L’écriture, un dangereux métier au Mexique

Par Sonia San­to­ro

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Pagi­na 12


Tra­duc­tion : ZIN TV

Entre­tien d’une jour­na­liste mena­cée de mort

Rosa María Rodrí­guez Quin­ta­nilla est une jour­na­liste mexi­caine dépla­cée géo­gra­phi­que­ment dans son propre pays pour avoir exer­cé sa pro­fes­sion dans un domaine où il est très dif­fi­cile de dis­tin­guer les groupes cri­mi­nels des gou­ver­ne­ments. Elle, son par­te­naire — éga­le­ment jour­na­liste — et leurs enfants ont été mena­cés et contraints de fuir pour sau­ver leur vie. Ils ont tout quit­té : tra­vail, mai­son, école, famille et amis. A deux ans et demi de la fuite, ils ne peuvent tou­jours pas ren­trer chez eux et il est pro­bable qu’il ne leur sera jamais pos­sible de ren­trer chez eux. Pour la pre­mière fois, ils racontent à un média ce qui s’est pas­sé et l’exil social dans lequel ils ont été plon­gés.

Rodrí­guez Quin­ta­nilla était à Mon­te­vi­deo au début du mois de mai pour par­ti­ci­per à la 7ème réunion du Réseau inter­na­tio­nal des jour­na­listes avec une pers­pec­tive de genre (RIPVG) et à la réunion Menaces pour la liber­té d’ex­pres­sion. Elle y a racon­té son his­toire de dépla­ce­ments for­cés par la vio­lence, aujourd’­hui repro­duite dans les zones de guerre et réduite au silence par les conflits armés, la cri­mi­na­li­té orga­ni­sée et ses liens avec les agents de l’É­tat, dans des contextes d’im­pu­ni­té, comme c’est le cas du Mexique, mais aus­si d’autres pays de la région comme la Colom­bie, le Hon­du­ras ou le Nica­ra­gua.

Au Mexique, sous le gou­ver­ne­ment de Peña Nie­to, la vio­lence contre les jour­na­listes a aug­men­té de plus de 300 %, selon un rap­port de l’a­gence de presse fémi­niste CIMAC. Le gou­ver­ne­ment actuel, diri­gé par Andrés Manuel López Obra­dor, n’a pas encore mon­tré de signes d’a­mé­lio­ra­tion de la situa­tion. Selon la CIMAC, entre 2014 et 2015, 147 femmes jour­na­listes ont été vic­times de vio­lence de genre. Quinze d’entre eux, vic­times d’un fémi­ni­cide. La plu­part ont enquê­té sur des actes de cor­rup­tion et des liens entre le gou­ver­ne­ment fédé­ral, les admi­nis­tra­tions locales et les groupes cri­mi­nels.

Rodrí­guez Quin­ta­nilla vient de Tamau­li­pas. Cet État, situé au nord-est du Mexique et à la fron­tière avec le Texas, aux États-Unis, est consi­dé­ré par la Com­mis­sion inter­amé­ri­caine des droits de l’homme comme une “zone de silence”. “Depuis la guerre contre le tra­fic de drogue au Mexique, sous le gou­ver­ne­ment de Felipe Cal­derón, l’une des enti­tés les plus tou­chées est Tamau­li­pas. Parce qu’il y a la lutte des bandes cri­mi­nelles pour le ter­ri­toire pour le tra­fic de drogue vers les États-Unis, mais il n’y a pas que le tra­fic de drogue, la traite des per­sonnes et de nom­breux autres crimes liés à ces bandes cri­mi­nelles. C’est l’en­ti­té qui compte le plus grand nombre de per­sonnes dis­pa­rues dans le pays. Plus de 40.000 per­sonnes ont dis­pa­ru au Mexique à la suite de la décla­ra­tion de guerre de Cal­derón contre les stu­pé­fiants”.

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Rosa María Rodrí­guez Quin­ta­nilla

A Tamau­li­pas, plus de 1.500 filles âgées de 14 à 19 ans auraient dis­pa­ru, pro­ba­ble­ment vic­times de la traite. On ne sait pas exac­te­ment ce qui leur est arri­vé ” parce que cette décla­ra­tion de guerre a été mise en évi­dence par la fai­blesse des ins­ti­tu­tions. À l’é­poque, aucune ins­ti­tu­tion n’é­tait prête et n’est tou­jours pas prête à faire face à une crise des droits de l’homme comme celle que nous vivons actuel­le­ment. La presse était au milieu de tout cela.

Où tra­vaillait-tu au moment des menaces qui l’ont for­cée à quit­ter Tamau­li­pas ?

Je tra­vaillais auprès d’Aequs.mx, un centre d’in­for­ma­tion pour l’é­ga­li­té, et dans une sta­tion de radio, avec l’é­mis­sion “Foro Legis­la­ti­vo” (Forum légis­la­tif) qui traite de la cou­ver­ture de la Chambre des dépu­tés et des ques­tions légis­la­tives. J’é­cri­vais éga­le­ment pour la CIMAC. J’a­vais trois acti­vi­tés et j’é­tais mili­tante dans la conver­gence des orga­ni­sa­tions. En rai­son de ce contexte dans lequel vit Tamau­li­pas, c’est l’en­ti­té qui a le moins de par­ti­ci­pa­tion des ONG, de nom­breux jour­na­listes ont été mena­cés régu­liè­re­ment. C’est tel­le­ment nor­ma­li­sé que je ne m’en suis pas ren­du compte avant de par­tir. Je me demande com­ment nous pou­vons vivre cela et ne rien faire. Mon mari et son fils aîné sont éga­le­ment jour­na­listes, nous avons donc sur­vé­cu aux dif­fé­rents types de menaces. Mais le 29 octobre 2016 a chan­gé nos vies parce qu’ils ne nous ont pas lais­sé de marge d’op­por­tu­ni­té pour conti­nuer, nous avons été pra­ti­que­ment obli­gés de dénon­cer cette situa­tion.

Que s’est-il pas­sé ?

Mon mari (Fran­cis­co Cuél­lar Car­do­na) et moi étions sur le che­min du retour et nous avons reçu un appel d’un ami qui nous a dit que nous devions par­tir. What­sApp nous montre une image dans un groupe créé pour dif­fu­ser des situa­tions à risque, si on la publie dans la presse, vous ne vivrez pas long­temps pour en par­ler. Là, ils nous ont accu­sés de col­lu­sion avec des gangs de tra­fi­quants de drogue et des gangs para-cri­mi­nels et ont mena­cé de nous tuer, mon mari, son fils aîné et moi. Mes plus jeunes enfants étaient seuls dans la mai­son, nous sommes pas­sés, nous les avons emme­nés avec ce qu’ils por­taient sur eux et nous avons dû par­tir. Mon autre fils étu­diait à Mon­ter­rey et j’ai dû l’emmener avec moi parce qu’il était lui aus­si mena­cé. Je suis très impli­qué dans tout ce qui a trait au méca­nisme parce que c’est une demande du réseau natio­nal. Je connais­sais le che­min.

Quel est le méca­nisme ?

Il s’a­git d’un méca­nisme de pro­tec­tion pour les défen­seurs des droits de l’homme et les jour­na­listes. Et il dépend du minis­tère de l’In­té­rieur. La mani­pu­la­tion a tou­jours été très secrète parce qu’elle per­drait l’in­ti­mi­té dont elle a besoin. Mais je savais com­ment deman­der de l’aide et on m’en avait offert plu­sieurs fois due à la situa­tion que nous vivions. Même moi, je viens tout juste de quit­ter le jour­nal Expre­so, où mon mari tra­vaillait, à cause d’une voi­ture pié­gée a explo­sé (en mars 2012). Nous ne l’a­vions pas accep­té parce que nous vivions dans une nor­ma­li­té où rien ne se pas­sait. Pen­sant que cela n’ar­rive qu’aux autres. Puis le méca­nisme nous escor­ta à Mexi­co, nous avons dor­mi cette nuit-là dans un état voi­sin et de là le méca­nisme nous a extraits. Nous avons été la pre­mière famille à dénon­cer Tamau­li­pas. Bien sûr, nous en avons payé le prix parce qu’il est poli­ti­que­ment incor­rect de dénon­cer et que vous don­nez un mau­vais exemple.

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Pro­té­gez les jour­na­listes, c’est vital pour la démo­cra­tie

Vous avez dû tout lais­ser…

Tout… Tout. On a tout per­du. Mon mari avait la tren­taine, il tra­vaillait pour une entre­prise et il a du par­tir. Le méca­nisme vous offre des mesures de pro­tec­tion. En cas d’ur­gence, c’est effi­cace, mais cela ne garan­tit pas que vous conti­nue­rez à tra­vailler. Dans un pays où la pré­ca­ri­té, les licen­cie­ments mas­sifs, les fer­me­tures de médias sont mon­naie cou­rante, qu’un jour­na­liste arrive dans une zone où per­sonne ne vous connaît, où vous devez vous adap­ter, où vous devez faire pro­fil bas… ce n’est pas facile. L’exil social a été très com­pli­qué.

Où sont-ils main­te­nant ?

Main­te­nant, nous démé­na­geons dans le nord-est parce que mes enfants étaient dépri­més, ils n’ont pas vu la famille, ils n’ont pas vu leurs amis. Ils ont bri­sé leurs cercles sco­laires, ils n’ont pas obte­nu leur diplôme, l’un était sur le point de ter­mi­ner ses études secon­daires, et l’autre en pre­mière année d’u­ni­ver­si­té, il a man­qué une année d’u­ni­ver­si­té. Cela a conduit, par exemple, à une re-vic­ti­mi­sa­tion. Parce que la loi qui donne lieu au méca­nisme de pro­tec­tion est une loi fédé­rale qui ne lie que le gou­ver­ne­ment fédé­ral, les États ne sont pas obli­gés. Il a donc fal­lu cinq mois au gou­ver­ne­ment pour répondre à l’ap­pel du méca­nisme. Ils se sont enga­gés dans une série d’ac­cords mais ne les ont jamais res­pec­tés. Donc, puis­qu’il y avait un enga­ge­ment que si nous reve­nions, ils allaient mettre en place toutes les mesures de pro­tec­tion pour que nous puis­sions retour­ner à notre vie nor­male et fina­le­ment ils n’ont pas res­pec­té les accords. Ensuite cela a cau­sé une crise chez mon fils parce qu’il tenait pour acquis qu’il allait obte­nir son diplôme avec ses cama­rades de classe du secon­daire et quand il a décou­vert qu’il n’y avait pas moyen de ren­trer chez lui, il a eu des convul­sions.

Ils ne peuvent pas y retour­ner.

Non. Non seule­ment nos agres­seurs nous ont mena­cés de mort, mais ils nous ont cri­mi­na­li­sés. Ils parlent de mon mari comme du direc­teur du groupe de rédac­tion Expre­so, de moi comme du coor­di­na­teur du réseau des jour­na­listes qui nous impliquent dans divers gangs cri­mi­nels.

Vous savez qui ils sont ?

Ce sont des délin­quants poli­tiques.

Y avait-il un article qui a déclen­ché les menaces ?

Nous véri­fions les der­niers articles que nous avions publiés avant l’a­gres­sion. J’ai publié quelques notes sur les dis­pa­ri­tions de per­sonnes à Tamau­li­pas. Oui, j’é­tais très impli­qué dans l’ar­ti­cu­la­tion des ONG, je vou­lais que les col­lec­tifs qui étaient trai­tés avec un pro­fil très bas à cause du risque éle­vé, s’ex­priment. Et mon mari a écrit sur la cor­rup­tion. Tout s’est mis en place.

Tu tra­vailles comme jour­na­liste main­te­nant ?

Nous avons créé un por­tail appe­lé latalachanoreste.com parce que la chro­nique de mon mari est très connue et nous cher­chons donc à faire quelque chose de régio­nal. Nous ne pou­vons pas y aller, mais au moins cap­tu­rer le public à dis­tance et essayer de gagner de la place ici.

Est-ce que le fait d’être une femme t’a affec­té d’une façon ou d’une autre ?

Je suis pri­vi­lé­gié parce que je suis accom­pa­gnée. Parce que j’ai vu le pro­ces­sus d’autres femmes et qui sont iso­lées, c’est la pre­mière chose qu’ils font, ils vous laissent tran­quilles et t’ac­cusent du pire. Per­sonne ne veut te par­ler. Je n’ai pas vécu ça. Je trouve que même s’il y a beau­coup d’or­ga­ni­sa­tions pour que vous puis­siez vous éloi­gner de votre zone à risque pen­dant un cer­tain temps, elles n’en­vi­sagent pas cer­tains pro­blèmes, par exemple, vous ne pou­vez pas aller avec des enfants.

Mais tu pour­rais, pour­quoi ?

Je n’al­lais pas par­tir seule. Mes enfants ont aus­si été mena­cées. C’est pour ça qu’on est par­tis ensemble. Parce qu’ils nous avaient déjà mena­cés. Mais en fin de compte, c’é­tait une menace très directe pour mes enfants et c’é­tait d’une vio­lence extrême. J’a­vais des doutes sur l’o­ri­gine parce que quelques mois avant que j’ac­com­pagne quelques jour­na­listes, elle a tué six membres de sa famille, sa mère et son père, et quatre nièces. C’est de là que je suis venu. S’ils s’en prennent à tes enfants, c’est ta plus grande fai­blesse.