­zaine d’an­nées, ce qui consis­tait à, dans un pre­mier temps, regar­der la misère humaine dans les yeux, y trou­ver des remèdes, puis recom­men­cer… Dans mon roman, j’ai effec­ti­ve­ment vou­lu me pla­cer au plus proche des per­son­nages, n’être ni dans le pathos ni dans l’an­gé­lisme, appli­quer un trai­te­ment qua­si-natu­ra­liste des pro­ta­go­nistes afin de les pré­sen­ter au tra­vers des mul­tiples facettes de leurs personnalités.

J’ai éga­le­ment été frap­pée par la musi­ca­li­té de l’é­cri­ture, notam­ment l’im­por­tance du rythme. Il y a aus­si, par­fois, une véri­table poé­sie et dans cet uni­vers de béton, des envo­lées dont on s’é­tonne presque du fait qu’elles ne soient pas en rimes. Avez-vous tra­vaillé d’une manière particulière ?

En écri­vant ce livre, j’é­tais conscient de cou­rir le risque d’a­bor­der une thé­ma­tique extrê­me­ment exploi­tée dans la sphère poli­ti­co-média­tique. Pour emme­ner le lec­teur dans le texte, un minu­tieux tra­vail de forme était néces­saire. Dans Fleur de béton mon goût pour la musi­ca­li­té et le rythme des mots, des phrases et des para­graphes, a fait l’ob­jet d’un soin très par­ti­cu­lier. Le recours à la poé­sie y est essen­tiel, je l’ai uti­li­sée pour abor­der le rêve, l’é­lan sal­va­teur, la seule réponse valable face à la dure­té et à la vio­lence des tra­jec­toires. De manière très métho­dique, j’ai uti­li­sé une langue très crue pour les dia­logues, une nar­ra­tion dyna­mique dans l’a­gen­ce­ment des scènes, et la poé­sie qui fait rup­ture et ouvre des champs d’é­va­sion et d’espoir.

Par ailleurs, il y a ce ren­du du par­ler des jeunes de la ban­lieue, son phra­sé par­ti­cu­lier. Est-ce facile de réus­sir à son­ner juste sur le papier alors que cette langue est très volatile ?

Je doute fort qu’il y ait une langue des ban­lieues… Il arrive assez sou­vent que les jeunes s’in­ventent leur propre langue, très loca­li­sée dans le temps et l’es­pace, il m’a fal­lu créer celle des 6 000. Elle est tota­le­ment arti­fi­cielle ce qui a ren­du l’exer­cice dif­fi­cile car je la sou­hai­tais com­pré­hen­sible mais sur­tout cré­dible aux yeux des lec­teurs d’aujourd’hui.

Tous les per­son­nages de Fleur de béton portent une souf­france par­ti­cu­lière mais les dou­leurs res­tent cade­nas­sées, soli­taires. Les fra­gi­li­tés et les aban­dons ne se disent pas. Le silence que porte cha­cun n’est-il pas en par­tie res­pon­sable des tra­gé­dies qui se nouent ?

La soli­tude dans la foule, la dif­fi­cul­té à se dire et à être enten­du, l’in­com­pré­hen­sion chro­nique, le silence que vous évo­quez avec jus­tesse, ce sont là, à mon avis, les ori­gines des drames et des souf­frances. Le cadre de vie n’est qu’un pré­texte, le sinistre éco­no­mique un déclen­cheur puis­sant, l’ex­clu­sion sociale et raciale un accé­lé­ra­teur. Par exemple, Sal­va­tore, le père de Rosa-Maria, per­son­nage prin­ci­pal de Fleur de béton, souffre avant tout du vide tou­jours plus grand autour de lui, de l’i­so­le­ment et de son inca­pa­ci­té à com­mu­ni­quer avec autrui et sur­tout avec celles et ceux qui vivent à ses côtés.

À côté de cela, vous avez mer­veilleu­se­ment réus­si à peintre les moments de bon­heur inten­sé­ment vécus par cha­cun au sein de sa vie ordi­naire : joie de retrou­vailles en Ita­lie, grandes tables dres­sées ou échap­pées belles lors d’a­près-midi cou­chés dans les blés, face au ciel bleu. Ces moments sont ceux qui per­mettent de conti­nuer à tenir debout. Ils portent la part de l’en­fance et les rêves que l’on peut tou­cher du doigt. Est-il facile de pré­ser­ver cette part de ciel bleu lorsque les hori­zons sont bar­rés par le chô­mage, l’ex­clu­sion, le sen­ti­ment de sa propre transparence ?

C’est étrange, je décris des tra­jec­toires où se mêlent ins­tants de bon­heur et de drames, cela paraît sur­prendre, pour­tant il me semble que nos vies balancent toutes entre espoir et dés­illu­sions, joies et tris­tesses, nais­sances et morts, débuts et fins… Chô­meurs et autres exclus, repous­sés aux marges éco­no­miques et sociales, ne dérogent pas aux oscil­la­tions de l’exis­tence, qui sont, je crois, le lot de l’humain…

Ce qui m’a éga­le­ment beau­coup plu, c’est que bien que pro­fon­dé­ment ancré dans la ban­lieue, le roman per­met cepen­dant de se sen­tir très proches des per­son­nages. Il est facile, par exemple, de se recon­naître en Rosa-Maria ou dans les membres de sa famille. Rat­ta­cher la ban­lieue à l’u­ni­ver­sel était-il impor­tant pour le texte ?

Si le quar­tier des 6 000 est ce que vous appe­lez la ban­lieue, alors il s’a­git d’un uni­vers urbain pau­pé­ri­sé dans lequel vivent des popu­la­tions issues de mino­ri­tés dites “visibles”. C’est un cadre de vie très répan­du en France mais aus­si en Europe et dans le monde. Par ailleurs, les ren­dez-vous de la diver­si­té humaine et de la pau­vre­té sont deux expé­riences très uni­ver­selles. Abor­der la “ban­lieue” c’est alors par­ler des femmes et des hommes du XXIe siècle.

La ban­lieue a fait naître ces der­nières années un cer­tain nombre de textes, est deve­nue objet lit­té­raire : com­ment regar­dez-vous ce phénomène ?

Une dizaine de mil­lions de Fran­çais vivent aujourd’­hui en ban­lieue pari­sienne, si l’on rajoute celles de toutes les grandes ou moyennes villes de l’Hexa­gone, force est de consta­ter que la ban­lieue n’est plus l’ex­cep­tion mais la règle en terme d’ha­bi­tat. Il me semble logique que toutes les expres­sions artis­tiques, la lit­té­ra­ture ne fai­sant pas excep­tion, s’y ins­crivent. La diver­si­té et le nombre des popu­la­tions rési­dant à la péri­phé­rie des grandes métro­poles me poussent à pen­ser qu’il n’existe pas d’u­ni­té de style, de ton ou de pro­pos dans les formes d’art en pré­sence. Je n’ac­corde aucune impor­tance à l’o­ri­gine géo­gra­phique des livres qui me plaisent, je me sens proche des textes et des auteurs qui m’ont séduit.

Votre pre­mier texte publié chez Actes Sud l’é­tait dans la col­lec­tion “Afriques”, aujourd’­hui, Fleur de béton paraît “hors col­lec­tion”. Que pen­sez-vous sur cette évolution ?

Der­rière la col­lec­tion “Afrique” ou “Lettres afri­caines” des édi­tions Actes Sud, il y a Ber­nard Magnier, un grand Mon­sieur de la lit­té­ra­ture contem­po­raine, c’est un pri­vi­lège rare d’a­voir publié des romans sous sa direc­tion. L’é­vo­lu­tion vers le “hors col­lec­tion” cor­res­pond à mon envie de ne pas clas­si­fier mon art sur une base géo­gra­phique. En règle géné­rale, j’é­prouve beau­coup de méfiance vis-à-vis des caté­go­ries, car elles sont par essence nor­ma­tives. J’aime le cré­neau et le regard qui m’offrent auto­no­mie et liberté.


Enfin, ques­tion tra­di­tion­nelle à cette rubrique, quel livre jugez-vous nécessaire/important de relire de temps à autre ?

J’in­vite cha­cune et cha­cun à lire et relire Les chants de Mal­do­ror d’I­si­dore Ducasse — Comte de Lautréamont.

Wil­fried N’Son­dé, Fleur de béton, Le Méjan, Actes Sud, 2012. 211 p.