Coronavirus : réinventer la société

Par Slavoj Zizek / Medium

L’ef­fet secon­daire posi­tif du coro­na­vi­rus : por­ter un coup dur au modèle capi­ta­liste

Le phi­lo­sophe popu­laire Sla­voj Žižek, l’un des plus ardents cri­tiques du sys­tème capi­ta­liste et des “idéo­lo­gies” sur les­quelles il repose, s’est expri­mé sur le coro­na­vi­rus. Žižek sou­ligne que le coro­na­vi­rus a expo­sé la réa­li­té insou­te­nable d’un autre virus infec­tant la socié­té : le capi­ta­lisme. Alors que des pans de la popu­la­tion meurent, la grande pré­oc­cu­pa­tion des hommes d’É­tat et des hommes d’af­faires est l’affaiblissement de l’économie, la réces­sion, l’ab­sence de crois­sance du pro­duit inté­rieur brut, etc. Cet effon­dre­ment éco­no­mique est dû au fait que l’é­co­no­mie est fon­da­men­ta­le­ment basée sur la consom­ma­tion et la pour­suite des valeurs prô­nées par la vision capi­ta­liste, comme la richesse maté­rielle. Mais il ne devrait pas en être ain­si, il ne devrait pas y avoir de tyran­nie du mar­ché. Žižek sug­gère que le coro­na­vi­rus offre éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de prendre conscience d’autres virus qui se pro­pagent dans la socié­té depuis long­temps et de les réin­ven­ter. Žižek estime que le coro­na­vi­rus a un effet secon­daire posi­tif : por­ter un coup dur au modèle capi­ta­liste.

La pro­pa­ga­tion actuelle de l’é­pi­dé­mie de coro­na­vi­rus a déclen­ché les épi­dé­mies virales idéo­lo­giques qui étaient latentes dans nos socié­tés : fausses nou­velles, théo­ries de conspi­ra­tion para­noïaques et explo­sions de racisme. Après s’être pen­ché sur les effets néfastes des théo­ries de conspi­ra­tion, des fake news et de la panique sur la popu­la­tion, il sou­ligne que la pan­dé­mie sera peut être l’oc­ca­sion pour les pays qui cherchent à fer­mer leurs fron­tières aux immi­grants comme une menace pour leur iden­ti­té natio­nale, en fai­sant clai­re­ment allu­sion à Brexit et aux poli­tiques adop­tées par le gou­ver­ne­ment de Donald Trump.

La néces­si­té médi­cale bien fon­dée d’é­ta­blir des qua­ran­taines fait écho aux pres­sions idéo­lo­giques visant à fixer des limites claires et à mettre en qua­ran­taine les enne­mis qui consti­tuent une menace pour notre iden­ti­té. Mais peut-être qu’un autre virus idéo­lo­gique — et plus béné­fique — se répan­dra et nous infec­te­ra : le virus de la pen­sée en termes de socié­té alter­na­tive, une socié­té au-delà de l’É­tat-nation, une socié­té qui s’ac­tua­lise en tant que soli­da­ri­té glo­bale et de coopé­ra­tion.

Žižek pense que ce qui se passe peut être com­pa­ré à un coup mor­tel style Kill Bill, connu sous le nom de “tech­nique du cœur explo­sif”, avec lequel la per­sonne qui le reçoit peut encore suivre ses acti­vi­tés pen­dant un cer­tain temps, boire un verre de vin, avoir une conver­sa­tion, etc., bien que bien­tôt inévi­ta­ble­ment son cœur explo­se­ra et mour­ra : “Ma modeste vision de la réa­li­té est beau­coup plus radi­cale : l’é­pi­dé­mie de coro­na­vi­rus est une forme par­ti­cu­lière de “tech­nique du cœur explo­sif” dans le sys­tème capi­ta­liste mon­dial, un symp­tôme que nous ne pou­vons pas conti­nuer sur la voie que nous avons sui­vie jus­qu’à pré­sent, ce chan­ge­ment est néces­saire”.

Žižek constate plu­sieurs para­doxes. Si le coro­na­vi­rus nous oblige à nous iso­ler, il nous oblige aus­si à “réin­ven­ter un com­mu­nisme fon­dé sur la confiance dans les gens et la science”. Le phi­lo­sophe estime qu’une nou­velle com­pré­hen­sion du com­mu­nisme est néces­saire et qu’il faut avant tout pré­ci­ser la com­mu­nau­té. Un autre para­doxe, mais peut-être aus­si une sorte d’hy­per­bole tra­gique — voire rédemp­trice — est qu’à l’é­poque où les êtres humains sont les plus iso­lés, ils devront désor­mais s’i­so­ler encore plus ; au moment où ils ont le plus besoin d’un contact humain réel plu­tôt que sim­ple­ment vir­tuel, il semble main­te­nant que le contact phy­sique sera tabou. Mais peut-être que de cet iso­le­ment émer­ge­ront de nou­velles valeurs et que l’im­por­tance de la com­mu­nau­té, de la coexis­tence et de l’in­ti­mi­té sera réaf­fir­mée. Ce qui est incon­tes­table, c’est qu’il s’a­git d’un temps de réflexion, un temps où il y a moins de bruit et donc la pos­si­bi­li­té d’une plus grande clar­té.

Le virtuel semble être la seule chose sûre

“Nous pou­vons nous attendre à ce que l’é­pi­dé­mie virale affecte nos inter­ac­tions de base avec les autres per­sonnes et les objets qui nous entourent, y com­pris notre propre corps, car nous évi­te­rons de tou­cher des choses qui pour­raient être conta­mi­nées, comme les rampes, les toi­lettes publiques ou les jeux dans un parc. Nous évi­te­rons même de ser­rer la main des gens. Nous ferons pro­ba­ble­ment plus atten­tion aux mou­ve­ments spon­ta­nés, comme le fait de tou­cher notre nez ou nos yeux”, pré­dit Žižek.

“Ce n’est donc pas seule­ment l’É­tat ou d’autres agents qui nous contrô­le­ront, nous devons aus­si apprendre à nous contrô­ler et à nous dis­ci­pli­ner. Peut-être que seule la réa­li­té vir­tuelle sera consi­dé­rée comme sûre, et que la liber­té de mou­ve­ment dans les espaces ouverts sera limi­tée aux îles appar­te­nant aux ultra-riches”, a écrit le phi­lo­sophe.

“Mais même là, au niveau de la réa­li­té vir­tuelle et de l’in­ter­net, nous devons nous rap­pe­ler que, ces der­nières décen­nies, les termes “virus” et “virale” ont sur­tout été uti­li­sés pour dési­gner les virus numé­riques qui infec­taient notre espace web et dont nous n’a­vions pas conscience, du moins pas avant de voir leur pou­voir des­truc­teur (c’est-à-dire la des­truc­tion de nos logi­ciels ou de notre maté­riel). Ce que nous voyons main­te­nant est un retour mas­sif au sens lit­té­ral du terme : les infec­tions virales vont de pair dans les deux dimen­sions : réelle et vir­tuelle”…

“Les marchés deviennent nerveux”.

Sla­voj Žižek est éga­le­ment frap­pé par la cor­ré­la­tion que fait le capi­ta­lisme en trai­tant les phé­no­mènes sociaux comme des mar­chés ou des enti­tés vivantes, car en lisant les médias, les infor­ma­tions abondent qui montrent le dan­ger de la sta­bi­li­té éco­no­mique.

L’im­pres­sion que l’on a est que ce qui devrait vrai­ment nous pré­oc­cu­per, ce ne sont pas les cen­taines de morts, mais le fait que “les mar­chés sont ner­veux”. Le coro­na­vi­rus per­turbe de plus en plus le mar­ché mon­dial et, comme nous l’en­ten­dons, la crois­sance pour­rait chu­ter de 2 à 3 %. N’est-ce pas là un signe clair de l’ur­gence d’une réor­ga­ni­sa­tion de l’é­co­no­mie mon­diale, qui ne sera plus à la mer­ci des méca­nismes du mar­ché”.

Le socio­logue pré­cise qu’il ne fait pas réfé­rence au com­mu­nisme “à l’an­cienne”, mais à une sorte d’or­ga­ni­sa­tion mon­diale qui peut contrô­ler et régu­ler l’é­co­no­mie, ain­si que “contrô­ler et limi­ter la sou­ve­rai­ne­té de l’É­tat-nation si néces­saire”. Cela s’ins­crit dans le cadre de ce que Sla­voj Žižek appelle la “guerre médi­cale”.

En outre, en tant qu’ef­fets secon­daires “béné­fiques” du Coro­na­vi­rus, le phi­lo­sophe qua­li­fie les bateaux de croi­sière de méthodes de qua­ran­taine — les qua­li­fiant de luxe obs­cène — et que l’é­pi­dé­mie affecte la pro­duc­tion de voi­tures — ce qui condui­rait à la recherche d’autres moyens de mobi­li­sa­tion.

Dans un récent dis­cours, le Pre­mier ministre hon­grois Vik­tor Orban a décla­ré : “Il n’y a pas de libé­ral. Un libé­ral est un com­mu­niste avec diplôme.” Sla­voj Žižek réplique : “Et si l’in­verse était vrai, si nous consi­dé­rions comme “libé­raux” tous ceux qui se sou­cient de notre liber­té et comme “com­mu­nistes” tous ceux qui croient que nous ne pou­vons sau­ver ces liber­tés qu’a­vec des chan­ge­ments radi­caux puisque le capi­ta­lisme mon­dial approche d’une crise ? Alors il faut dire qu’au­jourd’­hui, ceux qui se recon­naissent encore comme com­mu­nistes sont des libé­raux diplô­més, des libé­raux qui ont vrai­ment étu­dié parce que nos valeurs libé­rales sont mena­cées et qui ont com­pris que seul un chan­ge­ment radi­cal peut les sau­ver”.