La terreur pour gouverner le Mexique

L’épouvantable massacre, survenu dans la nuit du 26 au 27 septembre, fait ressortir ce qui permet toutes les barbaries et toutes les impunités: une profonde collusion entre le crime organisé et toutes les institutions mexicaines.

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Moins d’un mois avant l’assassinat de six jeunes et la dis­pa­ri­tion de 43 étu­diants de l’École Nor­male rurale Ayot­zi­na­pa aux mains de la police muni­ci­pale d’Iguala, un rap­port d’Amnistie inter­na­tio­nale révé­lait une aug­men­ta­tion de 600% des cas de tor­ture admi­nis­trée par les agents de l’État au Mexique, au cours des dix der­nières années.

Inti­tu­lé Hors contrôle : tor­ture et autres mau­vais trai­te­ments au Mexique, ce rap­port mon­trait éga­le­ment que l’impunité y est presque totale et que les deux ins­ti­tu­tions char­gées de pro­té­ger les vic­times, soient le Pro­cu­reur géné­ral de la Répu­blique et la Com­mis­sion natio­nale des droits humains, n’agissent pra­ti­que­ment jamais en leur faveur.

Or, l’épouvantable mas­sacre, sur­ve­nu dans la nuit du 26 au 27 sep­tembre, fait res­sor­tir ce qui per­met toutes les bar­ba­ries et toutes les impu­ni­tés : une pro­fonde col­lu­sion entre le crime orga­ni­sé et toutes les ins­ti­tu­tions mexi­caines.

Cette nuit-là, autour d’Iguala, les poli­ciers ont atta­qué à plu­sieurs reprises d’humbles étu­diants sans arme avant de les livrer morts ou vifs à leurs com­plices du crime orga­ni­sé. Pen­dant des heures, des coups de feu ont écla­té, mais aucune force de l’ordre offi­cielle, qu’elle soit locale ou fédé­rale, n’a pro­té­gé les jeunes et, cela, mal­gré leur omni­pré­sence dans la région sup­po­sé­ment pour com­battre les tra­fi­quants de drogue.

Des bles­sés ont été ame­nés à une base de l’armée fédé­rale et dans des hôpi­taux pri­vés où on a refu­sé de les soi­gner.

Quelques jours après la tue­rie, les Guer­re­ros uni­dos (GU), prin­ci­pal groupe cri­mi­nel de la région et pré­su­mé res­pon­sable des dis­pa­ri­tions, pla­car­daient les murs des villes envi­ron­nantes en récla­mant la libé­ra­tion de poli­ciers muni­ci­paux déte­nus et en mena­çant de révé­ler d’autres com­pli­ci­tés entre le nar­co­tra­fic et les ins­ti­tu­tions mexi­caines.

L’administration muni­ci­pale d’Iguala, nous dit l’anthropologue mexi­cain, Miguel Angel Adame, est l’une des nom­breuses admi­nis­tra­tions muni­ci­pales tota­le­ment domi­nées par un amal­game de groupes cri­mi­nels et de fonc­tion­naires ultra-cor­rom­pus. Le maire, Jose Luis Abar­ca, fina­le­ment arrê­té le 4 novembre, est marié à Maria de los Angeles Pine­da, sœur de trois membres des GU.

Abar­ca a été élu maire d’Iguala, en 2012, grâce à Laza­ro Mason, actuel secré­taire à la San­té du gou­ver­neur de l’État du Guer­re­ro, Angel Aguirre. Ami d’enfance de l’épouse d’Abarca, Mason a choi­si le nou­veau maire pré­ci­sé­ment pour ses liens avec le crime orga­ni­sé.

C’est entre 2002 et 2005, pour­suit Adame, que Mason, alors maire d’Iguala, accepte de juteuses sommes d’argent heb­do­ma­daires et des garan­ties de réélec­tion en échange d’une pro­tec­tion légale des acti­vi­tés des tra­fi­quants de drogues, incluant le blan­chi­ment de leur argent dans les acti­vi­tés éco­no­miques, sociales et com­mer­ciales de la muni­ci­pa­li­té.

Arrive alors un pre­mier groupe cri­mi­nel qui « négo­cie » les semences et récoltes de mari­jua­na dans les champs des pay­sans. Un peu plus tard, s’amènent d’autres bandes de tra­fi­quants et s’installe alors la culture cri­mi­nelle que l’on connaît : embauche de jeunes tueurs à gages, enlè­ve­ments contre ran­çons, dis­pa­ri­tions, exploi­ta­tion des migrants cen­troa­mé­ri­cains, exé­cu­tions, etc.

Les car­tels de la drogue, écrit le doc­teur en sciences poli­tiques mexi­cain, Rafael de la Gar­za Tala­ve­ra, n’ont aucun mal à favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de la délin­quance dans les cam­pagnes du Guer­re­ro, l’une des nom­breuses régions du Mexique dévas­tées socia­le­ment par plu­sieurs vagues de pri­va­ti­sa­tions, déré­gu­la­tions éco­no­miques et cou­pures bud­gé­taires en san­té, édu­ca­tion et bien-être.

Les jeunes de la région, pour­suit Tala­ve­ra, repré­sentent plus de 70% de la popu­la­tion et n’ont d’autre ave­nir, dans leur pays dépos­sé­dé, que l’émigration vers le nord ou la guerre contre d’autres jeunes pro­ve­nant des mêmes classes sociales qu’eux.

En 2012, les GU finissent par s’imposer grâce à un régime de ter­reur tota­le­ment appuyé par la police muni­ci­pale et la mai­rie d’Iguala où viennent d’arriver Abar­ca et son épouse. Les GU uti­lisent même les infra­struc­tures de la police muni­ci­pale pour leurs opé­ra­tions de tor­ture, exé­cu­tions et enter­re­ments de cadavres.

Cela se passe sous le nez du 27e bataillon de l’armée fédé­rale qui, depuis 2006, compte, à Igua­la même, un quar­tier géné­ral d’opérations, pour­tant inon­dé par les dénon­cia­tions de la popu­la­tion locale.

Ces der­nières visent aus­si le gou­ver­neur de l’État, Angel Aguirre, qui a démis­sion­né, le 23 octobre der­nier, suite à l’ampleur des mani­fes­ta­tions popu­laires. Aguirre était non seule­ment au cou­rant de ce qui se pas­sait à Igua­la, mais com­plice de mul­tiples dis­pa­ri­tions for­cées et exé­cu­tions extra-judi­ciaires d’écologistes, étu­diants des Écoles Nor­males rurales, oppo­sants poli­tiques, mili­tants d’organisations pay­sannes et membres des auto-défenses com­mu­nau­taires.

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Mal­gré tout cela, jamais le pro­cu­reur géné­ral de la répu­blique, Jesus Murillo Karam, ni aucune autre ins­tance fédé­rale, n’ont entre­pris la moindre enquête sérieuse dans ces affaires.

Abar­ca et Aguirre sont membres du Par­ti de la révo­lu­tion démo­cra­tique (PRD), sup­po­sé­ment le par­ti de centre-gauche du pays, fon­dé dans les années 1980 par Cuau­te­moc Car­de­nas. Mazon, qui se pré­pare à rem­pla­cer Aguirre comme gou­ver­neur du Guer­re­ro, appar­tient au Mou­ve­ment pour la régé­né­ra­tion natio­nale (MORENA), nou­veau par­ti de centre-gauche issu du PRD, en 2011, et diri­gé par Andrés Manuel Lopez Obra­dor (AMLO).

Cela montre le niveau de décom­po­si­tion atteint par la gauche poli­tique offi­cielle au Mexique. En 2012, le PRD se joi­gnait au Pacte pour le Mexique, une union des par­tis poli­tiques de droite pour per­mettre au pré­sident Hen­rique Pena Nie­to, nou­vel­le­ment et frau­du­leu­se­ment élu, d’adopter faci­le­ment ses « réformes struc­tu­rales de troi­sième géné­ra­tion » visant, entre autres, le sys­tème d’éducation, les rela­tions de tra­vail et la pri­va­ti­sa­tion du pétrole mexi­cain.

L’appartenance des sus­pects à la sup­po­sée gauche, nous dit Manuel Agui­lar Mora, fait bien l’affaire du pré­sident et de la droite mexi­caine, car elle force le PRD et MORENA à défendre, devant une opi­nion publique indi­gnée, la thèse gou­ver­ne­men­tale d’un épi­sode de vio­lence excep­tion­nel, œuvre d’un « couple infer­nal ».

La véri­té, nous dit Tala­ve­ra, est que l’État fédé­ral mexi­cain ne veut pas le moins du monde enrayer l’infiltration du crime orga­ni­sé dans les ins­ti­tu­tions du pays parce qu’il en a abso­lu­ment besoin pour main­te­nir l’insupportable modèle éco­no­mique qu’il impose.

Le crime orga­ni­sé four­nit à l’État l’arme de la ter­reur qui est main­te­nant la seule qui peut empê­cher une nou­velle révo­lu­tion mexi­caine. La vio­lence sans nom du crime orga­ni­sé (l’un des étu­diants tué, le 26 sep­tembre, a été retrou­vé le visage broyé et les yeux arra­chés) per­met à l’État toutes les vio­lences et répres­sions qu’il peut ensuite impu­ter à ce même crime orga­ni­sé.

C’est ça, la gou­ver­na­bi­li­té, main­te­nant, pour un Mexique gra­duel­le­ment et fer­me­ment dépouillé de presque toutes ses richesses natu­relles depuis les trente der­nières années.

Selon l’organisation Forces unies pour nos dis­pa­rus au Mexique (FUDEM), la guerre contre la drogue a fait, toutes pro­por­tions de temps res­pec­tées, près du double des morts attri­bués à l’État Isla­mique, en Iraq. De plus, entre 2007 et 2010, les car­tels mexi­cains auraient assas­si­né 293 citoyens états-uniens, cer­tains par déca­pi­ta­tion.

Mal­gré cela, écrit le poli­to­logue argen­tin Ati­lio Boron, mal­gré aus­si les fosses com­munes de corps humains démem­brés et brû­lés qu’on ne cesse de décou­vrir, et mal­gré l’impunité consen­tie aux forces de l’ordre et aux élus cor­rom­pus, le pré­sident mexi­cain néo­li­bé­ral n’est pas le moin­dre­ment atta­qué par la presse inter­na­tio­nale, comme l’a été celui du Vene­zue­la, l’hiver der­nier, pour une situa­tion infi­ni­ment moins grave.

André Mal­tais

Source de l’ar­ticle : L’aut jour­nal

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