France, Banlieues : À quoi joue la police ?

Le préfet de Seine-Saint-Denis et le ministre de l’Intérieur auraient tout intérêt à faire cesser rapidement ces violences policières pour éviter que l’on ne revive une nouvelle fois une révolte urbaine de la même ampleur que celle de 2005.

Mar­di 7 février, des poli­ciers (ou gen­darmes) anti-émeutes sont inter­ve­nus avec une vio­lence inouïe dans le quar­tier des Bos­quets à Mont­fer­meil. Le blo­gueur de Poli­tis, Jean-Riad Kechaou, a reçu le témoi­gnage direct d’une des vic­times.

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Le quar­tier des Bos­quets à Mont­fer­meil, comme de nom­breux autres en Seine-Saint-Denis, est sous ten­sion. À Aul­nay-sous-Bois, lun­di soir, comme pour éteindre par la force la colère légi­time des habi­tants suite aux vio­lences subies par Théo, un héli­co­ptère sur­vo­lait le quar­tier des 3 000 et des poli­ciers ont tiré à balles réelles.

Mar­di soir, minuit, quar­tier des Bos­quets, Mont­fer­meil, Seine-Saint-Denis. Suite à des lan­ce­ments de feux et de jets de pierre par des jeunes, la police anti-émeute est à la recherche d’un groupe d’individus dans la cité.

Des poli­ciers des­cendent dans le sous-sol d’un petit immeuble où des jeunes adultes jouent tran­quille­ment aux cartes. Plus âgés, ils n’ont rien à voir avec les petits émeu­tiers. Une ving­taine de poli­ciers leurs foncent lit­té­ra­le­ment des­sus en criant, bou­clier et matraque à la main. Les jeunes courent en direc­tion de l’autre sor­tie du sous-sol mais se font attra­per en mon­tant les esca­liers par un groupe qui les atten­dait. Balayettes, coups de pieds dans la tête, coups de matraque, on les traîne par terre dès les esca­liers. « Tout se passe tel­le­ment vite, j’ai jamais vu des flics aus­si vio­lents », déclare Abdel, l’un des jeunes hommes vic­times de ces vio­lences.

S’en suit une scène invrai­sem­blable décrite par Abdel :

« On nous a allon­gés les uns à côté des autres, face contre le sol, il était dégueu­lasse, presque boueux. Puis on nous a fouillés en nous pal­pant tout le corps, même les par­ties intimes ».

Ce n’est pas fini pour eux, mal­heu­reu­se­ment. Ils doivent se taire et res­ter allon­gés les uns à côté des autres sans rechi­gner. « Les flics nous insultent : “Connard !” “Fils de pute !” “T’as com­pris main­te­nant ?” Moi, J’ai pas vou­lu leur répondre. J’étais trop éner­vé. Un poli­cier a mis sa matraque der­rière ma tête pour que je dise comme tout le monde “J’ai com­pris” ce que j’ai dû fina­le­ment faire. » Un poli­cier écrase ensuite l’une des mains d’Abdel qui conte­nait un billet de 10 euros. « Ouvre ta main ! » lui dit le poli­cier. Abdel ne veut pas leur don­ner mais doit fina­le­ment l’ouvrir. Son bras lui fait mal.

L’humiliation se pour­suit. « Ils ont pris ma sacoche et l’ont vidé par terre objet après objet comme pour m’énerver. Je ne réagis pas. Un poli­cier me prend alors mon télé­phone. Il sup­prime tout mon fichier pho­to en me regar­dant puis le jette déli­bé­ré­ment face contre le sol pour l’abîmer. » On demande alors à Abdel de se mettre à genoux les mains dans le dos face au mur. Les poli­ciers crient tout en réa­li­sant qu’ils n’ont pas eu affaire aux petits émeu­tiers. Ils partent sans deman­der leur reste en pre­nant avec eux un seul jeune homme pour le mettre en garde à vue lais­sant Abdel et ses amis hagards et tota­le­ment cho­qués par l’hu­mi­lia­tion qu’ils venaient de subir. « J’ai eu de le droit à pas mal de contrôles vio­lents, mais une telle hog­gra (humi­lia­tion), jamais, c’était un véri­table guet-apens ! », déclare Abdel dépi­té.

Des vio­lences qui n’ont rien d’i­so­lées

Le quar­tier des Bos­quets n’est pas le seul appa­rem­ment à avoir connu de telles scènes. On évoque des vio­lences poli­cières dans au moins deux autres quar­tiers.

Mal­heu­reu­se­ment, n’ayant aucune confiance dans la police, les vic­times mont­fer­meilloises de ces vio­lences refusent de dépo­ser plainte et de faire consta­ter par un méde­cin les preuves de celles-ci.

La pre­mière ques­tion que l’on doit légi­ti­me­ment se poser est la sui­vante : est-ce que ces poli­ciers anti-émeutes ont obéi à des consignes de leur supé­rieur ? Si c’est le cas, cela remet en cause la venue du Pré­sident lui-même au che­vet de Théo et les pour­suites judi­ciaires menées à l’encontre des poli­ciers ayant vio­len­té Théo. Néan­moins, cela paraît peu pro­bable car ce n’est pas dans l’intérêt du gou­ver­ne­ment en place de mettre de l’huile sur le feu.

La seconde ques­tion qui découle d’une réponse néga­tive à la pre­mière doit être posée. Est-ce que des poli­ciers aujourd’hui agissent en roue libre, sachant per­ti­nem­ment que leurs actes vont aggra­ver les ten­sions et débou­che­ront sur de nou­velles émeutes ? Cette insé­cu­ri­té pro­fi­te­rait bien évi­dem­ment au Front natio­nal, le par­ti, faut-il le rap­pe­ler, [le plus appré­cié aujourd’hui chez les poli­ciers et gen­darmes fran­çais.
->http://www.liberation.fr/direct/element/plus-de-50-des-policiers-et-militaires-ont-vote-fn-en-2015_28175/]

Évi­ter une nou­velle révolte urbaine

On se rap­pelle encore des évé­ne­ments d’octobre der­nier et des mani­fes­ta­tions non auto­ri­sées de poli­ciers dont une s’était diri­gée vers l’Élysée. On a décou­vert par la suite que l’’un des orga­ni­sa­teurs de ces agi­ta­tions n’était même pas poli­cier mais agent de sécu­ri­té chez Car­re­four et proche du Front natio­nal

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Nous sommes au début des vacances sco­laires en région pari­sienne, comme en octobre 2005. Il y a de nom­breux ado­les­cents qui se baladent dans leurs quar­tiers, au pied de leurs immeubles à défaut de par­tir en vacances. Cer­tains sont en colère, légi­ti­me­ment et le mani­festent mal­heu­reu­se­ment vio­lem­ment. Je ne le nie pas. Néan­moins, com­ment peut-il en être autre­ment face à une police aus­si vio­lente et une jus­tice dans laquelle ils n’ont plus confiance. Le pré­fet de Seine-Saint-Denis et le ministre de l’Intérieur auraient tout inté­rêt à faire ces­ser rapi­de­ment ces vio­lences poli­cières pour évi­ter que l’on ne revive une nou­velle fois une révolte urbaine de la même ampleur que celle de 2005.

Car si on vou­lait que les ban­lieues s’embrasent de nou­veau, on ne s’y pren­drait pas autre­ment.

par Jean-Riad Kechaou

publié le 8 février 2017 dans poli­tis