Cher Jean-Luc Godard…

par un col­lec­tif de régis­seurs enra­gés

/

Lun­di matin

Le ciné­ma fran­çais pue la naph­ta­line et la bour­geoi­sie mal­gré toutes tes épo­pées. Alors rend lui hon­neur et défonce lui la gueule.

mai68-2.jpg

Cher Jean-Luc,

Il y a 50 ans Milos For­man pré­sen­tait à Cannes “Au feu, les pom­piers”. Par soli­da­ri­té avec le mou­ve­ment et l’affaire Lan­glois, il reti­rait son film de la com­pé­ti­tion. Et toi tu en pro­fi­tais pour foutre le zbeul dans ce fes­ti­val pour rap­pe­ler au monde que l’art se devait d’être un enga­ge­ment et pas qu’un spec­tacle ou une indus­trie. Tu deve­nais le fer de lance d’un mou­ve­ment de cinéastes alors inédit. Tu disais : Y’a pas un seul film qui montre des pro­blèmes ouvriers ou étu­diants tel qu’ils se passent aujourd’hui. Y’en a pas un seul qui soit fait par For­man, par moi, par Polans­ki, par Fran­çois (Truf­faut), il n’y en a pas. Nous sommes en retard.

Pour­tant t’as rare­ment été en retard. Et on pense même que tu es un des rares à t’être posé toutes les bonnes ou mau­vaises ques­tions. T’as pas mal fait voler les codes du ciné­ma. Tu es un touche à tout, pas­sant de la fic­tion au docu­men­taire, la vidéo, la télé, l’essai socio­lo­gique, poli­tique, phi­lo­so­phique, l’écriture. Tu as su jon­gler avec les mots, avec la gram­maire mais aus­si entre l’autonomie et les sub­ven­tions, le radi­cal et le popu­laire. Tu as signé des films qui res­te­ront dans l’histoire tant pas leur poé­sie que par leur enga­ge­ment. Aujourd’hui il fait snob de te citer.

Mais c’est pour­tant amu­sant de te retrou­ver dans des soi­rées mili­tantes avec être et ailleurs ou dans des soi­rées roman­tiques avec À bout de souffle et dans des soi­rées chiantes Tmtc. Mais c’est aus­si ta richesse de savoir alter­ner, et sur­tout de savoir à qui par­ler. Tu nous incites à réflé­chir et à ana­ly­ser dans cette socié­té du pré­mâ­ché. Et voi­là que main­te­nant, toi, Jean-Luc, 50 ans après, on te retrouve dans ce putain de fes­ti­val. Ils ont mis un pho­to­gramme de Pier­rot le fou pour leur affiche. Ils ont sélec­tion­né ton der­nier film Le livre d’image dans leur sélec­tion offi­cielle. T’es la reus­ta gros !

Et si on regarde ce qu’il se passe dans le pays actuel­le­ment on pour­rait presque pen­ser que les pro­gram­ma­teurs aiment jouer avec le feu et les blagues de mau­vais goût. Parce que pour un anni­ver­saire il s’en passe des choses. T’avoueras quand même qu’on nage en plein cynisme, so french !

De par­tout les ins­ti­tu­tions veulent com­mé­mo­rer mai 68 quand de l’autre côté on envoie des blin­dés à Notre-Dame des Landes ou des CRS pour délo­ger des étu­diants. Les che­mi­nots se font matra­quer, les infir­mières mépri­ser, les vieux délais­ser. C’est simple la France est d’une cou­leur bleue CRS et rouge sang. Mar­ker réveille-toi, ils sont deve­nus fou !
On sait très bien qu’entre deux matchs de ten­nis l’actualité ne t’a pas échap­pé et que tu suis avec grande atten­tion ce qu’il se passe.

Alors cher Jean-Luc, cette fois-ci ça serait con d’être en retard. D’autant que t’es tout seul (on ne va pas comp­ter sur Hono­ré ou Bri­zé hein).
T’es le der­nier, toi l’immortel. T’as beau avoir 87 piges t’es le der­nier des mohi­cans, le denier des com­bat­tants, le punk du ciné­ma fran­çais.
Puis t’as une revanche à prendre. T’as beau avoir fait la nou­velle vague, mai 68, etc., le ciné­ma fran­çais sonne tou­jours aus­si creux. Il est sclé­ro­sé, comme si le mot poli­tique était ban­ni des écoles de ciné. Pire, le milieu s’est embour­geoi­sé encore plus et on ne peut consta­ter qu’il n’est fait que par des nan­tis et des fils de dans sa grande majo­ri­té.
Nous on rêve.
Que tu arrives tête haute, 50 ans après, que tu sois encore là pour les faire chier, pour les faire trem­bler et nous faire vibrer en mode plus rien à foutre, j’envoie tout péter.

Voi­là, on t’écrit juste pour te dire que si dans un élan de ouf t’avais envie de foutre le zbeul pour ce cin­quan­te­naire de merde, d’aller au front, que si t’avais encore envie d’envoyer péter ce petit monde bour­geois et cen­tré sur lui-même, que si Cannes te fou­tait encore la gerbe, que si la lutte avait encore un sens pour toi, alors sache qu’on sera là, prêt à t’aider, dans une de tes der­nières batailles.

Le ciné­ma fran­çais pue la naph­ta­line et la bour­geoi­sie mal­gré toutes tes épo­pées. Alors rend lui hon­neur et défonce lui la gueule. Les brèches sont mul­tiples, qu’elles soient devant un écran, devant un front, devant une ligne de CRS, dans un nuage de lacry­mo, sur un blo­cus de fac, ou dans un cor­tège de tête, on est là prêt à faire vaciller ce vieux monde, ensemble.

Alors vas‑y Jean-Luc, comme une der­nière bataille, comme le plus beau des tour­nages, comme un poème que tu sais faire, avec ton lan­gage mais qui ferait écho en nous tous : nique tout. ZAD A CANNES ET BLOCUS DU PALAIS !

Un col­lec­tif de régis­seurs enra­gés
source : Lun­di matin