La Turquie a des visées sur la Syrie : Une nouvelle guerre se prépare

La Ligue Arabe met simplement un visage arabe sur des plans occidentaux (...) Un conflit entre la Turquie et la Syrie ouvrirait la porte à une intervention de l’OTAN.

Par Jere­my SALT (Salt enseigne l’histoire du Moyen Orient moderne dans le dépar­te­ment de science poli­tique de Bilkent Uni­ver­si­ty, Anka­ra. Aupa­ra­vant il a ensei­gné à Boga­zi­ci (Bospo­rus) Uni­ver­si­ty à Istan­boul à l’Université de Mel­bourne. Il a publié divers ouvrages dont The Unma­king of the Middle East : A His­to­ry of Wes­tern Disor­der in Arab Lands (Uni­ver­si­ty of Cali­for­nia Press, 2008).

Image_10-6.png – Anka­ra. Pour la pre­mière fois sans doute dans l’histoire de la répu­blique turque, un gou­ver­ne­ment turc a adop­té une poli­tique de confron­ta­tion ouverte avec un autre pays qui ne l’avait en rien pro­vo­qué. Les citoyens de ce pays, la Syrie, sont sidé­rés. La Tur­quie a pas­sé des années a répa­rer ses rela­tions avec ses voi­sins en se pré­va­lant d’une force douce mais pro­fonde avec un objec­tif de “zéro pro­blème”. A tous les niveaux cette poli­tique a été un suc­cès. Il y a quelques mois, cepen­dant, sous l’impact du soi disant “prin­temps arabe”, cette poli­tique a été vir­tuel­le­ment aban­don­née en l’espace d’une nuit. Elle a fait place à des menaces, une agres­si­vi­té bel­li­queuse et le sou­tien d’un groupe armé qui cherche à ren­ver­ser un gou­ver­ne­ment avec qui la Tur­quie avait des rela­tions ami­cales jusqu’à il y a encore très peu de temps.

Le pre­mier ministre turc et son ministre des affaires étran­gères ont appe­lé le gou­ver­ne­ment syrien à “ces­ser la vio­lence”, mais ils n’ont pas par­lé de la vio­lence dont le gou­ver­ne­ment syrien n’est pas res­pon­sable. Des gangs armés — dont cer­tains sont appa­rem­ment sala­fistes et d’autres qui créent le chaos pour de l’argent— attaquent des sol­dats, des poli­ciers et des civils depuis le début des mani­fes­ta­tions. Le gou­ver­ne­ment peut reti­rer tous ses tanks de la rue, cela n’arrêtera pas la vio­lence de ces gangs (aux­quels s’ajoutent main­te­nant les “trans­fuges de l’armée”) et cela peut même être consi­dé­ré au contraire comme un signe de fai­blesse et encou­ra­ger la vio­lence. Sur les 3500 Syriens qui auraient été tués au cours de sept der­niers mois, un grand nombre, dont de nom­breux civils et plus de 1100 sol­dats, ont été tués par ces gangs. La vio­lence a com­plè­te­ment sapé le mou­ve­ment réfor­miste paci­fique et, ajou­té à la récente attaque contre la Libye, cela a fait prendre conscience aux Syriens de ce qui leur arri­ve­rait si les Etats-Unis et leurs alliés met­taient un pied dans la porte. Bashar al Assad est indé­nia­ble­ment popu­laire après d’une grande par­tie du peuple et depuis les déci­sions hos­tiles prises par la Ligue Arabe sous l’influence du Qatar, les Syriens res­serrent encore plus les rangs der­rière leur pré­sident. Ils sont confron­tés au spectre d’une inter­ven­tion armée dans leur pays et d’une dévas­ta­tion qui éclip­se­rait ce que la Libye vient de subir au nom de la “res­pon­sa­bi­li­té de pro­té­ger”.

Les Syriens sont très conscients de la bru­ta­li­té du Mukha­ba­rat (ser­vices de ren­sei­gne­ment) et de la cor­rup­tion qui règne dans les hautes sphères du gou­ver­ne­ment. On peut dire sans craindre de se trom­per que la plu­part d’entre eux sou­haitent des réformes. La ques­tion est com­ment les obte­nir et à quel prix. Il y a beau­coup de monde qui mani­feste mais rien ne prouve que la majo­ri­té des gens (et cela inclut la plus grande par­tie de l’opposition inté­rieure) désire autre chose que des réformes poli­tiques. Ils sont for­te­ment oppo­sés à une inter­ven­tion étran­gère et ils n’apprécient pas l’ingérence agres­sive de la Tur­quie dans leurs affaires inté­rieures. Autre­fois la Syrie a don­né asile à Abdul­lah Oca­lan. La Tur­quie a mena­cé d’attaquer le pays s’il ne se débar­ras­sait pas de lui. Cela fait des décen­nies que la Tur­quie doit sup­por­ter des attaques du PKK contre ses sol­dats en pro­ve­nance de l’autre côté de la fron­tière, et pour­tant son gou­ver­ne­ment sou­tient main­te­nant un homme, Riad al Assad, dont “l’armée syrienne libre” fait exac­te­ment la même chose. de plus, en s’attaquant à la Syrie, la Tur­quie s’est mis en porte à faux avec l’allié de la Syrie, l’Iran, dont il a besoin pour l’aider contre le PKK. Cela serait cer­tai­ne­ment mal avi­sé de faire confiance aux Etats-Unis qui jouent avec la ques­tion kurde depuis des lustres.

La vio­lence diri­gée contre les sol­dats et les civils n’est pas “nou­velle”, au contraire, cela fait des mois qu’elle dure. Les stocks d’armes trou­vés dans une mos­quée de Dar’a, où les mani­fes­ta­tions ont com­men­cé quand des enfants ont été arrê­tés pour avoir des­si­né des graf­fi­tis anti-gou­ver­ne­men­taux sur un mur, laissent pen­ser que des groupes syriens étaient prêts et atten­daient. De grandes quan­ti­tés d’armes — fusils à pompe, mitraillettes israé­liennes et lance-roquettes— sont ame­nées en contre­bande en Syrie ain­si que de l’argent en dif­fé­rentes devises et des sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion sophis­ti­qués. Il est prou­vé que des hommes ont mis des uni­formes de l’armée pour que l’armée soit accu­sée de tuer les mani­fes­tants. Des hommes arrê­tés ont avoué avoir tiré sur les mani­fes­tants pour la même rai­son. Il y a bien sûr deux ver­sions des faits qui s’opposent ici —la ver­sion d’Al Jazee­ra pour qui la vio­lence était le fait d’un seul camp jusqu’à ce que des “trans­fuges” de l’armée se mettent à répondre aux tirs et la ver­sion du gou­ver­ne­ment syrien qui affirme que les gangs armés engen­draient le chaos dans le pays bien avant que les “trans­fuges” ne se joignent à eux. Comme pour toutes les ver­sions, aucune n’est sans doute tout à fait vraie ou fausse, mais il y a beau­coup de preuves, même si elles sont pas­sées sous silence, qui semblent cor­ro­bo­rer ce qu’affirme le gou­ver­ne­ment syrien. Une grande par­tie des accu­sa­tions for­mu­lées contre le gou­ver­ne­ment syrien viennent de groupes exi­lés comme l’Observatoire syrien des droits humains. Et Al Jazee­ra les reprend sou­vent sans les véri­fier. Ghas­san bin Jid­du, le res­pon­sable du bureau de Bey­routh, a trou­vé le par­ti pris de la chaîne dans sa cou­ver­ture de la Libye et de la Syrie si scan­da­leux qu’il a démis­sion­né.

Ce qui arrive en Syrie porte la marque d’un plan concer­té orches­tré par les Etats-Unis et leurs alliés du golfe. Les réformes ne sont pas l’objectif parce qu’elles ris­que­raient de main­te­nir la par­ti Ba’ath au pou­voir. L’objectif est de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment pour sup­pri­mer un obs­tacle de longue date aux poli­tiques éta­su­niennes et israé­liennes. Par ailleurs les Saou­diens aime­raient voir le pou­voir des Ala­wites —Shiites hété­ro­doxes— bri­sé à tout jamais.

Si l’on en juge par son pas­sé, les Etats-Unis ne devraient pas man­quer une occa­sion pareille. Ils se sont ingé­rés dans la poli­tique syrienne depuis que la CIA a contri­bué à por­ter au pou­voir Hus­ni al Zaim lors du pre­mier des trois coups d’état de 1949. Le Dépar­te­ment d’Etat a mis la Syrie sur la liste des états qui “spon­so­risent le ter­ro­risme” en 1979. Dans les années 1980, les Etats-Unis et Israël ont cher­ché des crosses à la Syrie au Liban mais Hafiz al Assad s’est mon­tré plus malin qu’eux. En 2005 les Etats-Unis et les Liba­nais qui tra­vaillaient pour eux ont accu­sé la Syrie d’avoir assas­si­né Rafiq Hari­ri. Ils se sont ser­vi de l’assassinat pour for­cer la Syrie à sor­tir ses troupes du Liban mais leurs accu­sa­tions se sont révé­lées sans fon­de­ment quand l’année sui­vante les quatre géné­raux arrê­tés ont été relâ­chés par manque de preuve. La lutte contre la Syrie englo­bait aus­si le Hiz­bol­lah. En 2000 le Hiz­bol­lah avait réus­si a for­cer Israël à mettre fin à sa longue occu­pa­tion du sud du Liban. Israël atten­dait sa revanche et en 2006 — avec le sou­tien des Etats-Unis— il a lan­cé une attaque dévas­ta­trice contre le Liban dans l’intention de détruire le Hiz­bol­lah. Il a subi un revers très humi­liant. Même avec la cou­ver­ture de l’armée de l’air ses sol­dats n’ont pas réus­si à gar­der le contrôle des vil­lages situés à quelques kilo­mètres de la ligne d’armistice. La chute du gou­ver­ne­ment de Saad Hari­ri en jan­vier a sou­li­gné la puis­sance du Hiz­bol­lah et sa capa­ci­té à déjouer les manoeuvres de ses enne­mis. Peu après, le sou­lè­ve­ment au Barhein semble avoir convain­cu les Saou­diens qu’il faillait faire quelque chose contre le Shiisme renais­sant. L’objectif final demeure évi­dem­ment l’Iran.

Dans cette lutte contre le régime syrien, les Etats-Unis ont uti­li­sé toutes les armes dont ils dis­po­saient. En 2003, le Congrès éta­su­nien a pas­sé le Syria Accoun­ta­bi­li­ty and Leba­nese Sove­rei­gn­ty Act — SALSA- (l’acte de la res­pon­sa­bi­li­té de la Syrie et de la sou­ve­rai­ne­té du Liban) en 2003, qui inter­di­sait aux com­pa­gnies amé­ri­caines de faire du com­merce avec la Syrie et en Syrie. Le lob­by israé­lien por­tait lar­ge­ment la res­pon­sa­bi­li­té du vote de cet acte au Congrès. Par l’intermédiaire du State Department’s Middle East Part­ner­ship Ini­tia­tive ‑MEPI- (Ini­tia­tive de par­te­na­riat du Dépar­te­ment d’Etat avec le Moyen Orient) les Etats-Unis avaient finan­cé les exi­lés et les mou­ve­ments syriens et avaient aus­si fait entrer de l’argent en Syrie grâce à des orga­ni­sa­tions à eux. On ne peut pas s’attendre à trou­ver des empreintes et encore moins un “fusil fumant” mais selon des sources dignes de confiance, l’ancien ambas­sa­deur saou­dien aux Etats-Unis, le prince Ban­dar bin Sul­tan, et l’ancien ambas­sa­deur éta­su­nien au Liban actuel­le­ment secré­taire-adjoint d’Etat aux affaires du Proche-Orient, Jef­frey Felt­man, avaient com­men­cé à tra­vailler sur un pro­jet de désta­bi­li­sa­tion de la Syrie déjà en 2008. Le com­plot avait plu­sieurs niveaux, impli­quait beau­coup de monde et dis­po­sait d’un bud­get de 2 mil­liards de dol­lars.

Pris par sur­prise par la vague de révo­lu­tions popu­laires qui a sub­mer­gé la région, les Etats-Unis et leurs alliés ont vite repris pied et ont fait de leur mieux pour tour­ner le “prin­temps arabe” à leur avan­tage. Il a fal­lu aban­don­ner Ben Ali et Mou­ba­rak, mais dès que le sou­lè­ve­ment a com­men­cé à Ben­gha­zi, ils sont inter­ve­nus rapi­de­ment. Sur la base des men­songes dont on avait abreu­vé le Conseil des droits humains de l’ONU, le Conseil de sécu­ri­té a voté “une zone d’exclusion aérienne” qui est vite deve­nue le pré­texte d’un assaut aérien géné­ra­li­sé contre la Libye pour ren­ver­ser Kadha­fi. Le Qatar a joué son rôle, au même titre que les Etats-Unis, l’Angleterre et la France, en four­nis­sant des cen­taines de sol­dats et le sou­tien de la pro­pa­gande de sa chaîne satel­lite. Il n’y a pas eu de révo­lu­tion popu­laire en Libye. Seule un infime mino­ri­té de Libyens sou­hai­taient une inter­ven­tion étran­gère. Kadha­fi béné­fi­ciait d’un large sou­tien popu­laire, n’en déplaise au reste du monde, mais, sept mois plus tard, les Etats-Unis et leurs alliés avaient ce qu’ils vou­laient. Le centre de Syrte est en ruines, et des dizaines de mil­liers de Libyens ont été tués sous pré­texte de les pro­té­ger. Le pays le plus déve­lop­pé d’Afrique a été réduit à néant non pas par son propre peuple mais par l’intervention de puis­sances étran­gères. Elles ont main­te­nant les mains libres pour s’occuper de la Syrie.

En plus de leur sou­tien finan­cier et autre aux exi­lés syriens, et en plus du sou­tien et de la cou­ver­ture qu’ils assurent à l’opposition à l’intérieur de la Syrie, les Etats-Unis se sont employés ouver­te­ment à aggra­ver la situa­tion en Syrie par tous les moyens pos­sibles. Leur ambas­sa­deur est allé à Hama avant les prières du ven­dre­di en pré­ve­nant à l’avance qu’il serait là. Quand le gou­ver­ne­ment syrien a pro­po­sé d’amnistier ceux qui ren­daient les armes, s’ils n’avaient pas com­mis de grave délit, les Etats-Unis ont conseillé aux Syriens de ne pas rendre leurs armes.

Der­rière l’écran du “prin­temps arabe” les Etats-Unis semblent s’être embar­qués dans un grand net­toyage de prin­temps. L’Irak a été mise hors de com­bat en 2003 et main­te­nant s’en est fait de la Libye, mais il reste trois obs­tacles sur la route —le Hiz­bol­lah, la Syrie et l’Iran— dont il faut se débar­ras­ser. Pour régler la ques­tion, en plus de la guerre éco­no­mique, de la sub­ver­sion et d’une éven­tuelle attaque mili­taire, il y a la stra­té­gie du “dia­logue” avec les Musul­mans sun­nites hos­tiles à la fois à l’Iran et à l’Islam shiite. Au som­met de la liste se trouvent les Frères Musul­mans qui sont sur le point de prendre le pou­voir en Egypte. L’idéologie du Par­ti pour la Jus­tice et le déve­lop­pe­ment en Tur­quie est une ver­sion libé­rale des posi­tions poli­tiques des Frères Musul­mans sous la forme qu’elles pren­dront néces­sai­re­ment en Egypte. Le lien qui relie les deux est l’Arabie Saou­dite qui inves­tit énor­mé­ment en Tur­quie et qui sera le prin­ci­pal pilier finan­cier des Frères si (et plus exac­te­ment quand) ils arrivent au gou­ver­ne­ment en Egypte. Selon l’Agence France Presse, une source sûre, l’été der­nier, le pre­mier ministre turc aurait dit à Bashar al Assad que s’il lais­sait entrer les Frères Musul­mans au gou­ver­ne­ment il l’aiderait à contrô­ler l’opposition. Comme les Frères Musul­mans sont inter­dits en Syrie, cela revient, à peu de choses près, à dire au pre­mier ministre turc qui s’il inté­grait le PKK dans son gou­ver­ne­ment, on l’aiderait à contrô­ler les Kurdes. Evi­dem­ment Bashar aurait répon­du non. La manière dont le pre­mier ministre turc attaque main­te­nant le pré­sident syrien —en disant qu’il se nour­rit du sang de son propre peuple et des choses de ce genre— laisse pen­ser qu’il a vécu ce refus comme une offense per­son­nelle.

Cer­taines voix par­mi les plus extré­mistes du monde musul­man appellent main­te­nant au ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment sécu­laire “héré­tique” de Damas. Une d’entre elles est celle du véhé­ment Yusuf Qara­da­wi qui vit au Qatar. Al Jazee­ra, qui appar­tient au gou­ver­ne­ment du Qatar joue son rôle en répan­dant de la pro­pa­gande dans le monde comme il l’a fait pen­dant l’attaque contre la Libye (un cri­tique arabe l’a qua­li­fié de “voix de l’OTAN”).

Main­te­nant la Ligue Arabe, un orga­nisme inutile entre tous, lance des ulti­ma­tums aux­quels le gou­ver­ne­ment syrien est dans l’incapacité de se plier. Il ne peut pas mettre fin à la vio­lence parce qu’elle n’est pas entiè­re­ment de son fait mais le script a été écrit et il faut le lire. La Ligue Arabe met sim­ple­ment un visage arabe sur des plans occi­den­taux. L’ingérence de cette orga­ni­sa­tion arabe qui n’a jamais rien fait pour la Pales­tine ni aucune autre cause arabe a mis le peuple syrien en colère. Petit à petit la crise est déli­bé­ré­ment aggra­vée dans l’intention d’acculer la Syrie et de pré­pa­rer la scène pour une inter­ven­tion armée. Si les Etats-Unis ne par­viennent pas à obte­nir du Conseil de Sécu­ri­té de l’ONU les réso­lu­tions qu’ils veulent, à cause du veto russe et chi­nois, la Tur­quie sera ame­née à jouer le rôle cen­tral dans ce pro­ces­sus.

Comme tous les petits pays, la Libye n’avait pas les moyens de se défendre contre les attaques aériennes conju­guées de l’Angleterre, la France et les Etats-Unis. Mais la Syrie n’est pas la Libye. Elle a une bien plus grande armée et elle ripos­te­ra à une attaque mili­taire. Elle a dû se battre pour sa sur­vie contre les Fran­çais, les Amé­ri­cains et les Israé­liens, et il ne faut donc pas se faire d’illusions sur la manière dont elle réagi­ra à toute ten­ta­tive de tra­ver­ser ses fron­tières et d’instaurer une “zone tam­pon”. Aucun pays n’a le droit d’empiéter sur le ter­ri­toire d’une autre pays et une telle entre­prise pro­vo­que­rait pro­ba­ble­ment une guerre. On ne sait pas où ni quand, ni com­ment une telle guerre se dérou­le­rait ni qui y par­ti­ci­pe­rait en fin de compte. L’Iran a un trai­tée défense avec la Syrie et donc il faut s’attendre à ce qu’elle s’y implique. Le Hiz­bol­lah a déjà mena­cé de ripos­ter en atta­quant Israël. Un conflit entre la Tur­quie et la Syrie ouvri­rait la porte à une inter­ven­tion de l’OTAN. Pour empê­cher l’encerclement du Moyen Orient et l’invasion de l’Asie Cen­trale et du Cau­case par l’armée éta­su­nienne, la Rus­sie et la Chine pour­raient déci­der de tirer un trait dans le sable. Il faut prendre au sérieux l’avertissement de Bashar comme quoi ce serait une grave erreur atta­quer la Syrie. Les Etats-Unis et leurs alliés ont semé la des­truc­tion dans deux pays arabes dans les huit der­nières années et main­te­nant ils en ont un troi­sième en ligne de mire. Il ne s’agit pas seule­ment ici du Moyen Orient ou de la région mais de l’équilibre du pou­voir dans le monde. On doit se deman­der si les diri­geants de la Tur­quie se rendent vrai­ment compte de ce qui est en jeu.

Dans une courte liste des acteurs qui croient pou­voir tirer pro­fit d’une guerre figurent les Etats-Unis, l’Arabie Saou­dite et ses alliés du Golfe, Israël (bien que les avis y divergent), les frères Musul­mans et des groupes Sala­fistes du Moyen Orient dont le but est d’instaurer des états isla­miques. A Washing­ton le même groupe de gens dis­cré­di­tés —les néo-conser­va­teurs— qui ont fait cam­pagne en faveur de la guerre en Irak et qui veulent main­te­nant faire la guerre à l’Iran sont enchan­tés de ce qui se passe à la fron­tière tur­co-syrienne. Ils ne voient sans doute pas beau­coup plus loin que le bout de leurs nez, mais leurs pro­jets de guerre contre la Syrie et l’Iran remontent à loin. La des­truc­tion du gou­ver­ne­ment syrien et des alliances stra­té­giques entre l’Iran, la Syrie et le Hiz­bol­lah serait une vic­toire stra­té­gique d’une valeur incom­pa­rable pour les Etats-Unis et leurs alliés arabes. La plu­part de ces gou­ver­ne­ments n’accordent pas à leurs res­sor­tis­sants les liber­tés qu’ils reven­diquent pour le peuple syrien. En Ara­bie Saou­dite les femmes n’ont pas le droit de conduire. Au Qatar elles le peuvent mais le Qatar n’a pas de consti­tu­tion, pas de par­le­ment, pas de syn­di­cats et a un sys­tème de tra­vail “spon­so­ri­sé” (le qafil, qui est le nom qu’on don­nait au joug de bois que l’on met­tait aux cous des Afri­cains pour les emme­ner en escla­vage) qui per­met aux employeurs d’empêcher les tra­vailleurs d’entrer et de sor­tir du pays.

En tant que négo­cia­teur et faci­li­ta­teur entre le gou­ver­ne­ment syrien et l’opposition inter­na­tio­nale, la Tur­quie a un rôle à jouer mais pro­vo­quer la Syrie à la fron­tière, faire la leçon à Bashar al Assad comme s’il était un gou­ver­neur de pro­vince réfrac­taire de l’époque otto­mane et sou­te­nir ceux qui tuent des citoyens syriens n’est pas la bonne méthode.

Jere­my Salt

Pour consul­ter l’original : The Pales­tine Chro­nicle

Tra­duc­tion : Domi­nique Muse­let pour Le Grand Soir