Chili 1970 – 1973 : la respiration saccadée du pouvoir populaire

Franck Gau­di­chaud

Entre­tien avec Franck Gau­di­chaud : le pari d’Allende était jus­te­ment la pos­si­bi­li­té d’une tran­si­tion paci­fique ou « légale » au socia­lisme, se démar­quant aus­si bien de l’URSS que de la lutte armée (comme à Cuba).

Dans le cadre d’une réflexion déjà amor­cée dans contre­temps sur les leçons de l’ex­pé­rience Allende au Chi­li, étran­glée il y a 40 ans par un coup d’E­tat mili­taire appuyé par la puis­sance états-unienne, nous repro­dui­sons ici un entre­tien avec Franck Gau­di­chaud ini­tia­le­ment paru dans la revue Inpre­cor.

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Inpre­cor : Tu viens de publier deux livres sur l’expérience chi­lienne des années 1970 – 1973. C’est pro­ba­ble­ment la der­nière grande expé­rience d’une ten­ta­tive de réforme du capi­ta­lisme, dont on connaît le ter­rible résul­tat. Dans le cours de cette expé­rience, on a assis­té non seule­ment à une poli­tique gou­ver­ne­men­tale mais éga­le­ment à une mobi­li­sa­tion popu­laire. Est-ce que tu peux pré­sen­ter en quoi consis­tait cette expé­rience popu­laire ?

Franck Gau­di­chaud : L’intérêt de reve­nir sur cette période, c’est de voir com­ment — comme dans toutes les grandes séquences de mon­tées révo­lu­tion­naires — il y a eu un phé­no­mène de débor­de­ment des grands par­tis, des cen­trales syn­di­cales, des direc­tions poli­tiques. Dans le cadre spé­ci­fique de ce que la gauche par­le­men­taire chi­lienne a appe­lé « la voie ins­ti­tu­tion­nelle au socia­lisme », il y a eu un débor­de­ment du cadre légal et poli­tique. Le pari d’Allende et de la coa­li­tion qui a rem­por­té les élec­tions en 1970 était jus­te­ment la pos­si­bi­li­té –en plein guerre froide- d’une tran­si­tion paci­fique ou « légale » au socia­lisme, se démar­quant aus­si bien de l’URSS que de la lutte armée (comme à Cuba). Une tran­si­tion envi­sa­gée comme gra­duelle, par étapes, res­pec­tant la Consti­tu­tion de 1925 et l’Etat en place, Etat cen­sé être assez « flexible » pour inté­grer des réformes radi­cales. Il pariait aus­si que les forces armées étaient « consti­tu­tion­na­listes », qu’elles res­pec­te­raient le suf­frage uni­ver­sel et le résul­tat élec­to­ral. Ces paris stra­té­giques de la « voie chi­lienne » sont alors dénon­cés par la gauche révo­lu­tion­naire de l’époque, le Mou­ve­ment de la gauche révo­lu­tion­naire (MIR) notam­ment, comme « réfor­mistes bour­geois ». Et c’est pré­ci­sé­ment le cadre ins­ti­tu­tion­nel (et alors que la coa­li­tion de l’Unité popu­laire reste mino­ri­taire au par­le­ment) qui va être pro­gres­si­ve­ment dépas­sé par la dyna­mique de la lutte des classes, par le mou­ve­ment ouvrier, même si ce mou­ve­ment ouvrier reste très lar­ge­ment enca­dré par les deux grands par­tis gou­ver­ne­men­taux — le Par­ti com­mu­niste (PCC) et le Par­ti socia­liste (PSC) (auquel il faut ajou­ter la Démo­cra­tie-chré­tienne qui pos­sède un vrai ancrage syn­di­cal). Il y avait donc une dyna­mique contra­dic­toire, dia­lec­tique, entre le gou­ver­ne­ment et sa base sociale mobi­li­sée, entre les grands par­tis de la gauche par­le­men­taire et leurs mili­tants ; des direc­tions poli­tiques et syn­di­cales qui à par­tir de 1972 sont peu à peu dépas­sées par la dyna­mique des luttes sociales et par des formes d’auto-organisation — encore embryon­naires — dans les quar­tiers pauvres (pobla­ciones), dans les entre­prises, nom­mées « pou­voir popu­laire ».


Inpre­cor : Qu’est-ce qui fait qu’à un moment don­né les tra­vailleurs, la popu­la­tion en géné­ral, se mobi­lise et com­mence à réa­li­ser les choses par elle-même ? Com­ment arrive-t-on là ?

Franck Gau­di­chaud : Ce qu’il faut rap­pe­ler, c’est que l’arrivée de l’Unité popu­laire au gou­ver­ne­ment ne se fait pas dans le cadre d’une « élec­tion à froid », mais que cette vic­toire élec­to­rale est le pro­duit d’une mon­tée en puis­sance des mobi­li­sa­tions sociales depuis le milieu des années 1960. L’élection même d’Allende à la pré­si­dence de la Répu­blique se fait dans le cadre des mobi­li­sa­tions col­lec­tives. Par exemple, celles des Comi­tés de l’Unité popu­laire (CUP), qui étaient sen­sés se trans­for­mer ensuite en quelque chose de plus que des comi­tés élec­to­raux. 14 000 comi­tés ont été créés, mobi­li­sant des dizaines de mil­liers de mili­tant-e‑s. L’arrivée d’Allende à la pré­si­dence en 1970, ce n’est pas la fin des luttes, c’est l’extension des luttes. Les tra­vailleurs uti­lisent l’élection d’Allende non pas en atten­dant ce qu’il va faire, mais en accé­lé­rant leurs mobi­li­sa­tions, par­ti­cu­liè­re­ment par les grèves et occu­pa­tions d’usines. On voit par exemple l’augmentation expo­nen­tielle du nombre des grèves « illé­gales », qui va encore s’accélérer en 1971 – 1972, au fur et à mesure que la bour­geoi­sie et les grands par­tis de droite com­prennent que c’est aus­si au niveau éco­no­mique, sur le ter­rain de la lutte des classe, qu’ils doivent com­battre le mou­ve­ment qui accom­pagne Allende. En face, la réponse n’est pas de s’en remettre uni­que­ment au pré­sident — même si sa figure reste tuté­laire pour de grandes majo­ri­tés ouvrières jusqu’au bout. Les ouvriers et syn­di­ca­listes pensent qu’il faut défendre le gou­ver­ne­ment, mais sur­tout le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion, avec les outils dont les tra­vailleurs dis­posent : occu­pa­tion des usines, mani­fes­ta­tion de rue, auto­dé­fense des quar­tiers, etc.

Un des grands pro­jets du gou­ver­ne­ment d’Allende, c’était la consti­tu­tion de « l’aire de pro­prié­té sociale », for­mée des entre­prises natio­na­li­sées. Il y a eu natio­na­li­sa­tion — et expro­pria­tion sans indem­ni­tés- des immenses mines de cuivre, alors aux mains de grandes mul­ti­na­tio­nales et de l’impérialisme, natio­na­li­sa­tion des grands mono­poles indus­triels — 91 —, du sys­tème ban­caire… Mais de nom­breux sala­riés n’étaient pas inclus dans cette « aire sociale » qui pré­voyait éga­le­ment un sys­tème de coges­tion et de par­ti­ci­pa­tion ori­gi­nale. Ces der­niers ont alors dit : « nous aus­si, nous vou­lons inté­grer ce sec­teur natio­na­li­sé, on veut avoir le droit de par­ti­ci­per, de pro­fi­ter de meilleurs salaires, ne plus dépendre du patron, etc… » et donc, au nom des pre­mières mesures prises par le gou­ver­ne­ment, ils se mettent à dépas­ser le cadre res­treint, légal, des réformes pro­po­sée par l’unité popu­laire, à occu­per leurs entre­prises pour impo­ser leur natio­na­li­sa­tion…

Inpre­cor : Est-ce que ce phé­no­mène du « pou­voir popu­laire » com­mence dans le sec­teur qui n’a pas été natio­na­li­sé ?

Franck Gau­di­chaud : En fait, il s’agit d’une dyna­mique com­bi­née. Les grands bas­tions ouvriers (manu­fac­tu­riers par exemple), inté­grés dans le sec­teur natio­na­li­sé, com­mencent peu à peu à cri­ti­quer les limites du sys­tème de coges­tion pro­po­sé par le gou­ver­ne­ment et la prin­ci­pale cen­trale syn­di­cale, le CUT : l’État y nom­mait un admi­nis­tra­teur et il y avait un sys­tème de coges­tion avec des repré­sen­tants des tra­vailleurs et de « comi­tés de pro­duc­tion ». Dans cer­taines de ces entre­prises, où il y avait une forte pré­sence de l’aile gauche de l’unité popu­laire, du PS[[Le Par­ti socia­liste chi­lien était à l’époque un par­ti mar­xiste, avec un sec­teur gauche très fort, notam­ment issu du trots­kisme. Il n’avait rien en com­mun avec la figure du PS actuel. Il n’était pas membre de la Deuxième Inter­na­tio­nale.]] en par­ti­cu­lier, ou du MIR, les syn­di­ca­listes ont com­men­cé à ques­tion­ner et à appro­fon­dir le sys­tème de coges­tion. En même temps, dans les entre­prises qui n’ont pas été natio­na­li­sées, la demande d’intégration devient de plus en plus forte. Elle se fait par pres­sion sur le gou­ver­ne­ment — les mani­fes­ta­tions, les bar­ri­cades dans les grandes artères péri­phé­riques de San­tia­go — ou, très sou­vent, par des occu­pa­tions d’usines dénon­çant les abus patro­naux. Ces « tomas » se font aus­si, de plus en plus, en réac­tion aux attaques de la bour­geoi­sie et de l’extrême-droite. Le moment du saut qua­li­ta­tif, c’est octobre 1972. Dans le superbe film-docu­men­taire « La bataille du Chi­li », Patri­cio Guzmán a inti­tu­lé ce moment « L’insurrection de la bour­geoi­sie » — c’est une bonne image : il y a alors lockout patro­nal à une échelle de masse, blo­cage du pays par le syn­di­cat des camion­neurs (finan­cé direc­te­ment par la CIA) et appuyé par les pro­fes­sions libé­rales. Les limites et fai­blesses du léga­lisme entê­té d’Allende se font jour plus clai­re­ment pour nombre de mili­tant-e‑s ; le gou­ver­ne­ment semble para­ly­sé — il com­mence alors à appe­ler les mili­taires pour main­te­nir « l’ordre » et essayer de dénouer le pro­blème. La réponse des tra­vailleurs, est occu­per beau­coup plus d’entreprises — dans cer­taines les tra­vailleurs ini­tient des formes par­tielles et tran­si­toires de contrôle ouvrier — et d’aider au ravi­taille­ment des quar­tiers alen­tours, de créer des formes de trans­port col­lec­tif alter­na­tif, etc. C’est là que sur­gissent ce qu’on a appe­lé les « cor­dones indus­triales » (cor­dons indus­triels), des coor­di­na­tions hori­zon­tales, ter­ri­to­riales, essen­tiel­le­ment situées dans les grandes artères péri­phé­riques de San­tia­go mais que l’on retrouve aus­si (bien que de manière moindre) de Ari­ca au nord (dans le sec­teur de l’électronique) jusqu’en Pata­go­nie (Pun­ta Are­nas) en pas­sant par des villes comme Concep­ción ou Val­pa­rai­so. Donc dans tout le pays, c’est le même phé­no­mène d’auto-organisation et de coor­di­na­tion ter­ri­to­riale qui sur­git d’en bas, grâce au tra­vail de syn­di­ca­listes et mili­tant-e‑s.


Inpre­cor : Com­ment fonc­tion­nait un tel « cor­don indus­triel » ?

Franck Gau­di­chaud : Il y a eu plu­sieurs dizaines de ces coor­di­na­tions à San­tia­go. Il y a une dis­cus­sion his­to­rio­gra­phique sur les chiffres, mais ce sont plu­sieurs dizaines de mil­liers de sala­rié-e‑s qui étaient concer­né-e‑s (envi­ron 100 000 sur le plan natio­nal). J’ai tra­vaillé durant plu­sieurs années à San­tia­go sur la presse, en fai­sant des dizaines d’interviews, mais il reste dif­fi­cile d’établir le nombre exact de ces struc­tures, car cer­taines sont très actives et d’autres n’existent que « sur le papier », dans la pro­pa­gande de la gauche. C’était un phé­no­mène néan­moins impor­tant, même s’il res­tait mino­ri­taire, mais il concer­nait des sec­teurs clés de l’économie et des franges très actives du champ syn­di­cal et poli­tique.

Le plus puis­sant de ces cor­dons indus­triels était celui de Cerillos-Maipú, dans la com­mune la plus indus­tria­li­sée de San­tia­go (avec 250 entre­prises et des mil­liers de tra­vailleurs). Son orga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale linéaire est très claire, car les entre­prises ont été construites le long des axes rou­tiers et des voies de che­min de fer. Comme je l’explique dans mon livre, il existe ain­si un « cor­don en soi », exis­tant objec­ti­ve­ment dans la géo­gra­phie de la ville, qui va don­ner un « cor­don pour soi », une orga­ni­sa­tion mobi­li­sée, issue de l’auto-organisation de la classe ouvrière. A Maipú, un grand nombre d’entreprises moyennes, qui n’étaient pas inté­grées dans l’aire de la pro­prié­té sociale, étaient des bas­tions syn­di­caux du MIR et de l’aille gauche du PS (très dyna­mique). Dès juin 1972, donc avant la grande crise d’octobre, ce cor­don indus­triel com­mence à s’organiser. Cela indique que cette forme d’organisation était latente au sein de la classe ouvrière et cela explique com­ment lors de la crise d’octobre ces orga­ni­sa­tions se mul­ti­plient.

Ces cor­dons naissent, en géné­ral, de l’initiative de mili­tant-e‑s de gauche et de syn­di­ca­listes. Dans les entre­prises les plus mobi­li­sées, ils sont le fruit de véri­tables assem­blées ouvrières, qui élisent un ou deux délé­gués à l’assemblée du cor­don indus­triel. L’enquête que j’ai réa­li­sé sur le ter­rain indique cepen­dant qu’il faut rela­ti­vi­ser l’image du « soviet à la chi­lienne », car il ne s’agit qu’un début embryon­naire de formes de double pou­voir (au sens de Lénine ou du mar­xiste boli­vien Zava­le­ta Mer­ca­do) — ce qui explique aus­si en par­tie la rapi­di­té du coup d’État —. Les cor­dons ont sou­vent du mal à dépas­ser le stade défen­sif et tran­si­toire, du fait des orien­ta­tions poli­tiques majo­ri­taires de la gauche, de conflits inter-par­ti­sans au sein des entre­prises et des pro­blèmes de coor­di­na­tion com­mu­nale et natio­nale. Ces assem­blées sont ouvertes à toutes et tous, mais en géné­ral ce sont essen­tiel­le­ment les mili­tant-e‑s des par­tis et les diri­geants syn­di­ca­listes de gauche qui y viennent et les animent.

Inpre­cor : Ces assem­blées étaient-elles une forme de dépas­se­ment ou de déve­lop­pe­ment des comi­tés d’unité popu­laire ou fut-ce quelque chose de dif­fé­rent ?

Franck Gau­di­chaud : C’était quelque chose de bien dif­fé­rent car les comi­tés d’unité popu­laire sont ren­trés en réces­sion dès 1971, faute d’orientation poli­tique de la part de la direc­tion de l’unité popu­laire. Les cor­dons étaient donc vrai­ment ancrés dans la classe ouvrière indus­trielle, ils récla­maient le contrôle ouvrier, l’accélération des réformes, tout en défen­dant le gou­ver­ne­ment face à la bour­geoi­sie. Ils sont entrés en contra­dic­tion avec la Cen­trale unique des tra­vailleurs (CUT), qui avait une faible orga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale. Les cor­dons ont donc sup­pléé ce défi­cit d’organisation.

Inpre­cor : Com­ment fonc­tion­nait l’assemblée des tra­vailleurs dans une usine ? Était-ce une assem­blée géné­rale de tous les tra­vailleurs ou bien seule­ment une par­tie d’entre eux y par­ti­ci­paient ?

Franck Gau­di­chaud : C’est aus­si une limite, c’est une his­toire sou­vent dif­fé­ren­ciée, usine par usine. Une étude mono­gra­phique a été faite sur la grande l’usine tex­tile Yarur par l’historien Peter Winn[[Peter Winn, Wea­vers of Revo­lu­tion : The Yarur Wor­kers and Chi­le’s Road to. Socia­lism, New York, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1986.]]. Yarur, un bas­tion de la classe ouvrière, où le niveau d’organisation était tel que ce sont de véri­tables assem­blées de tous les tra­vailleurs qui sur­gissent, dis­cu­tant de poli­tique, de l’orientation de la pro­duc­tion dans l’usine, mais aus­si de la lutte des classes au niveau natio­nal, de la par­ti­ci­pa­tion au cor­don, des limites de la gauche gou­ver­ne­men­tale ou de la voie ins­ti­tu­tion­nelle allen­diste… Dans d’autres usines, c’était plus limi­té et les AG ne regrou­paient que les tra­vailleurs les plus orga­ni­sés et les plus conscients, sou­vent celles et ceux appar­te­nant à l’aile gauche du PS. Selon la géo­gra­phie poli­tique dans l’usine, il n’y avait pas la même dyna­mique. Par exemple, une étude réa­li­sée à chaud auprès de plus de 30 entre­prises confirme que là où la démo­cra­tie chré­tienne ou le PCC domi­naient, le niveau de par­ti­ci­pa­tion était beau­coup plus faible, c’était la bureau­cra­tie syn­di­cale qui don­nait la ligne et la construc­tion des Cor­dons n’étaient pas prioritaire[[Juan Espi­no­sa and Andrew Zim­ba­list, Eco­no­mic Demo­cra­cy : Wor­kers’ Par­ti­ci­pa­tion in Chi­lean Indus­try, 1970 – 1973, Lon­don, Aca­de­mic Press, 1978.]]. On voit là le rôle fon­da­men­tal joué par le PCC dans la période pour cana­li­ser, « modé­rer » mais aus­si pour frei­ner ce type d’initiatives « par en bas » qui dépas­saient le cadre de la CUT et les orien­ta­tions éta­pistes du gou­ver­ne­ment. Le PCC a tout d’abord condam­né fer­me­ment les cor­dons indus­triels envi­sa­gés comme une divi­sion des tra­vailleurs, une ini­tia­tive « gau­chiste » et « aven­tu­riste », alors que ce sont pour­tant les cor­dons indus­triels qui en octobre 1972, puis en juin 1973, dans les grands moments de crise, qui ont per­mis à Allende de res­ter pré­sident. C’est la qu’apparaît clai­re­ment le rôle de tout un sec­teur de l’unité popu­laire, en par­ti­cu­lier du Par­ti com­mu­niste du fait de son implan­ta­tion syn­di­cale, pour frei­ner les ini­tia­tives d’auto-organisation et de ce que je nomme « pou­voir popu­laire consti­tuant », car cela remet­tait en cause les négo­cia­tions en cours avec la démo­cra­tie-chré­tienne au par­le­ment. Au contraire, l’aile gauche du PS, les chré­tiens révo­lu­tion­naires, le MIR appe­laient à « avan­cer sans tran­si­ger » et « créer, créer, le pou­voir popu­laire », sans d’ailleurs que cela soit tou­jours sui­vi par des actions concrètes. Entre pro­pa­gande et action, il y avait aus­si par­fois de nom­breux écarts !

Inpre­cor : Quel était en 1970 – 1973 le taux de syn­di­ca­li­sa­tion ? Et l’influence des par­tis poli­tiques ?

Franck Gau­di­chaud : Le taux de syn­di­ca­li­sa­tion était très dif­fé­ren­cié selon les sec­teurs. Dans le sec­teur public, la syn­di­ca­li­sa­tion était qua­si­ment obli­ga­toire, donc le taux de syn­di­ca­li­sa­tion attei­gnait plus de 85 % ! Dans le sec­teur pri­vé, la syn­di­ca­li­sa­tion était impor­tante — de l’ordre de 20 % — selon les sec­teurs. La Cen­trale unique des tra­vailleurs (CUT) était hégé­mo­nique et fon­da­men­tale pour les mobi­li­sa­tions, mais elle ne repré­sen­tait pas tout le mou­ve­ment syn­di­cal, car dans les petites et moyennes entre­prises, il y avait de nom­breux syn­di­cats non affi­liés à la CUT, du fait du code du tra­vail. La CUT réunit tout de même envi­ron 700 000 sala­riés en 1970 (sur une popu­la­tion de 9 mil­lions d’habitants). Au sein de la cen­trale, il y avait trois cou­rant poli­tiques prin­ci­paux : le PC — très fort, très struc­tu­ré et dis­ci­pli­né, for­te­ment mar­qué par le sta­li­nisme (il avait plus de 250 000 membres) qui était le prin­ci­pal appui d’Allende ; le PS, beau­coup plus divi­sé, avec une forte aile gauche capable même d’appeler à la grève géné­rale insur­rec­tion­nelle, plus inter­clas­siste (envi­rons 180 000 membres) et il ne faut pas oublier la Démo­cra­tie chré­tienne, qui était la deuxième force syn­di­cale. L’extrême gauche, c’était alors sur­tout le Mou­ve­ment de la gauche révo­lu­tion­naire (MIR), très jeune (for­mé en 1965), mar­qué par la théo­rie de la « guerre popu­laire pro­lon­gé » et devant faire face à l’hégémonie des grands par­tis ouvriers, s’insérant dans les sec­teurs plus mar­gi­na­li­sés de la classe ouvrière, moins contrô­lés ‑voire aban­don­nés- par la CUT, avec envi­ron 10/15 000 mili­tant-e‑s très actifs et un cercle de sym­pa­thi­sants plus large. Il exis­tait par ailleurs d’autres petites orga­ni­sa­tions comme le PSR (par­ti socia­liste révo­lu­tion­naire) ou la Ligue com­mu­niste qui se recon­naissent alors dans la 4° inter­na­tio­nale. Plus les limites du pro­jet d’Allende sont appa­rues et les pos­si­bi­li­tés d’une tran­si­tion léga­liste entraient en crise et plus l’influence du MIR diri­gé par Miguel Enri­quez, s’est déve­lop­pée, en par­ti­cu­lier au sein de la gauche de l’unité popu­laire. La poli­tique miriste oscil­lait alors entre une cri­tique du « réfor­misme et du léga­lisme bour­geois » d’Allende et des ten­ta­tives d’alliance avec l’aile gauche du PS. Le MIR a même four­nit un temps une pro­tec­tion rap­pro­chée au pré­sident Allende.

Inpre­cor : Dans le débat que tu as ani­mé lors de l’Université d’été du NPA, un cama­rade chi­lien avait sou­li­gné qu’au sein des struc­tures du pou­voir popu­laire, qui dépas­sait par la pra­tique le pro­jet de l’unité popu­laire, la grande majo­ri­té des tra­vailleurs étaient en même temps « allen­distes ». Com­ment expliques-tu cette situa­tion, des avan­cées pra­tiques et en même temps une forme de sou­mis­sion idéo­lo­gique ?

Franck Gau­di­chaud : Jusqu’au bout Allende est res­té pour la grande majo­ri­té du mou­ve­ment ouvrier « le cama­rade pré­sident », un sym­bole bien plus qu’électoral. Il a même une influence de plus en plus forte sur les ouvriers démo­crates chré­tiens, qui voyaient bien que le gou­ver­ne­ment avait pris des mesures en faveur des sala­rié-e‑s — aug­men­ta­tion des salaires, natio­na­li­sa­tion du cuivre, par­ti­ci­pa­tion et co-ges­tion ouvrière… L’aura cha­ris­ma­tique d’Allende n’a pas été remis en cause jusqu’au bout, mal­gré les limites de son pro­gramme ou les illu­sions sur les forces armées « consti­tu­tion­na­listes ». La contra­dic­tion dia­lec­tique est que le pou­voir popu­laire se déve­lop­pait au nom de la défense du gou­ver­ne­ment, mais sur la base des reven­di­ca­tions propres des tra­vailleurs… qui dépas­saient ce même gou­ver­ne­ment, comme tous les par­tis d’ailleurs. Par exemple, les mots d’ordre du cor­don indus­triel Cerillos y Maipú de 1972, c’est à la fois l’extension du sec­teur natio­na­li­sé, cer­tains demandent un Assem­blée consti­tuante et la fer­me­ture du « Par­le­ment bour­geois », en écho à l’Assemblée popu­laire de Concep­ción de mai 1972, le ravi­taille­ment sous contrôle popu­laire, une inter­ven­tion poli­tique dans l’armée pour y chas­ser les réac­tion­naires… Ils avaient donc des reven­di­ca­tions allant bien au delà du cadre qu’Allende s’était fixé, mais c’était tou­jours au nom des objec­tifs de la gauche gou­ver­ne­men­tale. En témoigne éga­le­ment la lettre « au cama­rade pré­sident », du 5 sep­tembre 1973, de la coor­di­na­tion pro­vin­ciale des cor­dons indus­triels de San­tia­go (qui est pré­sent dans le livre « Ven­ce­re­mos »), qui disait en sub­stance « si vous ne faites pas confiance aux masses, si vous conti­nuez à ter­gi­ver­ser et à cher­cher des alliances par­le­men­taires avec la Démo­cra­tie chré­tienne ou à inté­grer les mili­taires au gou­ver­ne­ment, vous aurez la res­pon­sa­bi­li­té du mas­sacre froid de la classe ouvrière ». Mais c’est encore une demande à Allende pour qu’il s’appuie plus for­te­ment sur les formes de pou­voir popu­laire. Cela sou­ligne aus­si que le sec­teur dit « rup­tu­riste », révo­lu­tion­naire — le MIR, l’aile gauche du PS et les sec­teurs chré­tiens radi­ca­li­sés — n’a pas réus­si à faire pas­ser, à pro­po­ser un pro­jet alter­na­tif à l’allendisme, à la stra­té­gie d’une tran­si­tion légale, paci­fique, au socia­lisme. A deux reprises, Allende intègre les plus hauts repré­sen­tants des forces armées à son gou­ver­ne­ment, y com­pris aux côtés des plus hautes diri­geants de la CUT, eux aus­si nom­més ministres… C’est Allende qui nomme Pino­chet chef d’Etat major en aout 1973, per­sua­dé qu’il s’agit d’un « léga­liste ». Et c’est l’armée qui est char­gée par l’unité popu­laire de reprendre en main le ravi­taille­ment ou de « contrô­ler » la cir­cu­la­tion des armes, ce qui lui per­met un an avant le coup d’investir les usines et d’évaluer les résis­tances.

Si les mili­tants miristes avaient eu rai­son sur une série de choses — ils annon­çaient le coup d’État plus de deux ans à l’avance, ils insis­taient sur la néces­si­té d’un tra­vail poli­tique auprès des sol­dats ain­si que sur la néces­si­té de ren­for­cer les formes de pou­voir popu­laire — cette orga­ni­sa­tion révo­lu­tion­naire n’a pas pu repré­sen­ter une alter­na­tive poli­tique natio­nale, aux yeux des grandes masses popu­laires, qui aurait pu faire bas­cu­ler le cours de l’histoire.

Inpre­cor : Peux tu reve­nir sur l’Assemblée popu­laire de Concep­ción ?

Franck Gau­di­chaud : Les diver­gences s’accumulaient au sein de la gauche, à la suite des trac­ta­tions per­ma­nentes d’Allende et du PC pour essayer de trou­ver des accords avec la Démo­cra­tie chré­tienne pour pou­voir conti­nuer à légi­fé­rer et à conso­li­der leur modèle, alors que la gauche ‑c’est essen­tiel- est mino­ri­taire au par­le­ment. Face à cela, on assiste à la mon­tée des luttes sociales qui font que des sec­teurs locaux et régio­naux du PS, du MAPU — des chré­tiens radi­ca­li­sés qui sont sor­tis de la Démo­cra­tie chré­tienne — et du MIR appellent à accé­lé­rer les choses, à « avan­cer sans tran­si­ger », à entrer en rup­ture avec l’État et l’ordre domi­nant. Suite à des grandes mani­fes­ta­tions, en mai 1972, a lieu une Assem­blée popu­laire à Concep­ción à l’appel des dizaines d’organisations syn­di­cales et sociales, de comi­tés de quar­tiers, et de toute la gauche, sans les com­mu­nistes. L’assemblée appelle à l’unification des formes du pou­voir popu­laire. Par­fois, à pos­té­rio­ri, on a vou­lu y voir une sorte de double pou­voir popu­laire. En réa­li­té, cela a été une grande assem­blée déli­bé­ra­tive, d’alerte, de la part de la gauche de l’unité popu­laire et de l’extrême gauche, plus d’interpellation du gou­ver­ne­ment, qu’un double pou­voir, comme on l’a par­fois cru ici en France. Au début, il devait s’agir d’un débat entre par­tis, mais les syn­di­ca­listes et les mili­tants sociaux ont impo­sé leur voix, inter­ve­nant sur les contra­dic­tions de la période, cri­ti­quant leurs direc­tions poli­tiques, etc. L’assemblée a été immé­dia­te­ment dénon­cée : par le PC, qui a été le seul par­ti refu­sant d’y par­ti­ci­per, comme une manœuvre gau­chiste, voire mani­pu­lée par l’impérialisme, et par Allende lui-même, qui dès le len­de­main dans une tri­bune du Mer­cu­rio, en sou­li­gnant qu’il pour­rait s’agir d’une divi­sion dan­ge­reuse pour le gou­ver­ne­ment popu­laire et appe­lant à l’unité der­rière l’éxcutif.


Inpre­cor : Tu as par­lé des cor­dons indus­triels. Il y avait aus­si ce qui a été appe­lé les « com­man­dos com­mu­naux ». Peux tu dire en quoi c’est dif­fé­rent des cor­dons…

Franck Gau­di­chaud : Les com­man­dos com­mu­naux étaient essen­tiel­le­ment une reven­di­ca­tion du MIR et de cer­tains sec­teurs de la gauche de l’unité popu­laire. Ils étaient cen­sés regrou­per au delà de la classe ouvrière, tous les sec­teurs domi­nés des classes popu­laires, les « pauvres de la ville » comme disait le MIR, les étu­diants, les petits com­mer­çants, les pay­sans. Ce devait être une pré­fi­gu­ra­tion de futures com­munes révo­lu­tion­naires. C’est la théo­rie, défen­due en par­ti­cu­lier par le MIR. Dans la pra­tique, on constate qu’ils avaient beau­coup de mal à dépas­ser le stade d’une orga­ni­sa­tion des sec­teurs sociaux urbains dits « mar­gi­naux », des pobla­dores et les pro­blé­ma­tiques du ravi­taille­ment de ces quar­tiers. Le manque de jonc­tion entre classe ouvrière et ces frac­tions impor­tantes du mou­ve­ment social, a été une autre dif­fi­cul­té pour ce pro­ces­sus révo­lu­tion­naire : com­ment construire l’unité de ce camp social, très hété­ro­gène et aux pra­tiques his­to­riques sépa­rées ? La gauche du PS au contraire sou­hai­tait don­ner la prio­ri­té aux cor­dons. Très sou­vent ce débat a repré­sen­té la dif­fé­rence de l’insertion sociale des par­tis : le PS était très fort dans les cor­dons indus­triels et la classes ouvrière, le MIR, qui avait une faible inser­tion indus­trielle, a déve­lop­pé les com­man­dos com­mu­naux, en par­tant des quar­tiers pauvres, comme à Nue­va La Haba­na. À pos­té­rio­ri, on peut ana­ly­ser cela comme une orien­ta­tion erro­née du MIR, qui a tou­jours vou­lu que les cor­dons indus­triels — la forme la plus avan­cée du pou­voir popu­laire consti­tuant chi­lien — soient réin­té­grés dans la CUT, car dans sa concep­tion le com­man­do com­mu­nal était la forme véri­table forme du pou­voir popu­laire. Or ce qui a fonc­tion­né réel­le­ment, ce sont les cor­dons indus­triels, tout du moins à San­tia­go et dans cer­taines villes moyennes… Bien sur, il fau­drait éga­le­ment ana­lyse ce qui se passe à la cam­pagne, mais c’est un autre débat et cela signi­fie une autre recherche. Quoi qu’il en soit, le MIR n’a pas sai­si jusqu’au bout la néces­si­té de cen­tra­li­ser, de coor­don­ner ces cor­dons indus­triels, qui furent par­mi les « tré­sors per­dus » ‑pour para­phra­ser Han­na Arendt- de la révo­lu­tion chi­lienne… et qui à 40 ans du coup d’Etat et de la répres­sion, méritent d’être sor­tis de l’oubli afin d’en tirer des leçons pour l’avenir.

Pro­pos recueillis par Jan Malews­ki.

Franck Gau­di­chaud, est ensei­gnant-cher­cheur à l’université de Gre­noble et membre des revues Dis­si­dences et Contre­Temps. Il vient de publier deux livres. Le pre­mier, « Chi­li : mille jours qui ébran­lèrent le monde, Le gou­ver­ne­ment Allende (1970 – 1973) » (Presses Uni­ver­si­taires de Rennes, Rennes 2013 — www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=3265), ana­lyse la dis­cor­dance du temps entre les luttes sociales et le temps ins­ti­tu­tion­nel du gou­ver­ne­ment Allende, ain­si que la crise du pro­jet du pas­sage paci­fique au socia­lisme. Le second, « Ven­ce­re­mos » (Syl­lepse, Paris 2013- www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_580-Venceremos-.html), pré­sente en fran­çais les docu­ments du pou­voir popu­laire chi­lien des années 1970 – 1973.