La couleur de la justice

Par Michelle Alexan­der


Tra­duit par Ani­ka Scher­rer

Incar­cé­ra­tion de masse et nou­velle ségré­ga­tion raciale aux États-Unis

« Michelle Alexan­der exa­mine tous les élé­ments et en arrive à la conclu­sion que notre sys­tème car­cé­ral est une forme unique de contrôle social, à l’instar de l’esclavage et de Jim Crow, les sys­tèmes qu’il est venu rem­pla­cer. Elle n’est pas la pre­mière à faire ce constat amer mais ce livre est sai­sis­sant, par l’intelligence de ses idées, la puis­sance avec laquelle les faits sont résu­més et la force de son écri­ture », New York Review of Books.

« La bible d’un mou­ve­ment social », San Fran­cis­co ­Chro­nicle.

« Ines­ti­mable, un guide éblouis­sant et pro­vi­den­tiel pour s’y retrou­ver dans le laby­rinthe de pro­pa­gande, de dis­cri­mi­na­tion et de poli­tiques racistes qui se pré­sentent sous de nom­breux noms, y com­pris sous celui de ce qu’on appelle jus­tice », Dai­ly Kos.

« Sans aucun doute, le livre le plus impor­tant publié depuis le début de ce siècle sur les États-Unis », Bir­min­gham News.

Avec l’aimable auto­ri­sa­tion des Edi­tions Syl­lepse

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Intro­duc­tion[[Cha­pitre tra­duit par le col­lec­tif Angles Morts.]]

Jar­vious Cot­ton ne peut pas voter. Comme son père, son grand-père, son arrière-grand-père et son arrière-arrière-grand-père, on lui a refu­sé le droit de par­ti­ci­per à notre démo­cra­tie élec­to­rale. L’arbre généa­lo­gique de la famille Cot­ton résume l’histoire de plu­sieurs géné­ra­tions de Noirs nés aux États-Unis mais à qui on dénie une des liber­tés les plus élé­men­taires que pro­met la démo­cra­tie, celle de choi­sir par le vote ceux qui édic­te­ront les règles et les lois qui gou­vernent notre vie. L’arrière-arrière-grand-père ne pou­vait pas voter car il était esclave. Son arrière-grand-père fut bat­tu à mort par le Ku Klux Klan pour avoir ten­té de voter. Son grand-père en fut empê­ché par les menaces du Ku Klux Klan. Son père ne put le faire à cause des taxes élec­to­rales et des tests d’alphabétisation. Aujourd’hui, Jar­vious Cot­ton ne peut pas voter parce que, comme de nom­breux hommes noirs aux États-Unis, il a l’étiquette de « cri­mi­nel » et se trouve en liber­té conditionnelle[[Jarvious Cot­ton était plai­gnant dans l’affaire Cot­ton vs For­dice (157 F 3d 388, 1998), dans laquelle il fut esti­mé que les dis­po­si­tions de l’État du Mis­sis­sip­pi quant à la pri­va­tion des droits civiques pour les cri­mi­nels avaient per­du leur carac­tère dis­cri­mi­na­toire sur le plan racial. Les infor­ma­tions sur l’arbre généa­lo­gique de la famille Cot­ton ont été obte­nues par Emi­ly Bol­ton, le 29 mars 1999, lors d’un entre­tien réa­li­sé avec Cot­ton à la pri­son d’État du Mis­sis­sip­pi. Jar­vious Cot­ton fut libé­ré en condi­tion­nelle, dans un État, le Mis­sis­sip­pi, qui refuse le droit de vote aux per­sonnes en condi­tion­nelle.]].

L’histoire des Cot­ton illustre bien le vieil adage selon lequel « il faut que tout change pour que rien ne change ». À chaque géné­ra­tion, de nou­velles tac­tiques ont été uti­li­sées pour atteindre les mêmes objec­tifs, ceux que s’étaient déjà fixés les Pères fon­da­teurs. Pour ces der­niers, il était fon­da­men­tal de refu­ser la citoyen­ne­té aux Afri­cains-Amé­ri­cains, alors que se consti­tuait l’Union ori­gi­nelle. Deux siècles plus tard, l’Amérique n’est tou­jours pas une démo­cra­tie éga­li­taire. Les argu­ments et jus­ti­fi­ca­tions maintes fois avan­cés pour défendre la dis­cri­mi­na­tion et l’exclusion raciales sous ses diverses formes ont chan­gé mais le résul­tat est en grande par­tie le même. Aujourd’hui, un pour­cen­tage extra­or­di­naire d’hommes noirs aux États-Unis sont léga­le­ment pri­vés du droit de vote, comme leurs ancêtres l’ont été tout au long de l’histoire amé­ri­caine. Il subissent éga­le­ment une dis­cri­mi­na­tion léga­li­sée à l’embauche, au loge­ment, à l’éducation, aux pres­ta­tions sociales, au droit à être juré, tout comme leurs parents, leurs grands-parents et leurs arrière-grands-parents à leur époque.

Les chan­ge­ments sur­ve­nus depuis l’effondrement du sys­tème Jim Crow concernent moins les struc­tures fon­da­men­tales de notre socié­té que le lan­gage employé pour les jus­ti­fier. À l’ère de l’indifférence à la cou­leur de peau [color-blind­ness], il n’est désor­mais plus socia­le­ment accep­table de jus­ti­fier la dis­cri­mi­na­tion, l’exclusion et le mépris en invo­quant expli­ci­te­ment la race. Nous ne le fai­sons donc pas. Plu­tôt que la race, c’est le sys­tème judi­ciaire qui est employé pour éti­que­ter des gens de cou­leur comme « cri­mi­nels » et pour repro­duire toutes ces pra­tiques sup­po­sées appar­te­nir au pas­sé. Aujourd’hui, il est par­fai­te­ment légal de dis­cri­mi­ner les « cri­mi­nels » tout comme il était aupa­ra­vant légal de dis­cri­mi­ner les Afri­cains-Amé­ri­cains. Une fois que vous êtes éti­que­té « cri­mi­nel », les formes de dis­cri­mi­na­tion tra­di­tion­nelles – à l’embauche, au loge­ment, au droit de vote, à l’éducation, aux aides ali­men­taires et autres pres­ta­tions sociales, ain­si qu’au ser­vice comme juré – deviennent sou­dai­ne­ment légales. En tant que « cri­mi­nel », vous avez à peine plus de droits, et êtes sans doute moins res­pec­té, qu’un homme noir vivant dans l’Alabama au plus fort du sys­tème Jim Crow. Nous n’avons pas mis fin aux castes raciales, nous les avons sim­ple­ment remo­de­lées.

C’est avec réti­cence que je suis par­ve­nue aux conclu­sions que pré­sente ce livre. Il y a dix ans, j’aurais pro­tes­té éner­gi­que­ment contre son affir­ma­tion cen­trale : quelque chose res­sem­blant à un sys­tème de castes raciales existe actuel­le­ment aux États-Unis. Si Barack Oba­ma avait été élu pré­sident à cette époque, j’aurais consi­dé­ré que son élec­tion mar­quait le triomphe de la nation sur les castes raciales, qu’elle consti­tuait le der­nier clou plan­té dans le cer­cueil de Jim Crow. Mon eupho­rie aurait été tem­pé­rée en consta­tant le che­min res­tant à par­cou­rir pour atteindre la terre pro­mise de la jus­tice raciale en Amé­rique, mais ma convic­tion que rien ne res­sem­blant même de loin à Jim Crow n’existe dans ce pays serait demeu­rée.

Aujourd’hui, mon enthou­siasme au sujet de l’élection d’Obama est pon­dé­ré par beau­coup plus de cir­cons­pec­tion. En tant que femme afri­caine-amé­ri­caine, mère de trois enfants sup­po­sés ne jamais voir un homme noir être élu pré­sident des États-Unis, j’étais aux anges le soir de l’élection. Cepen­dant, alors que je quit­tai les fes­ti­vi­tés, encore pleine d’espoir et d’enthousiasme, je fus immé­dia­te­ment rap­pe­lée aux bru­tales réa­li­tés du nou­veau Jim Crow. Un homme noir était à genoux dans le cani­veau, menot­té dans le dos, entou­ré par plu­sieurs offi­ciers de police qui dis­cu­taient, bla­guaient, igno­raient son exis­tence. Les gens conti­nuaient à sor­tir de l’immeuble, beau­coup fixaient pen­dant un moment cet homme noir pros­tré dans la rue, puis détour­naient leur regard. Pour cet homme, que signi­fiait l’élection de Barack Oba­ma ?

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Comme beau­coup d’avocats des droits civiques, les vic­toires des années 1950 et 1960 m’ont pous­sée à suivre des études de droit. En dépit du déve­lop­pe­ment d’une oppo­si­tion poli­tique et sociale aux poli­tiques cor­rec­trices telles que la dis­cri­mi­na­tion posi­tive, je m’accrochais à l’idée que les maux de Jim Crow appar­te­naient au pas­sé et que même si un long che­min res­tait à par­cou­rir pour réa­li­ser le rêve d’une démo­cra­tie éga­li­taire et mul­ti­ra­ciale, nous avions fait de véri­tables pro­grès et devions lut­ter pour pré­ser­ver nos acquis. Je pen­sais alors que mon rôle d’avocate des droits civiques était de me joindre aux alliés du pro­grès racial pour résis­ter aux attaques contre la dis­cri­mi­na­tion posi­tive et éli­mi­ner les der­niers ves­tiges du régime Jim Crow, notam­ment notre sys­tème édu­ca­tif tou­jours ségré­gué et inéga­li­taire. Les pro­blèmes qui frap­paient les com­mu­nau­tés de cou­leur pauvres, y com­pris ceux liés à la délin­quance et à l’augmentation des taux d’incarcération, étaient pour moi une consé­quence de la pau­vre­té et de l’absence d’une édu­ca­tion de qua­li­té, le legs vivace de l’esclavage et de Jim Crow. Je n’avais jamais envi­sa­gé sérieu­se­ment la pos­si­bi­li­té qu’un nou­veau sys­tème de castes raciales fonc­tionne dans ce pays. Ce nou­veau sys­tème avait été mis en place rapi­de­ment et était lar­ge­ment invi­sible, même pour les gens comme moi.

Cette idée d’un nou­veau sys­tème de castes raciales m’a effleu­ré pour la pre­mière fois l’esprit il y a plus de dix ans, quand mon regard fut atti­ré par une affiche orange. Je me pres­sais pour prendre mon bus, quand je remar­quai sur une pan­carte agra­fée à un poteau télé­pho­nique ces grosses lettres hur­lant : LA GUERRE CONTRE LA DROGUE EST LE NOUVEAU JIM CROW. Je m’arrêtai un moment pour par­cou­rir le texte du tract. Un groupe radi­cal orga­ni­sait dans la com­mu­nau­té un mee­ting sur les vio­lences poli­cières, la nou­velle loi cali­for­nienne des trois fautes et l’expansion du sys­tème péni­ten­tiaire amé­ri­cain. Le mee­ting était orga­ni­sé à quelques blocs de là, dans une petite église pou­vant accueillir tout au plus une cin­quan­taine de per­sonnes. Je sou­pi­rai et mar­mon­nai quelque chose du genre « oui, le sys­tème judi­ciaire est raciste à bien des égards, mais ça n’aide pas de faire ce type de com­pa­rai­son absurde. Les gens vont sim­ple­ment croire que vous êtes fou ». Puis je tra­ver­sai la route et sau­tai dans le bus. J’allais prendre mes nou­velles fonc­tions de direc­trice du Racial Jus­tice Pro­ject de l’American Civil Liber­ties Unions (ACLU) du nord de la Cali­for­nie.

À l’époque où je com­men­çai à tra­vailler à l’ACLU, je pen­sais que le sys­tème judi­ciaire avait des pro­blèmes liés à des a prio­ri raciaux, tout comme l’ensemble des grandes ins­ti­tu­tions majeures de notre pays. En tant qu’avocate ayant mené de nom­breuses actions col­lec­tives et plai­dé dans des affaires de dis­cri­mi­na­tion à l’embauche, j’étais très consciente des nom­breuses façons dont les sté­réo­types raciaux peuvent façon­ner les prises de déci­sion, avec des consé­quences dévas­ta­trices. J’étais fami­lière des défis posés par la réforme d’institutions dans les­quelles la stra­ti­fi­ca­tion raciale est consi­dé­rée comme la consé­quence natu­relle de dif­fé­rences d’éducation, de dif­fé­rences cultu­relles, de moti­va­tion et, comme cer­tains le croient encore, d’aptitudes innées. Une fois à l’ACLU, je me concen­trais sur la réforme du sys­tème judi­ciaire et ten­tais avec d’autres d’identifier et d’éliminer le biais racial dès qu’il mon­trait son visage hideux.

En quit­tant l’ACLU, j’en suis venue à pen­ser que j’avais tort au sujet du sys­tème judi­ciaire. Il ne s’agissait pas sim­ple­ment d’une autre ins­ti­tu­tion infec­tée par le biais racial mais d’un monstre tout à fait dif­fé­rent. Les acti­vistes qui avait agra­fé la pan­carte sur le poteau télé­pho­nique n’étaient pas fous, pas plus que la poi­gnée d’avocats et de mili­tants à tra­vers le pays qui com­men­çaient à éta­blir un lien entre notre actuel sys­tème d’incarcération de masse et des formes anté­rieures de contrôle social. Je me suis ren­due compte assez tar­di­ve­ment que l’incarcération de masse était un sys­tème de contrôle social racia­li­sé, à la fois total et dis­si­mu­lé, qui fonc­tion­nait d’une façon sem­blable à Jim Crow.

D’après mon expé­rience, les per­sonnes incar­cé­rées font faci­le­ment le paral­lèle entre les deux sys­tèmes de contrôle. Une fois libé­rées, elles sont sou­vent pri­vées du droit de vote, exclues des jurys et condam­nées à une exis­tence de ségré­ga­tion raciale et de subor­di­na­tion. Une toile d’araignée faite de lois, de règle­ments et de règles infor­melles, puis­sam­ment ren­for­cés par la stig­ma­ti­sa­tion sociale, les confine dans les marges de la socié­té domi­nante et leur refuse l’accès à l’économie légale. Elle leur refuse éga­le­ment la pos­si­bi­li­té d’obtenir un emploi, un loge­ment, des pres­ta­tions sociales, tout comme les Afri­cains-Amé­ri­cains assi­gnés à une citoyen­ne­té ségré­guée et de seconde classe à l’époque de Jim Crow.

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Ceux d’entre nous qui ont obser­vé ce monde à une dis­tance confor­table – tout en affi­chant de la com­pas­sion pour la détresse du « sous-pro­lé­ta­riat » [under­class] – tendent à inter­pré­ter l’expérience de ceux qui sont pris dans les filets du sys­tème judi­ciaire à tra­vers une ver­sion popu­la­ri­sée des sciences sociales, attri­buant l’augmentation sidé­rante des taux d’incarcération dans les com­mu­nau­tés de cou­leur aux consé­quences de la pau­vre­té, de la ségré­ga­tion raciale, des inéga­li­tés sco­laires et des réa­li­tés, sup­po­sées, du mar­ché de la drogue, « réa­li­tés » qui incluent la croyance erro­née selon laquelle la plu­part des dea­lers sont noirs ou lati­nos.

Dans le cadre de mon tra­vail, j’ai par­fois vu des gens sug­gé­rer que la guerre contre la drogue pou­vait être une conspi­ra­tion raciste pour remettre les Noirs à leur place. Ce type de remarque était inva­ria­ble­ment accom­pa­gné d’une rire ner­veux lais­sant pen­ser qu’une telle idée ne devait pas être prise au sérieux.

La plu­part des gens sont per­sua­dés que la guerre contre la drogue est une réponse à la crise pro­vo­quée par le crack dans les quar­tiers pauvres de centre-ville. Dans cette pers­pec­tive, les dis­pa­ri­tés raciales affec­tant les condam­na­tions et les peines de pri­son dans les affaires de drogue, tout comme l’explosion rapide de la popu­la­tion car­cé­rale, ne reflé­te­raient rien de plus que les efforts zélés, mais bien inten­tion­nés, du gou­ver­ne­ment pour faire face à la cri­mi­na­li­té endé­mique liée à la drogue dans les quar­tiers pauvres habi­tés par des mino­ri­tés. Cette idée, com­pré­hen­sible au vu du trai­te­ment média­tique sen­sa­tion­na­liste du crack dans les années 1980 et 1990, est tout sim­ple­ment fausse.

Le pré­sident Ronald Rea­gan lan­ça l’actuelle guerre contre la drogue en 1982, avant que le crack ne devienne un sujet média­tique ou qu’il serve d’explication à la crise des quar­tiers noirs pauvres. Quelques années après le déclen­che­ment de cette guerre, le crack com­men­ça à se répandre rapi­de­ment dans les quar­tiers noirs pauvres de Los Angeles avant de faire son appa­ri­tion dans d’autres villes[[C’est dans un article du New York Times publié fin 1985 que l’on trouve la pre­mière réfé­rence spé­ci­fique au crack dans un média d’envergure natio­nale. Le crack fit son appa­ri­tion dans quelques quar­tiers pauvres de Los Angeles, New York et Mia­mi début 1986. Voir Craig Rei­nar­man, Har­ry Levine, « The crack attack : America’s latest drug scare, 1986 – 1992 », dans Images of Issues : Typi­fying Contem­po­ra­ry Social Pro­blems, New York, Aldine De Gruy­ter, 1995, p. 152.]]. En 1985, l’administration Rea­gan mit sur pied une équipe afin d’obtenir un sou­tien public et légis­la­tif à la guerre[[La déci­sion de l’administration Rea­gan de don­ner de la visi­bi­li­té à des « his­toires d’horreur » liées au crack est évo­quée plus lon­gue­ment dans le cha­pitre 1.]]. La cam­pagne média­tique fut un suc­cès colos­sal. Presque nuit et jour, les médias étaient satu­rés d’images de « putes à crack » [« crack whores »] noires, de « dea­lers de crack » noirs et de « bébés du crack » [« crack babies »] noirs, des images qui confir­maient les pires sté­réo­types raciaux. L’effervescence média­tique autour de cette « nou­velle drogue dia­bo­lique » contri­bua à faire de la guerre contre la drogue une véri­table guerre.

La crise du crack contri­bua à ali­men­ter les théo­ries du com­plot et les spé­cu­la­tions selon les­quelles la guerre contre la drogue fai­sait par­tie d’un pro­gramme géno­ci­daire du gou­ver­ne­ment des­ti­né à détruire le peuple noir aux États-Unis. Dans les rues, se mirent à cir­cu­ler des his­toires affir­mant que le crack et d’autres drogues étaient intro­duites dans les quar­tiers noirs par la CIA. Fina­le­ment, même la Urban League en vint à prendre au sérieux les accu­sa­tions de géno­cide. Dans son rap­port de 1990 sur l’« état de l’Amérique noire », elle décla­rait : « Une notion est indis­pen­sable pour com­prendre la nature ten­ta­cu­laire et insi­dieuse du pro­blème de la drogue pour la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine. Et cette notion, bien que cela soit dur à accep­ter, est celle de génocide[[Clarence Page, « The Plan : a para­noid view of black pro­blems », Dover Herald, 23 février 1990. Voir éga­le­ment Man­ning Marable, Race, Reform, and Rebel­lion : The Second Recons­truc­tion in Black Ame­ri­ca, 1945 – 1990, Jack­son, Uni­ver­si­ty Press of Mis­sis­sip­pi, 1991, p. 212 – 213.]]. » Si les théo­ries du com­plot ont d’abord été reje­tées comme lou­foques, la rue a fina­le­ment eu rai­son sur au moins un point. En 1998, la CIA recon­nut que les gué­rillas qu’elle sou­te­nait acti­ve­ment au Nica­ra­gua fai­saient entrer de la drogue aux États-Unis, drogue qui creu­sait son sillon dans les rues des ghet­tos noirs sous la forme du crack. En pleine guerre contre la drogue, la CIA recon­nut éga­le­ment qu’elle blo­quait les efforts des agences de police enquê­tant sur les réseaux de tra­fic de drogue qui l’aidaient à finan­cer sa guerre clan­des­tine au Nicaragua[[Voir Alexan­der Cock­burn, Jef­frey St. Clair, Whi­teout : The CIA, Drugs, and The Press, New York, Ver­so, 1999. Voir éga­le­ment Nick Shou, « The truth in “Dark Alliance” », Los Angeles Times, 18 août 2006 ; Peter Korn­bluh, « CIA’s chal­lenge in South Cen­tral », Los Angeles Times, 15 novembre 1996 ; et Alexan­der Cock­burn, « Why they hated Gary Webb », The Nation, 16 décembre 2004.]].

Il faut sou­li­gner que la CIA n’a jamais admis avoir vou­lu détruire la com­mu­nau­té noire en per­met­tant l’importation de drogue et qu’aucune preuve ne per­met d’appuyer cette accu­sa­tion. Néan­moins, les tenants de la théo­rie du com­plot n’ont pas à être déni­grés pour avoir pro­fé­ré ces accu­sa­tions de géno­cide, au vu de la dévas­ta­tion pro­vo­quée par le crack, par la guerre contre la drogue et au vu, sur­tout d’une curieuse coïn­ci­dence : lorsque cette guerre a com­men­cé, l’usage de drogues était en déclin[[Katherine Beckett, Theo­dore Sas­son, The Poli­tics of Injus­tice : Crime and Punish­ment in Ame­ri­ca, Thou­sand Oaks, Sage Publi­ca­tions, 2004, p. 163.]]. Dans les com­mu­nau­tés noires, la crise liée à la drogue n’a pas pré­cé­dé la guerre, elle en a été la suite.

L’impact de cette guerre a été consi­dé­rable. En moins de trente ans, la popu­la­tion car­cé­rale s’est envo­lée, pas­sant d’environ 300 000 per­sonnes à plus de 2 mil­lions, les condam­na­tions pour drogue étant res­pon­sables de l’essentiel de cette augmentation[[Marc Mauer, Race to Incar­ce­rate, New York, The New Press, 2006, p. 33.]]. Aujourd’hui, les États-Unis ont le taux d’incarcération le plus éle­vé du monde, sur­pas­sant de loin celui de presque tous les pays déve­lop­pés et sur­pas­sant même ceux de régimes répres­sifs comme la Rus­sie, la Chine ou l’Iran. En Alle­magne, on compte 93 déte­nus pour 100 000 habi­tants, adultes et mineurs confon­dus. Aux États-Unis, le taux est envi­ron huit fois plus éle­vé, avec 750 déte­nus pour 100 000 habitants[[PEW Cen­ter on the States, One in 100 : Behind Bars in Ame­ri­ca 2008, Washing­ton, PEW Cha­ri­table Trusts, 2008, p. 5.]].

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Le trait le plus frap­pant de cette incar­cé­ra­tion de masse est sa dimen­sion raciale. Aucun autre pays dans le monde n’emprisonne autant ses mino­ri­tés raciales ou eth­niques. Les États-Unis incar­cèrent un plus grand pour­cen­tage de sa popu­la­tion noire que l’Afrique du Sud au plus fort de l’apartheid. À Washing­ton, on estime que trois jeunes hommes noirs sur quatre (et presque tous dans les quar­tiers les plus pauvres) doivent s’attendre à faire de la prison[[Donald Bra­man, Doing Time on the Out­side : Incar­ce­ra­tion and Fami­ly Life in Urban Ame­ri­ca, Ann Arbor, Uni­ver­si­ty of Michi­gan Press, 2004, p. 3, qui cite des don­nées des ser­vices péni­ten­tiaires de Washing­ton pour l’année 2000.]]. Des taux d’incarcération simi­laires existent dans les com­mu­nau­tés noires du pays.

Ces fortes dis­pa­ri­tés ne peuvent être expli­quées par le taux de cri­mi­na­li­té liée à la drogue. Des études montrent que les gens de toutes les races consomment et vendent des drogues à des taux remar­qua­ble­ment semblables[[Voir par exemple US Depart­ment of Health and Human Ser­vices, Sub­stance Abuse and Men­tal Health Ser­vices Admi­nis­tra­tion, Sum­ma­ry of Fin­dings from the 2000 Natio­nal Hou­se­hold Sur­vey on Drug Abuse, 2001, qui rap­porte qu’en 2000, 6,4 % des Blancs, 6,4 % des Noirs et 5,3 % des Lati­nos étaient usa­gers de drogues. Voir éga­le­ment Results from the 2002 Natio­nal Sur­vey on Drug Use and Health : Natio­nal Fin­dings, 2003, qui révèle des chiffres qua­si­ment iden­tiques de consom­ma­tion de drogues chez les Noirs et les Blancs, à 1 % près. Results from the 2007 Natio­nal Sur­vey on Drug Use and Health : Natio­nal Fin­dings, 2008, abou­tit pour l’essentiel aux mêmes conclu­sions. Voir éga­le­ment Marc Mauer, Ryan S. King, A 25-Year Quag­mire : The « War on Drugs » and Its Impact on Ame­ri­can Socie­ty, Washing­ton, Sen­ten­cing Pro­ject, 2007, p. 19, qui citent une étude sug­gé­rant que les Afri­cains-Amé­ri­cains ont des taux de consom­ma­tion de drogue légè­re­ment plus hauts que ceux des Blancs.]]. Ces recherches indiquent même que les Blancs, en par­ti­cu­lier les jeunes Blancs, sont plus sus­cep­tibles de com­mettre des délits liés à la drogue que les gens de couleur[[Voir Howard N. Sny­der, Melis­sa Sick­man, Juve­nile Offen­ders and Vic­tims : 2006 Natio­nal Report, Washing­ton, US Depart­ment of Jus­tice, 2006, qui rap­portent que les jeunes Blancs sont plus sus­cep­tibles de dea­ler de la drogue que les jeunes Noirs. Voir éga­le­ment Lloyd D. John­son, Patrick O’Malley, Jerald G. Bach­man, John E. Schu­len­berg, Moni­to­ring the Future : Natio­nal Sur­vey Results on Drug Use, 1975 – 2006, vol. 1, Secon­da­ry School Stu­dents, 2007, p. 32, qui écrivent : « Les lycéens afri­cains-amé­ri­cains de der­nière année montrent inva­ria­ble­ment les mêmes taux d’usage que leurs homo­logues blancs pour la plu­part des drogues, à la fois licites et illi­cites. » Voir éga­le­ment Lloyd D. John­son, Patrick O’Malley, Jerald G. Bach­man, Moni­to­ring the Future : Natio­nal Results on Ado­les­cent Drug Use : Over­view of Key Fin­dings 2002, 2003, qui livrent des don­nées mon­trant que les ado­les­cents afri­cains-amé­ri­cains pré­sentent des taux d’usage de drogues légè­re­ment infé­rieurs à ceux de leurs homo­logues blancs.]]. Ce n’est pour­tant pas ce qu’on dédui­rait en péné­trant dans les pri­sons de ce pays, pleines à cra­quer de Noirs et de Lati­nos condam­nés pour drogue. Dans cer­tains États, les hommes noirs sont incar­cé­rés pour des délits liés à la drogue vingt à cin­quante fois plus que les Blancs[[Human Rights Watch, Punish­ment and Pre­ju­dice : Racial Dis­pa­ri­ties in the War on Drugs, HRW Reports, vol. 12, n° 2, 2000.]]. Et désor­mais, dans les grandes villes rava­gées par la guerre contre la drogue, jusqu’à 80 % des jeunes Afri­cains-Amé­ri­cains ont un casier judi­ciaire qui les sou­met à une dis­cri­mi­na­tion léga­li­sée pour le res­tant de leur vie[[Voir par exemple Paul Street, The Vicious Circle : Race, Pri­son, Jobs, and Com­mu­ni­ty in Chi­ca­go, Illi­nois, and the Nation, Chi­ca­go, Chi­ca­go Urban League, Depart­ment of Research and Plan­ning, 2002.]]. Ces jeunes hommes font par­tie d’une sous-caste en pleine expan­sion, qui fait en per­ma­nence l’aller-retour entre la pri­son et l’extérieur.

On pour­rait s’étonner que la délin­quance liée à la drogue fût en déclin quand la guerre fut décla­rée. Mais une mise en pers­pec­tive his­to­rique suf­fit à démon­trer que l’absence de cor­ré­la­tion entre crime[[NdE : Le sys­tème judi­ciaire amé­ri­cain ne repose pas sur la dis­tinc­tion fran­çaise entre délits et crimes. De ce fait, l’usage récur­rent dans ce livre de « crime » et de « cri­mi­nel » ne reflète pas la « gra­vi­té » ou la qua­li­fi­ca­tion pénale du fait en ques­tion mais consti­tue une option de tra­duc­tion afin de ne pas cal­quer des caté­go­ries juri­diques ou des dis­tinc­tions qui ne sont pas celles du sys­tème judi­ciaire amé­ri­cain.]] et châ­ti­ment n’est pas une nou­veau­té. Les socio­logues ont sou­vent fait obser­ver que les gou­ver­ne­ments uti­lisent le châ­ti­ment avant tout comme un ins­tru­ment de contrôle social, et de ce fait que la sévé­ri­té ou la lon­gueur des peines est sou­vent sans lien avec les carac­té­ris­tiques de la délin­quance. Dans Thin­king About Crime, Michael Ton­ry explique que « les gou­ver­ne­ments décident du degré de répres­sion qu’ils veulent, et ces déci­sions ne sont aucu­ne­ment liées de façon directe aux taux de criminalité[[Michael Ton­ry, Thin­king About Crime : Sense and Sen­si­bi­li­ty in Ame­ri­can Penal Culture, New York, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 2004, p. 14.]] ». Bien que le taux de cri­mi­na­li­té aux États-Unis n’ait jamais été plus signi­fi­ca­ti­ve­ment éle­vé que celui d’autres pays occi­den­taux, le taux d’incarcération s’y est envo­lé alors qu’il est demeu­ré stable ou a bais­sé dans d’autres pays. Entre 1960 et 1990 par exemple, les taux de cri­mi­na­li­té offi­ciels en Fin­lande, en Alle­magne et aux États-Unis étaient presque iden­tiques. Pour­tant, alors que le taux d’incarcération de ces der­niers qua­dru­pla, celui de la Fin­lande chu­ta de 60 % et celui de l’Allemagne res­ta stable durant cette période[[Ibid.]].

Aujourd’hui, après une récente baisse, les taux de cri­mi­na­li­té des États-Unis sont pas­sés en des­sous de la moyenne inter­na­tio­nale. Pour­tant, ce pays affiche fiè­re­ment un taux d’incarcération six à dix fois supé­rieur à celui des autres pays industrialisés[[Ibid., p. 20.]], et cette hausse est direc­te­ment impu­table à la guerre contre la drogue.

La dure réa­li­té est que, pour des rai­sons presque sans rap­port avec les véri­tables carac­té­ris­tiques de la cri­mi­na­li­té, le sys­tème judi­ciaire amé­ri­cain est deve­nu un sys­tème de contrôle social unique dans l’histoire mon­diale. L’ampleur de ce sys­tème pour­rait faire croire qu’il touche la plu­part des Amé­ri­cains, mais ses cibles prin­ci­pales sont essen­tiel­le­ment défi­nies sur une base raciale. Le phé­no­mène est d’autant plus éton­nant si l’on songe qu’au milieu des années 1970, les plus émi­nents cri­mi­no­logues pré­di­saient la fin du sys­tème car­cé­ral. De nom­breux experts concluaient alors que la pri­son n’avait aucun effet dis­sua­sif sur la délin­quance. Ils consta­taient que les per­sonnes ayant des oppor­tu­ni­tés éco­no­miques et sociales étaient peu sus­cep­tibles de com­mettre des délits, tan­dis que celles qui étaient empri­son­nées étaient plus sus­cep­tibles d’en com­mettre de nou­veau. La meilleure illus­tra­tion de ce consen­sus par­mi les experts fut la recom­man­da­tion que la Natio­nal Advi­so­ry Com­mis­sion on Cri­mi­nal Jus­tice Stan­dards and Goals fit en 1973 : « Aucun nou­vel éta­blis­se­ment pour adultes ne doit être construit et les éta­blis­se­ments pour mineurs exis­tants devraient être fermés[[National Advi­so­ry Com­mis­sion on Cri­mi­nal Jus­tice Stan­dards and Goals, Task Force Report on Cor­rec­tions, Washing­ton, Govern­ment Prin­ting Office, 1973, p. 358.]]. » Cette recom­man­da­tion décou­lait de ce constat : « Tout ce à quoi la pri­son et les mai­sons de cor­rec­tion sont par­ve­nues, c’est à un échec fla­grant. Il existe des preuves acca­blantes que ces ins­ti­tu­tions créent de la cri­mi­na­li­té plu­tôt qu’elles ne la préviennent[[Ibid., p. 597.]]. »

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De nos jours, on trouve sou­vent lou­foques les acti­vistes qui en appellent à un « monde sans pri­sons ». Il y a quelques décen­nies, cepen­dant, l’idée que notre socié­té serait meilleure sans pri­sons, et que la fin des pri­sons était plus ou moins inévi­table, était domi­nante dans le champ de la cri­mi­no­lo­gie et ins­pi­ra même une cam­pagne natio­nale deman­dant un mora­toire sur la construc­tion de pri­sons. D’après Marc Mauer, le direc­teur du Sen­ten­cing Pro­ject, le plus remar­quable, rétros­pec­ti­ve­ment, dans cette cam­pagne pour le mora­toire, est le pano­ra­ma péni­ten­tiaire de l’époque. En 1972, moins de 350 000 per­sonnes étaient incar­cé­rées contre plus de 2 mil­lions aujourd’hui. Le taux d’incarcération était si bas qu’il sem­blait impos­sible, pour les par­ti­sans du mora­toire, que le taux d’incarcération atteigne des niveaux très éle­vés. « Les par­ti­sans du mora­toire, avance Mauer, peuvent être excu­sés d’avoir été si naïfs car l’expansion de la pri­son qui allait se pro­duire était sans pré­cé­dent dans l’histoire de l’humanité[[Race to incar­ce­rate, op. cit., p. 17 – 18.]]. »

Les pri­sons ne sont pas prêtes de dis­pa­raître. Et mal­gré des taux d’incarcération sans pré­cé­dent dans la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine, le monde des droits civiques demeure étran­ge­ment silen­cieux. Si les choses conti­nuent ain­si, un jeune Afri­cain-Amé­ri­cain sur trois fera de la pri­son, et dans cer­tains villes plus de la moi­tié des jeunes adultes noirs se trou­ve­ront sous main de la jus­tice – en pri­son, en condi­tion­nelle ou en mise à l’épreuve[[Cette esti­ma­tion indi­quant qu’un homme noir sur trois ira en pri­son au cours de sa vie est tirée de Tho­mas P. Boncs­zar, « Pre­va­lence of impri­son­ment in the US popu­la­tion, 1974 – 2001 », US Depart­ment of Jus­tice, Bureau of Jus­tice Sta­tis­tics, août 2003. À Bal­ti­more, comme dans de nom­breuses grandes villes, la majo­ri­té des jeunes Afri­cains-Amé­ri­cains se trouvent actuel­le­ment sous main de jus­tice. Voir Eric Lotke, Jason Zie­den­berg, « Tip­ping point : Maryland’s ove­ruse of incar­ce­ra­tion and the impact on com­mu­ni­ty safe­ty », Jus­tice Poli­cy Ins­ti­tute, mars 2005, p. 3.]]. Et pour­tant, l’incarcération de masse tend à être vue comme une ques­tion judi­ciaire et non comme une ques­tion de jus­tice raciale.

L’attention des mili­tants des droits civiques s’est lar­ge­ment foca­li­sée sur d’autres ques­tions, comme la dis­cri­mi­na­tion posi­tive. Le com­bat pour main­te­nir ce type de dis­po­si­tifs dans l’éducation supé­rieure, et ain­si pré­ser­ver la diver­si­té dans les uni­ver­si­tés les plus éli­tistes du pays, a épui­sé l’essentiel des res­sources et a domi­né le dis­cours sur la jus­tice raciale dans les médias.

Mon expé­rience per­son­nelle illustre cette évo­lu­tion. Quand j’ai rejoint l’ACLU, per­sonne n’imaginait que le Racial Jus­tice Pro­ject allait se foca­li­ser sur la réforme du sys­tème judi­ciaire. Tout le monde pen­sait que ce pro­jet consa­cre­rait ses efforts à la défense de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive. Peu après avoir quit­té l’ACLU, j’ai rejoint le comi­té direc­teur du Lawyer’s Com­mit­tee for Civil Rights de la Bay Area de San Fran­cis­co. Cette orga­ni­sa­tion avait par­mi ses prio­ri­tés essen­tielles la défense de la jus­tice raciale mais accor­dait peu d’intérêt à la réforme du sys­tème judi­ciaire.

En jan­vier 2008, la Lea­der­ship Confe­rence on Civil Rights, une orga­ni­sa­tion com­po­sée des diri­geants de plus de 180 orga­ni­sa­tions des droits civiques, envoya une lettre à ses alliés et à ses sou­tiens pour les infor­mer d’une vaste ini­tia­tive visant à éta­blir un his­to­rique des votes des membres du Congrès. Il s’agissait de mon­trer « ce que chaque repré­sen­tant et séna­teur avait voté à pro­pos des ques­tions majeures liées aux droits civiques en 2007, notam­ment le droit de vote, la dis­cri­mi­na­tion posi­tive, l’immigration, les inves­ti­tures, l’éducation, les crimes racistes, l’emploi, la san­té, le loge­ment et la pau­vre­té ». La réforme du sys­tème judi­ciaire ne fai­sait pas par­tie de cette liste. En octobre 2007, cette même coa­li­tion orga­ni­sa une grande confé­rence inti­tu­lée « Pour­quoi nous ne pou­vons pas attendre : s’opposer aux reculs dans le domaine des droits civiques ». Cette confé­rence incluait des groupes de dis­cus­sion sur la désé­gré­ga­tion des écoles, la dis­cri­mi­na­tion à l’embauche et à l’attribution de loge­ments sociaux, la jus­tice éco­no­mique, la jus­tice envi­ron­ne­men­tale, les droits des per­sonnes han­di­ca­pées, l’âgisme et les droits des immi­grés. Une fois encore, pas un seul de ces groupes n’était consa­cré à la réforme du sys­tème judi­ciaire.

Le pou­voir des élus de la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine est bien plus déci­sif que celui des groupes des droits civiques mais eux aus­si ignorent le sys­tème judi­ciaire. En jan­vier 2009 par exemple, le Congres­sio­nal Black Cau­cus deman­da à des cen­taines de diri­geants de com­mu­nau­tés et d’organisations de leur four­nir des infor­ma­tions géné­rales sur leur acti­vi­té et sur leurs prio­ri­tés. Il en résul­ta une liste de plus de 35 sujets dans laquelle la refonte du sys­tème judi­ciaire était absente.

Mal­gré tout, un tra­vail consi­dé­rable de réforme du sys­tème judi­ciaire a été enta­mé. Les mili­tants des droits civiques ont vigou­reu­se­ment remis en cause cer­tains aspects spé­ci­fiques du nou­veau sys­tème de castes. Un exemple notable est la contes­ta­tion menée par le Legal Defense Fund de la NAACP contre une opé­ra­tion anti­drogue menée à Tulia dans le Texas. En 1999, cette des­cente de police abou­tit à l’incarcération de près de 15 % de la popu­la­tion noire de la ville. Il s’avéra que l’opération était un coup mon­té, repo­sant sur le faux témoi­gnage d’un infor­ma­teur recru­té par le shé­rif de Tulia. Plus récem­ment, des groupes des droits civiques ont lan­cé des actions en jus­tice et des cam­pagnes de ter­rain contre les lois de pri­va­tion des droits pour les per­sonnes condam­nées et se sont vive­ment oppo­sés aux poli­tiques de « tolé­rance zéro » liées au crack. De son côté, l’ACLU a déve­lop­pé un pro­gramme de jus­tice raciale axé sur le sys­tème judi­ciaire et a lan­cé un pro­met­teur Drug Law Reform Pro­ject. Grâce au mili­tan­tisme agres­sif de l’ACLU, de la NAACP et d’autres orga­ni­sa­tions, le pro­fi­lage racial est désor­mais lar­ge­ment condam­né, même par des membres de la police qui aupa­ra­vant le pra­ti­quaient ouver­te­ment.

Mal­gré ces chan­ge­ments notables, l’ampleur déme­su­rée de la crise ne semble pas être appré­ciée à sa juste mesure. Aucun mou­ve­ment doté d’une base large ne tente de mettre un terme à l’incarcération de masse et aucun effort com­pa­rable à ceux employés en faveur de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive n’est déployé contre cette incar­cé­ra­tion. Au sein de la com­mu­nau­té des droits civiques sub­siste encore une ten­dance à consi­dé­rer que le sys­tème judi­ciaire n’est qu’une ins­ti­tu­tion de plus infec­tée par les sur­vi­vances des pré­ju­gés raciaux. En mai 2008 par exemple, sur le site Inter­net de la NAACP, on pou­vait lire que « mal­gré les vic­toires pas­sées dans le domaine des droits civiques, les pré­ju­gés raciaux imprègnent encore le sys­tème judi­ciaire ». Les visi­teurs du site étaient inci­tés à rejoindre la NAACP afin de « pro­té­ger les droits civiques dure­ment acquis au cours des trente der­nières années ». En visi­tant ce site, per­sonne ne pou­vait apprendre que l’incarcération de masse des Afri­cains-Amé­ri­cains avait déjà mis en pièces la plu­part de ces acquis dure­ment gagnés.

Ima­gi­nez un ins­tant que dans les années 1940, les orga­ni­sa­tions des droits civiques et les lea­ders afri­cains-amé­ri­cains n’aient pas pla­cé le régime ségré­ga­tion­niste Jim Crow au pre­mier rang de leur pro­gramme pour la jus­tice raciale. Cela aurait sem­blé absurde tant la ségré­ga­tion raciale était le moteur du contrôle social racia­li­sé à cette époque. Ce livre avance que l’incarcération de masse est le nou­veau Jim Crow et que tous ceux qui se sou­cient de jus­tice sociale devraient s’engager plei­ne­ment dans le déman­tè­le­ment de ce nou­veau sys­tème de castes raciales. L’incarcération de masse – et non les attaques contre la dis­cri­mi­na­tion posi­tive ou les pro­blèmes d’application des lois sur les droits civiques – est la mani­fes­ta­tion la plus néfaste de la réac­tion contre le mou­ve­ment des droits civiques. Le récit très répan­du qui insiste sur la fin de l’esclavage ou de Jim Crow et célèbre le « triomphe sur la race » de la nation avec l’élection de Barack Oba­ma est dan­ge­reu­se­ment trom­peur. Le consen­sus autour de l’indifférence à la cou­leur de peau, c’est-à-dire la croyance selon laquelle la race n’a désor­mais plus d’importance, nous a aveu­glés face aux réa­li­tés raciales de notre socié­té et a faci­li­té l’émergence d’un nou­veau sys­tème de castes.

Ma façon de voir le sys­tème judi­ciaire a sans aucun doute beau­coup chan­gé depuis le jour où je suis pas­sé devant cette affiche orange vif agra­fée à un poteau télé­pho­nique. Pour moi, le nou­veau sys­tème de castes est désor­mais aus­si évident que le reflet de mon visage dans un miroir. À l’instar d’une illu­sion d’optique, dans laquelle l’image incrus­tée est impos­sible à voir tant que ses contours n’ont pas été repé­rés, le nou­veau sys­tème de castes se tapit, invi­sible, dans le laby­rinthe des ratio­na­li­sa­tions que nous avons déve­lop­pé pour expli­quer la per­sis­tance des inéga­li­tés raciales. Il est pos­sible, et même plu­tôt facile, de ne jamais voir cette réa­li­té incrus­tée. Ce n’est qu’après des années pas­sées à tra­vailler sur la réforme du sys­tème judi­ciaire que ma pers­pec­tive a fina­le­ment chan­gé, et que l’inflexible sys­tème de castes m’est len­te­ment appa­ru. Jusqu’à deve­nir évident. Il me semble curieux, désor­mais, de n’avoir pas réus­si à le voir avant.

Connais­sant la dif­fi­cul­té à voir ce que la plu­part des gens s’acharnent à nier, je m’attends à ce que ce livre soit accueilli avec scep­ti­cisme, dans le meilleur des cas. Cer­tains trou­ve­ront que la carac­té­ri­sa­tion de l’incarcération de masse comme un « sys­tème de castes raciales » est exa­gé­rée, voire hyper­bo­lique. Oui, nous avons sans doute des « classes » aux États-Unis, vague­ment divi­sées en classes supé­rieures, moyennes, infé­rieures, et nous avons peut-être même une « sous-classe » (« under­class ») (un groupe tel­le­ment exclu de la socié­té domi­nante qu’il est hors de por­tée du mythique ascen­seur social), mais, diront-ils, nous n’avons rien dans ce pays qui res­semble à une « caste ».

L’objectif de ce livre n’est pas de s’aventurer dans les vifs débats qui agitent depuis long­temps la lit­té­ra­ture uni­ver­si­taire à pro­pos de ce mot. Dans ce livre, j’utilise le terme de caste raciale de la façon dont il est com­mu­né­ment uti­li­sé pour dési­gner un groupe racial stig­ma­ti­sé confi­né dans une posi­tion infé­rieure par les lois et les cou­tumes. Jim Crow et l’esclavage étaient des sys­tèmes de castes. Tout comme l’actuel sys­tème d’incarcération de masse.

Afin de com­prendre la nature fon­da­men­tale de ce nou­veau sys­tème de castes, il peut être utile de consi­dé­rer le sys­tème judi­ciaire non pas comme un sys­tème indé­pen­dant mais plu­tôt comme une pas­se­relle dans un sys­tème plus large de stig­ma­ti­sa­tion raciale et de mar­gi­na­li­sa­tion per­ma­nente. Ce sys­tème, que l’on appel­le­ra ici l’incarcération de masse, n’enferme pas uni­que­ment des per­sonnes der­rière les bar­reaux de véri­tables pri­sons, mais éga­le­ment der­rière des bar­reaux et des murs vir­tuels. Le terme d’incarcération de masse ne ren­voie pas uni­que­ment au sys­tème judi­ciaire mais éga­le­ment au réseau plus large de lois, de règle­ments, de poli­tiques et de cou­tumes qui contrôle ceux qui sont éti­que­tés cri­mi­nels, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des pri­sons. Une fois libé­rés, les ex-déte­nus pénètrent dans un monde occulte de dis­cri­mi­na­tion légale et d’exclusion sociale per­ma­nente. Ils sont membres de la nou­velle sous-caste de l’Amérique.

Le mot de caste pour­ra sem­bler étrange ou inha­bi­tuel à cer­tains. Les dis­cus­sions publiques sur les castes raciales en Amé­rique sont rela­ti­ve­ment rares. Nous évi­tons de par­ler de castes dans notre socié­té car nous avons honte de notre his­toire raciale. Nous évi­tons éga­le­ment de par­ler de race. Nous évi­tons même de par­ler de classe. La réti­cence à dis­cu­ter de la classe tient en par­tie à la ten­dance à ima­gi­ner que l’appartenance de classe reflète le carac­tère d’une per­sonne. Un des élé­ments cen­traux de la façon dont l’Amérique appré­hende la classe est la croyance, constam­ment infir­mée, que n’importe qui, avec suf­fi­sam­ment de dis­ci­pline et de volon­té, peut s’élever des classes infé­rieures à une classe supé­rieure. Nous recon­nais­sons que la mobi­li­té sociale peut être dif­fi­cile, mais l’élément cen­tral de notre propre repré­sen­ta­tion col­lec­tive est l’idée que l’ascension sociale est tou­jours pos­sible, et ain­si que l’échec de quelqu’un à s’élever reflète son carac­tère. Par exten­sion, l’échec d’un groupe racial à s’élever façonne très néga­ti­ve­ment l’image du groupe tout entier.

Ce qui est oublié dans les rares débats publics consa­crés aujourd’hui à la détresse des Afri­cains-Amé­ri­cains est le fait qu’un grand pour­cen­tage d’entre eux ne sont pas libres de s’« éle­ver ». Non seule­ment ils manquent d’opportunités, fré­quentent des écoles misé­rables et sont frap­pés par la pau­vre­té. Mais les lois, et les ins­ti­tu­tions aux­quelles ils ont affaire, leur inter­disent encore cette ascen­sion. Pour dire les choses clai­re­ment : le sys­tème de contrôle actuel confine un large pour­cen­tage de la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine en dehors de la socié­té et de l’économie domi­nantes. Le sys­tème opère à tra­vers les ins­ti­tu­tions judi­ciaires mais il fonc­tionne plus comme un sys­tème de castes que comme un sys­tème de contrôle de la cri­mi­na­li­té. Dans cette pers­pec­tive, ladite « sous-classe » doit plu­tôt être défi­nie comme une sous-caste : une caste infé­rieure d’individus que la loi et les cou­tumes excluent de façon per­ma­nente de la socié­té domi­nante. Bien que ce nou­veau sys­tème de contrôle social racia­li­sé pré­tende être indif­fé­rent à la cou­leur de peau, il crée et main­tient la hié­rar­chie raciale comme le fai­saient les sys­tèmes de contrôle anté­rieurs.

Cette idée peut éton­ner au vu de l’élection de Barack Oba­ma. Et beau­coup se deman­de­ront com­ment une nation qui vient d’élire son pre­mier pré­sident noir pour­rait avoir un sys­tème de castes raciales. C’est une ques­tion légi­time. Mais comme nous l’expliquons dans le cha­pitre 6, à l’ère de l’indifférence à la cou­leur de peau, il n’y a pas la moindre contra­dic­tion entre l’élection de Barack Oba­ma et l’existence d’un sys­tème de castes raciales. Le sys­tème de contrôle actuel dépend des excep­tions noires ; ces der­nières ne le dis­qua­li­fient ou ne le sapent pas. D’autres se deman­de­ront com­ment un sys­tème de castes raciales peut exis­ter alors que la plu­part des Amé­ri­cains, de toutes les cou­leurs, s’opposent à la dis­cri­mi­na­tion raciale et font leur l’indifférence à la cou­leur de peau. Comme nous le ver­rons dans les pages qui suivent, les sys­tèmes de castes raciales ne requièrent pas d’hostilité raciale ou de haine expli­cite pour pros­pé­rer. Ils ont seule­ment besoin d’indifférence raciale, comme Mar­tin Luther King Jr. le signa­lait il y a plus de qua­rante-cinq ans.

Les déci­sions prises récem­ment par cer­tains États, notam­ment celui de New York, d’abroger ou d’amoindrir les lois sur les peines plan­cher pour les délits liés à la drogue ont conduit cer­tains à croire que le sys­tème de contrôle racial décrit dans ce livre est en voie de dis­pa­ri­tion. À mon sens, une telle conclu­sion est une sérieuse erreur. La plu­part des États qui sont reve­nus sur leurs sévères poli­tiques pénales ne l’ont pas fait par sou­ci des vies et des familles détruites par ces lois ou de la dimen­sion raciale de la guerre contre la drogue, mais dans le but de réduire leur bud­get. En d’autres termes, l’idéologie raciale qui a don­né nais­sance à ces lois demeure lar­ge­ment intacte. Un chan­ge­ment de conjonc­ture éco­no­mique ou une hausse des taux de cri­mi­na­li­té pour­raient faci­le­ment se tra­duire par un revers de for­tune pour ceux qui com­mettent des délits liés à la drogue, en par­ti­cu­lier s’ils sont per­çus comme étant noirs ou lati­nos. Ce qu’il est éga­le­ment impor­tant de com­prendre est qu’une simple réduc­tion de la lon­gueur des peines ne per­turbe pas l’architecture fon­da­men­tale du nou­veau Jim Crow. Aus­si long­temps qu’un grand nombre d’Africains-Américains conti­nue­ront à être arrê­tés et éti­que­tés comme drug cri­mi­nals, ils conti­nue­ront à être relé­gués à un sta­tut de seconde classe per­ma­nent après leur libé­ra­tion, indé­pen­dam­ment du temps pas­sé der­rière les bar­reaux. Le sys­tème d’incarcération de masse est fon­dé sur la marque de la pri­son, pas sur le temps pas­sé en pri­son.

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Le scep­ti­cisme face à ces affir­ma­tions est jus­ti­fié. Il existe sans aucun doute d’importantes dif­fé­rences entre l’incarcération de masse, Jim Crow et l’esclavage. L’incapacité à recon­naître des dif­fé­rences signi­fi­ca­tives, ain­si que leurs impli­ca­tions, des­ser­vi­rait le dis­cours de jus­tice raciale. Cepen­dant, beau­coup de ces dif­fé­rences ne sont pas aus­si pro­non­cées qu’elles peuvent le paraître à pre­mière vue ; d’autres per­mettent d’illustrer les moda­li­tés à tra­vers les­quelles les sys­tèmes de contrôle racia­li­sé sont par­ve­nus à se trans­for­mer, à évo­luer et à s’adapter aux chan­ge­ments de contexte poli­tique, social, légis­la­tif à tra­vers le temps. En fin de compte, je pense que les simi­la­ri­tés entre ces sys­tèmes de contrôle sur­passent leurs dif­fé­rences et que l’incarcération de masse, comme ses pré­dé­ces­seurs, a été lar­ge­ment immu­ni­sée contre sa contes­ta­tion juri­dique. Si l’on admet la vali­di­té de cet argu­ment, les impli­ca­tions sont pro­fondes pour le mili­tan­tisme et la jus­tice raciale.

Avec le recul nous pou­vons affir­mer qu’une poli­tique fon­dée uni­que­ment sur des réformes par­cel­laires et des actions en jus­tice aurait été une méthode futile pour déman­te­ler le régime de ségré­ga­tion Jim Crow. Ces stra­té­gies avaient cer­tai­ne­ment leur place, mais le Civil Rights Act de 1964 et le tour­nant cultu­rel conco­mi­tant n’auraient jamais pu se pro­duire sans la matu­ra­tion d’une conscience poli­tique cri­tique au sein de la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine et sans l’activisme stra­té­gique et éten­du qui en décou­la. De même, l’idée que le nou­veau Jim Crow pour­rait être déman­te­ler en ayant recours aux tra­di­tion­nelles stra­té­gies juri­diques et réfor­mistes décon­nec­tées d’un mou­ve­ment social majeur est pro­fon­dé­ment erro­née.

Cepen­dant, un tel mou­ve­ment est impos­sible si les plus enga­gés dans l’abolition de la hié­rar­chie raciale conti­nuent à par­ler et agir comme si un sys­tème de castes raciales appuyé par l’État n’existait plus. Si nous conti­nuons à nous ber­cer avec les mythes répan­dus sur le pro­grès racial, ou pire encore, si nous nous disons que le pro­blème de l’incarcération de masse est trop grand, trop inti­mi­dant pour que nous puis­sions y faire quelque chose et que nous devrions plu­tôt consa­crer notre éner­gie à des batailles plus faciles à gagner, l’histoire nous juge­ra sévè­re­ment. Un cau­che­mar pour les droits humains est en train de se pro­duire sous nos yeux.

Si nous espé­rons un jour abo­lir le nou­veau Jim Crow, un nou­veau consen­sus social doit être for­gé au sujet de la race et de son rôle dans la défi­ni­tion des struc­tures fon­da­men­tales de notre socié­té. Ce nou­veau consen­sus doit com­men­cer par un dia­logue, une dis­cus­sion qui nour­risse une conscience cri­tique, un préa­lable cru­cial à toute véri­table trans­for­ma­tion sociale. Ce livre tente de s’assurer que cette dis­cus­sion ne se fini­ra pas sur un rire ner­veux.

Il est impos­sible d’écrire un livre rela­ti­ve­ment court qui explo­re­rait tous les aspects du phé­no­mène de l’incarcération de masse et ses impli­ca­tions pour la jus­tice raciale. Ce livre ne s’y est pas essayé. Il dresse un tableau à grands traits, et de ce fait beau­coup de ques­tions impor­tantes n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritent. Par exemple, on trou­ve­ra peu de choses sur l’expérience par­ti­cu­lière des femmes, des Lati­nos et des immi­grés dans le sys­tème judi­ciaire, et ce bien que ces groupes soient par­ti­cu­liè­re­ment expo­sés aux pires abus et à des souf­frances qui sont impor­tantes et spé­ci­fiques. Ce livre se foca­lise sur l’expérience des hommes afri­cains-amé­ri­cains dans le nou­veau sys­tème de castes. J’espère que d’autres uni­ver­si­taires et mili­tants repren­dront le livre là où il s’arrête et déve­lop­pe­ront une cri­tique plus appro­fon­die ou appli­que­ront les thé­ma­tiques esquis­sées ici à d’autres groupes et d’autres contextes.

L’objectif de ce livre, son seul objec­tif, est d’ouvrir une dis­cus­sion indis­pen­sable sur le rôle du sys­tème judi­ciaire dans la créa­tion et la per­pé­tua­tion d’une hié­rar­chie raciale aux États-Unis. Le des­tin de mil­lions de per­sonnes, en réa­li­té le des­tin de la com­mu­nau­té noire elle-même, dépen­dra de la dis­po­si­tion de ceux qui se sou­cient de jus­tice raciale à réexa­mi­ner leurs pré­sup­po­sés sur le rôle du sys­tème judi­ciaire. Le fait que dans de nom­breuses grandes villes amé­ri­caines, plus de la moi­tié des jeunes hommes noirs soient actuel­le­ment sous le contrôle du sys­tème judi­ciaire ou traînent un casier judi­ciaire, n’est pas, comme beau­coup l’avancent, un simple symp­tôme de la pau­vre­té ou de mau­vais choix, mais plu­tôt la preuve qu’un nou­veau sys­tème de castes raciales est à l’œuvre.

Le cha­pitre 1 revient briè­ve­ment sur l’histoire du contrôle social racia­li­sé aux États-Unis, en répon­dant à cette ques­tion essen­tielle : com­ment en sommes-nous arri­vés là ? Ce cha­pitre décrit le contrôle des Afri­cains-Amé­ri­cains à tra­vers des sys­tèmes de castes raciales, comme l’esclavage et Jim Crow, qui à chaque fois semblent s’éteindre mais renaissent aus­si­tôt sous une nou­velle forme, adap­tée aux besoins et aux contraintes de l’époque. Comme nous le ver­rons, une cer­taine struc­ture carac­té­rise la nais­sance et la mort des castes raciales en Amé­rique. À chaque fois, les plus fer­vents par­ti­sans de la hié­rar­chie raciale ont réus­si à créer de nou­veaux sys­tèmes de castes en déclen­chant l’effondrement des résis­tances dans l’ensemble de l’éventail poli­tique. Ce tour de force est accom­pli en grande par­tie en en appe­lant au racisme et la vul­né­ra­bi­li­té des Blancs des classes infé­rieures, un groupe dési­reux de s’assurer qu’il ne se trou­ve­ra jamais pié­gé en bas du totem amé­ri­cain. Ce modèle qui remonte à l’époque de l’esclavage, a encore don­né nais­sance à un nou­veau sys­tème de castes raciales aux États-Unis : l’incarcération de masse.

Le cha­pitre 2 décrit de façon rela­ti­ve­ment détaillée la struc­ture de l’incarcération de masse, en évo­quant plus par­ti­cu­liè­re­ment la guerre contre la drogue. Dans cette guerre, peu de règles juri­diques restreignent l’activité de la police, et d’énormes inci­ta­tions finan­cières ont été accor­dées aux forces de l’ordre pour pro­cé­der à des arres­ta­tions mas­sives en adop­tant des tac­tiques mili­ta­ri­sées. Une fois aspi­ré par le sys­tème, les chances d’être véri­ta­ble­ment libre un jour sont minces, presque inexis­tantes la plu­part du temps. Les accu­sés sont habi­tuel­le­ment pri­vés d’une véri­table repré­sen­ta­tion juri­dique, pous­sés à opter pour le plai­der-cou­pable face à la menace de longues peines de pri­son puis pla­cés sous contrôle, en pri­son, en mise à l’épreuve ou en condi­tion­nelle. Après leur libé­ra­tion, les ex-déte­nus sont dis­cri­mi­nés, en toute léga­li­té, pour le res­tant de leur vie et la plu­part finissent par retour­ner en pri­son. Ce sont les membres de la nou­velle sous-caste amé­ri­caine.

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Le cha­pitre 3 s’intéresse au rôle de la race dans le sys­tème judi­ciaire amé­ri­cain. Il décrit une folie métho­dique per­met­tant qu’un sys­tème judi­ciaire en théo­rie racia­le­ment neutre par­vienne à arrê­ter et incar­cé­rer un nombre extra­or­di­naire d’hommes noirs et lati­nos, alors qu’ils ne sont pas plus sus­cep­tibles de se rendre cou­pables de délits liés à la drogue, et de nom­breux autres types délits, que les Blancs. Ce cha­pitre tord le cou à l’idée que le taux d’incarcération des hommes noirs peut être expli­qué par les taux de cri­mi­na­li­té et pointe du doigt les pro­fondes dis­pa­ri­tés raciales exis­tant à chaque étape du pro­ces­sus judi­ciaire, de l’interpellation ini­tiale, la fouille et l’arrestation au plai­der-cou­pable et la condam­na­tion. En résu­mé, ce cha­pitre explique com­ment les règles juri­diques qui struc­turent le sys­tème garan­tissent des résul­tats dis­cri­mi­na­toires.

Le cha­pitre 4 se penche sur la façon dont le sys­tème de castes opère une fois que les gens sortent de pri­son. À bien des égards, la libé­ra­tion ne consti­tue pas le début de la liber­té mais plu­tôt une nou­velle phase cruelle de stig­ma­ti­sa­tion et de contrôle. Une mul­ti­tude de lois, de dis­po­si­tions et de règle­ments dis­cri­minent les per­sonnes condam­nées et empêchent effi­ca­ce­ment une véri­table réin­ser­tion dans l’économie et la socié­té domi­nantes. Je sou­tiens que la honte et la stig­ma­ti­sa­tion atta­chées à la « marque de la pri­son » sont, à bien des égards, plus néfastes pour la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine que la honte et la stig­ma­ti­sa­tion que pro­dui­sait Jim Crow. La cri­mi­na­li­sa­tion et la dia­bo­li­sa­tion des hommes noirs a tour­né la com­mu­nau­té noire contre elle-même, détrui­sant les liens com­mu­nau­taires et fami­liaux, déci­mant les réseaux d’entraide et inten­si­fiant la honte et la haine de soi dont fait l’expérience l’actuelle caste de parias.

Les nom­breux paral­lèles entre l’incarcération de masse et Jim Crow sont explo­rés dans le cha­pitre 5. Le plus évident d’entre eux est la dis­cri­mi­na­tion léga­li­sée. Tout comme Jim Crow, l’incarcération de masse mar­gi­na­lise de larges seg­ments de la com­mu­nau­té afri­caine-amé­ri­caine, les ségré­guant phy­si­que­ment (dans les pri­sons et les ghet­tos) avant d’autoriser la dis­cri­mi­na­tion à leur encontre, dans les domaines du droit de vote, de l’emploi, du loge­ment, de l’éducation, des pres­ta­tions sociales et des jurys. L’appareil judi­ciaire fédé­ral a effi­ca­ce­ment immu­ni­sé le sys­tème actuel contre sa contes­ta­tion sur la base de l’invocation de biais raciaux, tout comme les sys­tèmes de contrôle pré­cé­dents étaient pro­té­gés et sou­te­nus par la Cour suprême. Pour­tant, les paral­lèles ne s’arrêtent pas là. Comme Jim Crow, l’incarcération de masse contri­bue à défi­nir le sens et l’importance de la race en Amé­rique. En effet, le stig­mate de la cri­mi­na­li­té fonc­tionne en grande par­tie comme le stig­mate racial. Il trace une fron­tière légale, sociale et éco­no­mique entre « eux » et « nous ». Le cha­pitre 5 explore éga­le­ment cer­taines dif­fé­rences entre l’esclavage, Jim Crow et l’incarcération de masse : tan­dis que cette der­nière est conçue pour entas­ser une popu­la­tion consi­dé­rée comme super­flue, non néces­saire au fonc­tion­ne­ment de la nou­velle éco­no­mie glo­bale, les sys­tèmes de contrôle anté­rieurs étaient des­ti­nés à exploi­ter et contrô­ler la force de tra­vail noire. En outre, ce cha­pitre évoque l’expérience des Blancs dans ce nou­veau sys­tème de castes ; bien qu’ils ne soient pas les cibles prin­ci­pales de la guerre contre la drogue, ils en ont éga­le­ment été vic­times. Enfin, ce cha­pitre répond aux scep­tiques pour qui l’incarcération de masse ne peut être consi­dé­rée comme un sys­tème de castes raciales car beau­coup de poli­tiques de « tolé­rance zéro » sont sou­te­nues par des Afri­cains-Amé­ri­cains. Ces affir­ma­tions, comme je le sou­ligne, ne sont pas plus convain­cantes que les argu­ments avan­cés, par des Blancs et des Noirs, il y a une cen­taine d’années, selon les­quels la ségré­ga­tion raciale reflé­tait sim­ple­ment la « réa­li­té » et non une quel­conque ani­mo­si­té raciale ; argu­ments selon les­quels, pour leur bien les Afri­cains-Amé­ri­cains ne devaient pas contes­ter le sys­tème Jim Crow mais cher­cher à s’améliorer en son sein. Tout au long de notre his­toire, il y a eu des Afri­cains-Amé­ri­cains qui, pour des rai­sons diverses, ont défen­du ou se sont ren­dus com­plices du sys­tème de contrôle en vigueur.

Le cha­pitre 6 réflé­chit sur ce que la recon­nais­sance de l’existence du nou­veau Jim Crow implique pour le mili­tan­tisme pour les droits civiques. Je sou­tiens qu’à l’exception d’un large mou­ve­ment social, rien ne par­vien­dra à déman­te­ler le nou­veau sys­tème de castes. Des réformes signi­fi­ca­tives pour­raient être obte­nues sans un tel mou­ve­ment, mais tant que le consen­sus public sou­te­nant le sys­tème actuel n’aura pas été bou­le­ver­sé, sa struc­ture fon­da­men­tale demeu­re­ra intacte. Pour­tant, construire un large mou­ve­ment social ne suf­fit pas. Il ne suf­fit pas de per­sua­der l’électorat que nous avons eu exces­si­ve­ment recours à l’incarcération ou que la consom­ma­tion de drogue est un pro­blème de san­té publique et pas un délit. Si le mou­ve­ment de contes­ta­tion échoue à affron­ter ouver­te­ment le rôle cru­cial de la race dans la struc­ture fon­da­men­tale de notre socié­té, et s’il échoue à for­ger une éthique du sou­ci de l’autre, de com­pas­sion et d’attention à tout être humain, quelle que soit sa classe, sa race, sa natio­na­li­té, donc en incluant les Blancs pauvres sou­vent dres­sés contre les pauvres de cou­leur, alors la fin de l’incarcération de masse ne signi­fie­ra pas la mort des castes raciales en Amé­rique. Inévi­ta­ble­ment, un nou­veau sys­tème de contrôle social racia­li­sé émer­ge­ra. Aucune tâche n’est plus urgente pour les mili­tants de la jus­tice raciale que de s’assurer que l’actuel sys­tème de castes raciales soit le der­nier.