Les zombies de Covid-19 et la raison utopique

Par Gior­da­na García Sojo

/

Nodal


tra­duit par ZIN TV

EN LIEN :

Gior­da­na García Sojo
Cher­cheur et ensei­gnant véné­zué­lien. Spé­cia­liste des pro­ces­sus sociaux et de la pro­duc­tion cultu­relle.

Réflexion com­mune en temps de confi­ne­ment, un impé­ra­tif pour la sur­vie de notre espèce

La pan­dé­mie a impla­ca­ble­ment déchi­ré le voile de la démo­cra­tie libé­rale et du sys­tème qui la sou­tient. Comme dans le conte, le roi était mon­tré nu et tout le monde pou­vait voir sa chair gra­nu­leuse et qui pend vers l’ex­té­rieur. La pré­ten­due “démo­cra­tie” et les pré­ten­dues “liber­tés” que l’Oc­ci­dent a tant défen­dues et impo­sées se mani­festent dans leur opa­ci­té : des sys­tèmes de san­té qui se sont effon­drés en rai­son d’un dés­in­ves­tis­se­ment sys­té­ma­tique, d’un manque de capa­ci­té de réac­tion immé­diate et d’un faible pou­voir d’ar­ti­cu­la­tion avec le sec­teur pri­vé, pro­prié­taire et maître du réseau de pro­duc­tion et d’é­change de ser­vices et de biens de base.

Dans une situa­tion d’ur­gence natio­nale, régio­nale et mon­diale, la plu­part des gou­ver­ne­ments se sont révé­lés inutiles et peu astu­cieux pour garan­tir la vie de leurs citoyens. Le sec­teur pri­vé, déve­lop­pé dans tous les domaines, n’a pas su réagir à temps ni conte­nir l’ur­gence, en fait, il a à peine bou­gé. Les PDG auront été stu­pé­faits par la néces­si­té de conce­voir les gens comme des citoyens et non comme des consom­ma­teurs.

Autant de poli­tiques sécu­ri­taires qui n’as­surent ni soins, ni gué­ri­son, ni vie. Tant de mesures des fac­teurs de risque du pays et aucune réponse judi­cieuse et rapide à une urgence sani­taire qui n’é­tait ni nou­velle ni inha­bi­tuelle. Après tout, les virus ont frap­pé l’hu­ma­ni­té à de mul­tiples reprises au cours du siècle der­nier, et ont été pré­dits dans des cen­taines de films à suc­cès concoc­tés dans le but de nous infli­ger la peur et la ter­reur.

La période qui s’est écou­lée entre l’ap­pa­ri­tion à Wuhan (il n’est pas encore confir­mé que le virus en soit ori­gi­naire, mais c’est là que l’é­pi­dé­mie est appa­rue pour la pre­mière fois) et ensuite en Europe, a été suf­fi­sante pour pré­voir les consé­quences et prendre les mesures de base. Ou bien la pré­ven­tion des risques ne prend-elle en compte que les fac­teurs de mesure de la bourse et des mar­chés ?

Ce qui est unique dans la situa­tion que nous vivons en tant qu’es­pèce vivante au sein du sys­tème capi­ta­liste mon­dia­li­sé, c’est que le “pre­mier monde”, le monde pré­pa­ré et avan­cé, déve­lop­pé et supé­rieur, a très vite per­du le contrôle d’une épi­dé­mie qui pour­rait être mieux maî­tri­sée, évi­tant sur­tout tant de pertes humaines.

L’hé­si­ta­tion entre frei­ner la machine pour mettre en qua­ran­taine et ne pas frei­ner pour évi­ter la perte d’argent — cette simple et élé­men­taire hési­ta­tion de jours, de semaines et de mois — a entraî­né la mort de mil­liers de per­sonnes et une pro­pa­ga­tion plus rapide et plus dévas­ta­trice du virus. Ce que nous devons nous deman­der à ce stade, c’est de quel genre de diri­geants la pla­nète dis­pose, qui sont immo­bi­li­sés par le doute face au dilemme de sau­ver des vies ou de l’argent. Et nous ne par­lons pas de nou­veaux-nés, ce qui semble tel­le­ment bles­ser le conser­va­tisme au pou­voir, mais de vies consom­mées, réelles, cer­taines, pré­cieuses et dignes. Des vies qui ont fini dans des fosses com­munes, dans des cara­vanes de nuit ou sur des bûchers au milieu de la rue. Est-ce par­don­nable ?

Où sont les zombies ?

Le fait que la vie des citoyens ne soit pas le pre­mier devoir de pro­tec­tion d’une socié­té est le signe le plus évident de son déclin. Mais sans trop fouiller, nous savons que dans les métro­poles du “pre­mier monde”, des mil­lions de per­sonnes vivent en marge et à la péri­phé­rie, entas­sées les unes sur les autres et relé­guées comme rési­du social. La situa­tion de la dé-citoyen­ne­té des migrants afri­cains, arabes et lati­no-amé­ri­cains dans le monde est un fait struc­tu­rel du sys­tème néo­li­bé­ral de pri­vi­lèges-exclu­sions.

La figure du zom­bie est la vedette de cette concep­tion de l’autre. Tout un appa­reil puis­sant de pro­duc­tion de bon sens par l’in­dus­trie cultu­relle est déployé dans cette direc­tion. Et fina­le­ment, nous avons tous peur des zom­bies, de cet “autre” mons­trueux qui vient nous enle­ver nos droits, nos vies.

Et si les vrais zom­bies étaient les 1% les plus riches et les plus puis­sants de la pla­nète ? D’i­ci 2019, deux mille mil­liar­daires ont plus de richesses que 4,6 mil­liards de pauvres dans le monde, selon les don­nées d’Ox­fam. Avec l’in­ves­tis­se­ment pré­vu selon les inté­rêts véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques de ces for­tunes, non seule­ment le réchauf­fe­ment cli­ma­tique aurait pu être stop­pé, mais une autre indus­trie ali­men­taire non trans­gé­nique aurait pu être déve­lop­pée, basée sur la repro­duc­tion renou­ve­lable de la terre et de la chaîne ali­men­taire, la san­té des citoyens et la garan­tie de l’é­ra­di­ca­tion de la faim. Oui, tout cela semble être une uto­pie, mais c’est une pro­jec­tion qui est réa­li­sable grâce à une pla­ni­fi­ca­tion et une dis­tri­bu­tion adé­quates du capi­tal.

Aujourd’­hui, avec une pan­dé­mie qui pro­met d’être le début d’une séquence d’é­pi­dé­mies voués à deve­nir des pan­dé­mies, dans un scé­na­rio d’i­nac­tion et de failli­bi­li­té de la plu­part des gou­ver­ne­ments, des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales et du sec­teur pri­vé, ima­gi­nons les consé­quences éco­no­miques et sani­taires qui conti­nue­ront à se suc­cé­der comme des domi­nos tom­bant les uns après les autres.

L’OIT estime que dans trois mois, il y aura 195 mil­lions de chô­meurs, et Oxfam pré­voit qu’au moins 500 mil­lions de per­sonnes tom­be­ront dans la pau­vre­té. Dans cette cir­cons­tance limi­tée d’ur­gence glo­bale et tem­po­raire, les mesures doivent être sui gene­ris, hybrides et extrêmes. De l’an­nu­la­tion de la dette des pays et des citoyens, à l’exi­gence au 1% d’u­ti­li­ser sa richesse pour atté­nuer la débâcle du sys­tème pro­duc­tif en injec­tant des capi­taux dans les États afin qu’ils four­nissent à leur tour des res­sources direc­te­ment aux citoyens. Tout en conce­vant une méthode de tra­vail en accord avec les nou­velles situa­tions envi­ron­ne­men­tales. Dans le même temps, nous devons inves­tir dans la recherche et dans des actions à fort impact pour la récu­pé­ra­tion éco­lo­gique et sani­taire, bien au-delà de la créa­tion et de la dis­tri­bu­tion d’un vac­cin, qui doit bien sûr être gra­tuit et uni­ver­sel­le­ment acces­sible.

Cette rai­son uto­pique prend tout son sens dans une période de per­tur­ba­tion et d’ef­fon­dre­ment des struc­tures du sys­tème. Parce que le centre du “pre­mier monde” a été tel­le­ment affec­té, beau­coup de ses citoyens pour­ront se réveiller de la léthar­gie du bon sens impo­sée par le récit capi­ta­liste où toutes les alter­na­tives sem­blaient impos­sibles. Il ne s’a­git plus d’un “autre monde pos­sible”, mais du “monde” et de sa pos­si­bi­li­té de sur­vie.
Rien de tout cela n’est nou­veau. Ce qui est sin­gu­lier, c’est la forme abrupte et l’onde cen­tri­fuge de l’é­chec. L’o­ri­gine de l’é­chec. Les diri­geants ont été lais­sés à nu dans leur incom­pé­tence. Le sys­tème de la démo­cra­tie dite libé­rale s’est effon­dré au milieu de la néces­si­té d’un État qui n’exis­tait pas. Mais le 1% conti­nue son che­min en silence, comme des zom­bies fur­tifs mais imper­tur­bables qui sau­ve­ront leur for­tune.

Il y a des plans der­rière les zom­bies. L’in­dus­trie de la recherche phar­ma­ceu­tique et tech­no­lo­gique détient une grande par­tie de la for­tune de l’é­lite. L’OMS elle-même a reçu des sommes impor­tantes de la famille Gates, par exemple. Les conflits d’in­té­rêts qui en résultent sont éthi­que­ment insou­te­nables. Selon les recherches de Jorge San­ta Cruz, les mil­liar­daires mon­dia­listes comme Soros et Gates cherchent à éta­blir un nou­vel ordre mon­dial contrô­lé par leurs socié­tés trans­na­tio­nales en uti­li­sant les forces mili­taires de l’É­tat.

Que ferons-nous, nous les 99 % ?

Sans pré­tendre offrir une recette, la réflexion com­mune en temps de confi­ne­ment est en prin­cipe un impé­ra­tif pour la sur­vie de notre espèce. Nous ne pen­sons pas que le capi­ta­lisme ces­se­ra sou­dai­ne­ment après la pan­dé­mie, mais il sera encore plus bles­sé et expo­sé. Comme une  bête, elle atta­que­ra lors son effon­dre­ment. C’est à nous de faire de chaque acte social une poli­tique de chan­ge­ment. Un pari sur la chute de la bête.

La démo­cra­tie, vidée de son sens et de ses pro­grammes, conver­tie en un rituel sans fond, pour­rait accueillir des actions citoyennes beau­coup plus enga­gées, dont l’ho­ri­zon est la recon­fi­gu­ra­tion des ten­sions avec le pou­voir. Ce n’est pas en vain que le “gou­ver­ne­ment du peuple” conti­nue à être la plus belle et la plus idéale des figures de gou­ver­ne­ment jamais conçues.

Pour qui votons-nous ? Y a‑t-il vrai­ment des options valables ? Quel pro­jet tel ou tel can­di­dat pro­pose-t-il ? Nous devons veiller à ce que les gou­ver­ne­ments défi­nissent et défendent des pro­jets qui donnent la prio­ri­té à la san­té et à l’é­du­ca­tion publique de qua­li­té, qui conçoivent des poli­tiques de sécu­ri­té non pas pour oppri­mer l’al­té­ri­té et la dis­si­dence mais pour pro­té­ger les citoyens et la nature, et qui obligent les 1 % à inves­tir dans le public par une poli­tique glo­bale et agres­sive de recou­vre­ment des impôts. Si ces options n’existent pas, elles devront être orga­ni­sées dans le jeu poli­tique.

Nos propres pra­tiques et habi­tudes doivent chan­ger avec une volon­té assu­mée d’a­na­lyse et de soli­da­ri­té. Il est néces­saire de se poser de nou­velles ques­tions élé­men­taires pour que, à par­tir de nos habi­tudes, nous puis­sions aus­si leur don­ner de nou­velles réponses : com­bien consom­mons-nous, com­ment et que recy­clons-nous, que man­geons-nous, d’où vient notre nour­ri­ture ? Nous devons être bien infor­més sur les ingré­dients et les pro­ces­sus d’é­la­bo­ra­tion des pro­duits, en pri­vi­lé­giant ceux qui garan­tissent une rela­tion plus adé­quate avec la san­té et la pré­ser­va­tion des ani­maux et de la nature.

Pro­duire de la nour­ri­ture à domi­cile n’est pas dérai­son­nable, la plan­ta­tion urbaine est une réelle pos­si­bi­li­té. De même, pour par­ti­ci­per à des réseaux de soli­da­ri­té de quar­tier et de com­mu­nau­té, pour savoir où nous vivons, sur qui nous comp­tons autour de nous et pour pro­fi­ter autant que pos­sible aux petits pro­duc­teurs locaux. Le sou­ci des autres s’est avé­ré être le pilier de la pan­dé­mie. Sans le per­son­nel soi­gnant des foyers et des centres de san­té, les consé­quences seraient aujourd’­hui bien plus graves.

Le pas­sage du sujet de simple consom­ma­teur à citoyen et habi­tant d’un espace social peut décou­ler de cha­cun d’entre eux. Notre rela­tion avec l’en­vi­ron­ne­ment doit chan­ger de manière expo­nen­tielle. Pour pou­voir exi­ger, nous devons éga­le­ment par­ti­ci­per.

L’u­ti­li­sa­tion de la tech­no­lo­gie pour­rait être beau­coup plus utile pour chan­ger. Pour garan­tir un ave­nir immé­diat vivable, ceux qui sur­vi­vront, et sur­tout les nou­velles géné­ra­tions, devront com­bi­ner les pro­fes­sions de soins, la capa­ci­té de pira­tage et l’a­gri­cul­ture. Prendre soin, plan­ter, communiqu.er et exi­ger seront les infi­ni­tifs de cette nou­velle citoyen­ne­té de sur­vie et de trans­for­ma­tion. Il s’a­git d’u­ti­li­ser les outils du sys­tème pour le per­cer et inver­ser la vora­ci­té des zom­bies du 1%.