Venezuela : Entretien avec Elias Jaua “Il ne peut y avoir de changements sociaux sans confrontation avec le capital”

Une révolution ignorée par les grands médias et... par une part croissante de la gauche occidentale

Image_1-74.pngVene­zue­la, mer­cre­di 4 mai 2011


Les deux der­nières semaines ont vu une accé­lé­ra­tion sans pré­cé­dent de la démo­cra­tie et de la révo­lu­tion au Vene­zue­la. Aug­men­ta­tion du salaire mini­mum de 25%, aug­men­ta­tion des salaires des uni­ver­si­taires et tra­vailleurs du sec­teur public de 40 à 45%, finan­ce­ment par l’état d’un “new deal” en matière de loge­ment qui va per­mettre la construc­tion d’un loge­ment décent pour chaque famille pauvre. Plan natio­nal de créa­tion d’ emploi pour 3,5 mil­lions de chô­meurs sur les 8 pro­chaines années. Le par­le­ment dis­cute actuel­le­ment de nom­breuses lois struc­tu­rantes : sur les droits du tra­vail, sur la pro­tec­tion du pou­voir d’achat, contre la spé­cu­la­tion et les hausses de prix illé­gales, ou sur la démo­cra­ti­sa­tion — à la suite de l’Argentine — du spectre radio et TV jusqu’ici mono­po­li­sé comme par­tout ailleurs par de grands groupes éco­no­miques. Cette loi équi­li­bre­ra le patri­moine public des ondes — 33% pour le public, 33% pour le pri­vé et 33% pour le sec­teur asso­cia­tif, par­ti­ci­pa­tif.

Dotés de plu­sieurs mil­liards de dol­lars ces trois der­nières années, 42000 conseils com­mu­naux appliquent le bud­get par­ti­ci­pa­tif que la gauche alter­mon­dia­liste avait décou­vert à Por­to alegre (Bré­sil) et mobi­lisent les citoyens dans la recons­truc­tion de leurs ser­vices publics et d’un nou­veau type d’état. La Mision Agro­ve­ne­zue­la vient de finan­cer 34.000 pro­duc­teurs agri­coles à hau­teur de 1,4 mil­liards de boli­vars, pour ancrer défi­ni­ti­ve­ment le pays dans une sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire qui refuse les bio­car­bu­rants ou les OGM. De la CEPAL à l’UNESCO, de l’ONG indé­pen­dante chi­lienne Lati­no­ba­ro­me­tro a la firme pri­vée Gal­lup, les rap­ports publics récents indiquent que le Vene­zue­la est deve­nu le pays le plus éga­li­taire de la région mais aus­si celui où les citoyen(ne)s croient le plus dans la démo­cra­tie. Ces trans­for­ma­tions en pro­fon­deur pas­sionnent, mobi­lisent les véné­zué­liens mais sont invi­sibles à l’extérieur. La gauche occi­den­tale, qui vit un fort désa­mour des sec­teurs popu­laires, impuis­sante face à la mon­tée de l’extrême-droite, semble igno­rer, voire mépri­ser, ces douze années d’une vaste construc­tion du socia­lisme boli­va­rien et sa forte dose de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Une par­tie crois­sante d’entre elle pré­fère mettre son éner­gie dans des prises de dis­tance média­tiques vis-à-vis de Cha­vez.

Au moment où la réa­li­sa­tion du pro­gramme his­to­rique de la gauche s’accélère au Vene­zue­la, il nous a paru utile de ren­con­trer un per­son­nage peu connu de la nou­velle géné­ra­tion révo­lu­tion­naire, et actuel vice-pré­sident de la Répu­blique boli­va­rienne, Elias Jaua. Né à Cau­ca­gua, état de Miran­da, il y a 41 ans, il est licen­cié en socio­lo­gie de l’Université Cen­trale du Vene­zue­la (UCV). Avant d’être nom­mé au poste de vice-pré­sident de la répu­blique, il fut ministre de l’Agriculture et des Terres, ministre de l’Économie Popu­laire et chef du cabi­net pré­si­den­tiel.

Q/ Cer­tains diri­geants de l’opposition viennent de dévoi­ler ce que sera leur pro­gramme élec­to­ral. Un thème qui, jusqu’ici, était entou­ré du plus grand mys­tère : il s’agit de pri­va­ti­ser tout ce qu’il y a à pri­va­ti­ser. Que vous ins­pire ce sou­dain élan de trans­pa­rence ?

R/ Ceci met en évi­dence les contra­dic­tions internes de l’opposition. D’un coté, ceux qui se pré­sentent comme sociaux-démo­crates se sont lan­cés dans la pro­mo­tion d’un pro­gramme élec­to­ral déma­go­gique en pré­ten­dant faire croire au peuple qu’il est pos­sible de construire un état social de droit et de jus­tice avec un gou­ver­ne­ment de droite et sans confron­ta­tion avec le capi­tal. Men­songe ! Le peuple sait bien que tout ce qui a été acquis au niveau de l’inclusion sociale, des pen­sions, de l’éducation et de la san­té le fut à tra­vers une confron­ta­tion avec le capi­tal. Il est impos­sible d’y arri­ver autre­ment. (1) D’un autre coté, Le patro­nat, qui finance l’opposition, trouve le pro­gramme élec­to­ral pré­sen­té par ce sec­teur, pour le moins indi­geste. C’est donc sous la pres­sion du patro­nat qu’un autre sec­teur de l’opposition exprime plus ouver­te­ment l’objectif réel de leur pro­jet à savoir la res­tau­ra­tion du sys­tème de domi­na­tion du capi­tal sur l’État et les poli­tiques publiques.

Q/ Et dans le camp révo­lu­tion­naire ? Il y a des diri­geants qui devraient croitre mais dont l’évolution semble limi­tée par le lea­der­ship d’Hugo Cha­vez. Cela n’engendre-t-il pas une pres­sion interne dan­ge­reuse pour le camp boli­va­rien ?

R/ Non. Nous qui accom­pa­gnons Cha­vez, avons la matu­ri­té poli­tique néces­saire et un idéal com­mun. Ceci nous per­met de com­prendre que cette période est mar­quée par le lea­der­ship d’Hugo Cha­vez. En tant que diri­geants issus de la révo­lu­tion, dési­gnés, for­més et sti­mu­lés par Cha­vez, notre rôle est d’accompagner le lea­der que le peuple s’est choi­si. Cha­vez n’est ni le fruit d’une impo­si­tion , ni issu de pri­maires , ni d’aucun décret. La légi­ti­mi­té de son pou­voir est née des espé­rances et des aspi­ra­tions de notre peuple. Aucun de nous n’éprouve de com­plexes à cet égard.

Q/ De fait, le pré­sident a décla­ré que l’actuel cabi­net minis­té­riel est le meilleur qu’il est eu en 12 ans. Quel est le secret de ce suc­cès ?

R/ Il fau­drait le lui deman­der. Je dirais cepen­dant qu’aussi bien dans la direc­tion du par­ti (PSUV) qu’au gou­ver­ne­ment, après tant de rema­nie­ments, de tra­hi­sons et de décep­tions, le pré­sident est par­ve­nu à confor­mer une équipe homo­gène poli­tique et idéo­lo­gi­que­ment.

Q/ Les spé­cia­listes du PSUV assurent que vous êtes à la tête d’un cou­rant interne. Existe-t-il un « jauisme », à qui s’opposerait-il ?

R/ Non, cela n’existe pas. Je peux le nier et ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas par­ti­san de ce genre de choses. Je suis boli­va­rien, socia­liste et cha­viste. C’est le seul cou­rant auquel j’appartienne. Je me suis effor­cé de contri­buer à ce que les posi­tions se basant sur des ten­dances per­son­na­listes ne fassent pas par­tie de la révo­lu­tion. Je crois au débat d’idées au sein de notre par­ti et de notre pro­jet, à la lutte contre les dévia­tions et le réfor­misme mais ceci ne sau­rait être per­son­na­li­sé.

Q/ Mais en tant que jeune et ex-membre de Ban­de­ra Roja (“Dra­peau rouge”. Orga­ni­sa­tion sta­li­nienne des années 70, pas­sée peu à peu à droite et qui a par­ti­ci­pé au coup d’état contre Cha­vez en 2002), com­ment vous traite la droite endo­gène, à l’intérieur du camp boli­va­rien ?

R/ Je me deman­de­rais tour d’abord, s’il existe vrai­ment une droite endo­gène. Ce concept est uti­li­sé comme une accu­sa­tion par cer­tains sec­teurs du cha­visme. Je n’y sous­cris pas car ce concept n’a pas d’existence orga­nique. Les idées de droite seront tou­jours pré­sentes dans une révo­lu­tion aus­si ample et démo­cra­tique que la nôtre, mais l’orientation stra­té­gique claire, cou­ra­geuse et déci­dée du pré­sident Cha­vez éli­mine de fait toute pos­si­bi­li­té qu’auraient ces idées de deve­nir hégé­mo­niques au sein du par­ti ou de la révo­lu­tion.


Q/ Que vous ins­pire la pré­sence de Ban­de­ra Roja (BR) dans la Mesa de Uni­dad Demo­cra­ti­ca (MUD, regrou­pe­ment de la droite véné­zué­lienne) ?

R/ Ceci a été digé­ré il y a long­temps car nous fumes expul­sés de Ban­de­ra Roja (1) en 1991 à l’issu d’une rup­ture interne. Main­te­nant, tous ces mau­vais exemples de diri­geants de gauche se retrou­vant dans les rangs de la droite ne font que ren­for­cer notre éthique mais aus­si la convic­tion que ce triste rôle de traitre est exac­te­ment celui que nous ne vou­lons pas jouer.

Q/ Vous faites par­tie de l’équipe opé­ra­tion­nelle de ce gou­ver­ne­ment. Qui de mieux pla­cé que vous pour nous dire quelle serait le pro­blème interne le plus grave ? Le bureau­cra­tisme, le manque d’efficience, la cor­rup­tion, la culture capi­ta­liste ?

R/ Ce qui nous a man­qué jusqu’ici, c’est la capa­ci­té de sui­vi et de contrôle dans notre ges­tion. C’est cette défaillance qui nous rend vul­né­rable à tous ces maux. Quand nous aurons réus­si à exer­cer un sui­vi et un contrôle sur notre ges­tion, aucun de ces fléaux ne pour­ra pros­pé­rer. Pour sur, cette fai­blesse démontre que nous n’avons pas un État omni­po­tent contrô­lant le moindre détail. Il faut une conso­li­da­tion des ins­ti­tu­tions afin que ce contrôle soit pos­sible.

Q/ Si on suit les ana­lyses les plus pes­si­mistes pos­té­rieures à l’intervention mili­taire en Libye, quand cela sera-t-il le tour du Véné­zué­la ?

R/Une des grandes ver­tus du pré­sident et de la révo­lu­tion boli­va­rienne est d’avoir empê­ché ce scé­na­rio avec beau­coup d’audace, une diplo­ma­tie cou­ra­geuse, une capa­ci­té de nouer des rela­tions avec dif­fé­rents pôles de pou­voir dans le monde et par le ren­for­ce­ment de l’organisation et de la conscience de notre peuple. L’impérialisme nous habi­tue depuis le Viet­nam à agres­ser les peuples qu’il sait orga­ni­sés et assez dignes pour défendre leur ter­ri­toire et leur sou­ve­rai­ne­té. Nous allons conti­nuer à lut­ter pour que notre pays ne soit jamais agres­sé.

L’effort de renouer des rela­tions avec la Colom­bie par exemple a neu­tra­li­sé les plans impé­riaux d’attaquer à tra­vers un pays voi­sin et frère. Cela reste pos­sible, en par­ti­cu­lier vu la rare­té du pétrole dans le monde, et c’est pour­quoi nous devons nous pré­pa­rer mieux chaque jour. C’est la meilleure bar­rière contre l’impérialisme.


“J’ai trait des vaches… et semé de la yuc­ca”

Q/Le pré­sident a défié les grands pro­prié­taires à un moment très dif­fi­cile. Com­ment avez vous rele­vé le défi d’assumer le minis­tère de l’agriculture sans avoir trait des vaches ?

R/ Si, j’ai trait des vaches lorsque je suis allé me réunir avec les pay­sans de Méri­da. J’ai cou­pé des bananes à Bar­lo­ven­to. Et j’ai aus­si semé de la yuc­ca (rires). Le thème de l’agriculture requiert beau­coup de direc­tion­na­li­té poli­tique et de com­pré­hen­sion du phé­no­mène social. Tout le reste, les aspects tech­niques, sont déjà éla­bo­rés et nous avons l’appui de puis­sances en la matière telles que la Chine, l’Argentine et le Bré­sil. Nous sommes arri­vés dans ce sec­teur pour nouer un grand débat dans lequel ont par­ti­ci­pé tant la droite récal­ci­trante que les mou­ve­ments pay­sans. Les diri­geants patro­naux du sec­teur pri­vé n’ont pas vou­lu l’admettre publi­que­ment mais ils savent que nous avons fait un grand effort pour arri­ver à des accords.


Q/Les avan­cées de la révo­lu­tion agraire ont coû­té beau­coup de sang. Pour­quoi n’a‑t-on pu faire jus­tice dans les cas de pay­sans assas­si­nés par des mer­ce­naires des grands pro­prié­taires ?

R/ Les cas de “sicaires” ne sont pas faciles, mais les assas­sins pro­fes­sion­nels ne laissent pas de trace et dans la majo­ri­té des cas, ce sont des per­sonnes qui viennent de l’étranger, com­mettent le crime et repartent. Sur ordre du com­man­dant Chá­vez, on a cher­ché à garan­tir la sécu­ri­té sociale des sur­vi­vants des vic­times de ces assas­si­nats. Dans les der­nières années il y a eu moins de cas et ce sont des cas réso­lus par la police, cer­tains auteurs maté­riels et par­fois intel­lec­tuels ont été arrê­tés. Deux grands pro­prié­taires ont été arrê­tés et un autre a fui du pays, un avis de recherche a été lan­cé contre lui.

Tra­duc­tion : Yer­ko Ivan.

URL de la ver­sion FR de cet article : http://www.larevolucionvive.org.ve/spip.php?article1525&⟨=fr

Source : http://www.minci.gob.ve/entrevistas/3/204079/sin_confrontacion_no.html