Chili : Michèle Bachelet fera-t-elle tomber le système éducatif Pinochetiste ?

Lors des élections le grand vainqueur est l'abstention (52%) qui marque la poursuite de la crise de légitimité du modèle dans son ensemble.

Michèle Bache­let vient d’être élue pré­si­dente du Chi­li avec 63 % des voix pour la « Nou­velle Majo­ri­té ». La pres­sion du mou­ve­ment pour l’é­du­ca­tion gra­tuite au Chi­li — enclen­ché en 2006 et deve­nu gigan­tesque en 2011- a été constante pen­dant la cam­pagne. Michèle Bache­let, sous cette contrainte, a du faire des pro­messes sur une réforme de l‘éducation : « que nous vou­lons mener à bien et qui va répondre clai­re­ment aux dési­rs et aux rêves que les étu­diants ont eu toutes ces années” (dis­cours du 17/12/13). Michèle Bache­let est-elle en capa­ci­té de mener une réforme de l’é­du­ca­tion conforme aux attentes de toute la socié­té chi­lienne ? Tout porte à croire que non… Sauf sous pres­sion d’un nou­veau mou­ve­ment social.

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L’é­du­ca­tion au Chi­li.

Très rapi­de­ment après le coup d’E­tat contre Sal­va­dor Allende du 11 sep­tembre 1973, une entre­prise de casse du sys­tème édu­ca­tif éga­li­taire mis en place par l’U­ni­té Popu­laire est opé­ré, ins­pi­ré par les appren­tis sor­ciers ultra libé­raux de l’E­cole de Chi­ca­go. La LOCE (Ley Orgá­ni­ca Consti­tu­cio­nal de Enseñan­za) et l’a­bou­tis­se­ment de cette casse en mars 1990 (après le retour à la « démo­cra­tie négo­ciée » entre la Concertation1 et les tor­tion­naires du régime). Cette loi modi­fie en pro­fon­deur le sys­tème édu­ca­tif dans ses struc­tures et son finan­ce­ment : réforme consti­tu­tion­nelle pour ins­crire l’é­du­ca­tion à la charge des parents et non plus de l’E­tat ; décen­tra­li­sa­tion avec le trans­fert des res­pon­sa­bi­li­tés et des moyens aux muni­ci­pa­li­tés , mise en place de trois types d’écoles : l’école publique dite école muni­ci­pale, l’école pri­vée sub­ven­tion­née et l’école pri­vée ; perte du sta­tut de fonc­tion­naire pour les ensei­gnants.

Paral­lè­le­ment, un sys­tème uni­ver­sel de bons d’études est mis en place afin de per­mettre à tous les élèves de s’inscrire dans une école pri­vée ou publique (toutes payantes !!!) ; une allo­ca­tion men­suelle pro­por­tion­nelle au nombre d’inscriptions est accor­dée à ces écoles. Entre 1981 et 1996, le taux des ins­crip­tions dans le sec­teur pri­vé passe de 15 % à 33 % de la popu­la­tion sco­laire totale. En 2008, seule­ment 17 % des coûts de l’é­du­ca­tion supé­rieure étaient sup­por­tés par l’E­tat, 83 % par les familles. La pos­si­bi­li­té de s’inscrire dans ces écoles tient uni­que­ment à la capa­ci­té des familles à s’en­det­ter. Ce sys­tème a géné­ré d’é­normes ten­sions car il est la seconde plus impor­tante source de pro­fits au Chi­li après l’ex­ploi­ta­tion du Cuivre. En 2006, la révo­lu­tion des « Pin­guouins » (à cause des uni­formes des lycéens) a désta­bi­li­sé le pre­mier man­dat de Michèle Bache­let. Sa seule réponse a été de faci­li­ter le recours au cré­dit qui a connu une aug­men­ta­tion de 28 % pour les familles depuis lors, et ce ‚au pro­fit des puis­santes banques chi­liennes.

En 2011, sous la pré­si­dence de Sebas­tian Pine­ra, le Mou­ve­ment étu­diant pous­sé par le mou­ve­ment lycéen a fait connaître au Chi­li ses pre­mières mani­fes­ta­tions géantes depuis 1973. Fort de 89 % d’o­pi­nion favo­rable, il a pro­fon­dé­ment remis en cause la notion de « pro­fit » dans l’é­du­ca­tion et dans la socié­té entière en allant jus­qu’à reven­di­quer la natio­na­li­sa­tion du cuivre et une nou­velle consti­tu­tion pour per­mettre de finan­cer l’E­du­ca­tion Gra­tuite. Ce sont des mesures fon­da­men­tales que Michèle Bache­let ver­sion 2013 n’est en rien prête à appli­quer, ce qui remet for­te­ment en cause les belles pro­messes de cam­pagne.

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Quelques signes posi­tifs…

L’é­lec­tion pré­si­den­tielle de 2013 a vu pour la pre­mière fois depuis 1973 deux anti-libé­raux consé­quents comme can­di­dats : Roxa­na Miran­da et Mar­cel Claude tota­li­sant seule­ment un peu plus de 3 % des voix mais ayant pu défendre un pro­gramme de rup­ture avec l’hé­ri­tage pino­che­tiste (Consti­tu­tion, pri­va­ti­sa­tions, extrac­ti­visme minier, impôts faibles) mais le grand vain­queur est l’abs­ten­tion (52%) qui marque la pour­suite de la crise de légi­ti­mi­té du modèle dans son ensemble.

Des repré­sen­tants du mou­ve­ment étu­diant ont été élus au Par­le­ment, « Le Par­ti Com­mu­niste a dou­blé son nombre de sièges au Par­le­ment, pas­sé de trois à six, et pré­tend y avoir fait entrer les mou­ve­ments sociaux, puisque les ex-diri­geantes étu­diantes Cami­la Val­le­jo et Karol Cario­la [toutes deux membres du Par­ti Com­mu­niste Chi­lien ont été élues dépu­tés », explique Franck Gau­di­chaud, uni­ver­si­taire. Les ex-diri­geants étu­diants Gior­gio Jack­son (Révo­lu­tion Démo­cra­tique) et Gabriel Boric (Gauche Auto­nome) ont éga­le­ment été élus au Par­le­ment. La vic­toire de Gabriel Boric est incroyable : « c’est le seul des ex-lea­ders étu­diants qui a concou­ru à l’élection en dehors de la Nou­velle Majo­ri­té », pré­cise Felipe Por­tales — Socio­logue. « Il a gagné la dépu­ta­tion sans l’appui d’aucune des coa­li­tions, et a réus­si à rompre le sys­tème bino­mi­nal [ins­tau­ré par Pino­chet, ce sys­tème assure le mono­pole des sièges aux deux blocs majo­ri­taires], ce qui n’était encore jamais arri­vé », sou­ligne Franck Gau­di­chaud.

La Nou­velle Majo­ri­té, avec les voix de Gabriel Boric et de Gior­gio Jack­son, « dis­po­se­ra des majo­ri­tés qua­li­fiées au Par­le­ment pour réfor­mer les lois orga­niques consti­tu­tion­nelles ». Ils pour­ront donc modi­fier le sys­tème élec­to­ral bino­mi­nal, fon­da­men­ta­le­ment anti­dé­mo­cra­tique, mais aus­si le « Plan Labo­ral » en vigueur depuis 1979, qui prive les tra­vailleurs d’un authen­tique droit de grève et res­treint l’action syn­di­cale, les fonds de pen­sions pri­vés (AFP) fon­dés en 1980, et le sys­tème d’assurance de san­té pri­vé (ISAPRE) créé en 1981. « S’ils ne le font pas, c’est qu’ils ne veulent pas réfor­mer, conclut-il. En revanche ils n’auront pas la majo­ri­té qua­li­fiée des deux-tiers pour lan­cer la réforme consti­tu­tion­nelle ». Par ailleurs « Bache­let a répé­té qu’elle ne sou­hai­tait pas éta­blir une nou­velle Consti­tu­tion, si ce n’est à tra­vers les canaux ins­ti­tu­tion­nels – ce qui signi­fie qu’elle rejette l’option de l’Assemblée Consti­tuante », constate Felipe Por­tales. « Les mou­ve­ments sociaux de 2011 ont impo­sé un agen­da élec­to­ral à la Nou­velle Majo­ri­té. Si le pro­gramme de Bache­let pré­voit, entre autres, une réforme de l’éducation, et sa gra­tui­té pro­gres­sive au bout de six ans dans les éta­blis­se­ments qui reçoivent des sub­ven­tions d’Etat, c’est grâce à eux », estime Franck Gau­di­chaud.

Les dépu­tés « étu­diants » du Par­ti Com­mu­niste ont un accord poli­tique avec la Nou­velle Majo­ri­té qui peut limi­ter for­te­ment leurs marges de manœuvre au Par­le­ment mais le mou­ve­ment étu­diant est bien déci­dé à « pour­rir la vie » de Michèle Bache­let au pou­voir, comme l’a expri­mé Eloi­sa Gon­za­lez, porte parole lycéenne, au moment de l’oc­cu­pa­tion du siège de cam­pagne de Michèle Bache­let entre les deux tours de la Pré­si­den­tielle.

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Quel ave­nir pour le Chi­li ?

L’abstention sans pré­cé­dent, l’ex­plo­sion des mou­ve­ments sociaux, des mou­ve­ments éco­lo­gistes face aux grands bar­rages et aux entre­prises minières, la conti­nui­té du fort mou­ve­ment Mapuche (Indi­gènes du Sud du pays contre lequel Michèle Bache­let avait uti­li­sé la légis­la­tion anti-ter­ro­riste) montre que nul chèque en blanc est don­né à Michèle Bache­let pour son second man­dat. La ques­tion est : Le mou­ve­ment social au Chi­li sera-t-il suf­fi­sam­ment fort pour remettre en cause l’in­té­gra­li­té de l’hé­ri­tage de la dic­ta­ture de Pino­chet et des Chi­ca­go boys ? Michèle Bache­let ne va pas remettre en cause d’elle même les inté­rêts de ses alliés de la Concer­ta­tion dont beau­coup de diri­geants sont dans le busi­ness de l’éducation, des mines, des banques, des fonds de pen­sions et de la san­té.

Il sem­ble­rait que le plus fort des mobi­li­sa­tions vont tour­ner autour de l’as­sem­blée consti­tuante qui est une reven­di­ca­tion his­to­rique. Ser­gio Grez, his­to­rien, sou­ligne que cha­cune des consti­tu­tions écrites au Chi­li a exclu la majo­ri­té des citoyens : « La science poli­tique pour­rait dif­fi­ci­le­ment consi­dé­rer comme démo­cra­tique un pays dans lequel il n’y a jamais eu un débat natio­nal concer­nant les normes essen­tielles qui doivent régir sa vie col­lec­tive. Il s’agit d’un pays semi-démo­cra­tique, avec une citoyen­ne­té res­treinte. » Gus­ta­vo Ruz, juriste et membre du Mou­ve­ment pour l’Assemblée consti­tuante, for­mule des cri­tiques à l’égard des diri­geants tra­di­tion­nels. A son avis, ce sont eux qui entravent la concré­ti­sa­tion d’une Consti­tuante. Il espère que les par­le­men­taires récem­ment élus tien­dront parole et sou­tien­dront cette voie de chan­ge­ment. Les forces qui mènent la cam­pagne « Mar­ca tu voto AC » [écrire sur le bul­le­tin de vote « Assem­blée Consti­tuante »] res­tent atten­tives au débat consti­tu­tion­nel et joue­ront cer­tai­ne­ment un rôle dans les mobi­li­sa­tions à venir.

40 ans après le coup d’état mili­taire contre Sal­va­dor Allende, il fau­dra être très atten­tif à la suite des mobi­li­sa­tions chi­liennes sur fond de crise de légi­ti­mi­té du modèle néo­li­bé­ral ins­tal­lé pen­dant la dic­ta­ture mili­taire, modèle qui a été le labo­ra­toire du sys­tème libé­ral pla­né­taire en crise aujourd’hui. Ces mobi­li­sa­tions ouvrent la brèche à une trans­for­ma­tion sociale pro­fonde au Chi­li, et peut être ailleurs.

Julien Ter­rié — Syn­di­ca­liste.

Auteur du docu­men­taire : « Fis­sure du modèle chi­lien » sur les mobi­li­sa­tion pour l’é­du­ca­tion gra­tuite au Chi­li : contact@faltoulouse.fr

Source : media­part