Giorgio Jackson : le mouvement étudiant et les changements au Chili

La frontière du possible est en train de se briser, elle bouge. Et le sens commun est en mutation.

Image_3-88.png
Par Gior­gio Jack­son, Pré­sident de la Fédé­ra­tion des Étu­diants de l’Université Catho­lique.

Article publié dans l’édition chi­lienne du Monde Diplo­ma­tique, octobre 2011

Au-delà des résul­tats que le mou­ve­ment étu­diant obtien­dra, les chan­ge­ments sont déjà en place et ils sont là pour res­ter. En quelques mois, on a fait un appren­tis­sage rapide, nous savons main­te­nant où pla­cer notre force car nous avons iden­ti­fié le cœur des contra­dic­tions qui empri­sonnent un gou­ver­ne­ment de droite qui met en avant son idéo­lo­gie.

Depuis plus de cinq mois, toutes les demandes sec­to­rielles du mou­ve­ment étu­diant ont été for­mu­lées à tra­vers un axe cen­tral : l’i­né­ga­li­té qui pré­vaut au Chi­li. Cette inéga­li­té com­prise comme une per­pé­tua­tion de celle-ci, a été le levier qui nous a per­mis de mettre en évi­dence le mécon­ten­te­ment et qui a été latent dans de nom­breux sec­teurs de la socié­té qui ne s’ex­pri­maient pas ouver­te­ment, en rai­son d’un dis­cours auto-com­plai­sant des auto­ri­tés du gou­ver­ne­ment.

Une fois ins­tal­lées les demandes sec­to­rielles se sont enra­ci­nées dans cette idée qu’elles sont justes parce qu’il y a une per­pé­tua­tion des inéga­li­tés, le pro­ces­sus a com­men­cé à s’approfondir et nous sommes allés peu à peu –avec les citoyens- dans les ques­tions de poli­tique publique. Au début, nous ne pou­vions pas pro­po­ser le débat consti­tu­tion­nel, car il ne serait pas com­pris, cela néces­si­tait un pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage de la socié­té en géné­ral et de nous en par­ti­cu­lier, ce qui est peut-être notre plus grand suc­cès.

Depuis notre reven­di­ca­tion et dis­cours ini­tial pour l’ac­cès à l’é­du­ca­tion, le finan­ce­ment et la démo­cra­ti­sa­tion, nous sommes arri­vés vers une for­mu­la­tion –dans ce pro­ces­sus- d’une demande citoyenne claire pour des chan­ge­ments consti­tu­tion­nels. Dans ce par­cours, les contra­dic­tions du sys­tème poli­tique chi­lien ont été dévoi­lées au grand jour, ses limites et ses inca­pa­ci­tés, ain­si que le poten­tiel de ce mou­ve­ment et les jeunes à pou­voir chan­ger tout cela. Cela a été un pro­ces­sus intense et non sans pro­blèmes, mais excep­tion­nel­le­ment ins­truc­tive.

Cette demande est par­ve­nue sur un sol fer­tile. Quand est venu la « révo­lu­tion des pin­gouins » (NDLT : la révo­lu­tion des élèves du secon­daire dont l’objectif était la modi­fi­ca­tion de la loi sur l’Enseignement héri­tée du gou­ver­ne­ment mili­taire) il y avait un gou­ver­ne­ment de la Coa­li­tion (NDLT : centre-gauche), bien qu’il gérait le même modèle, ils avaient au moins un air et un lan­gage qui lui a per­mis de neu­tra­li­ser et de gérer le mou­ve­ment et le mécon­ten­te­ment. Main­te­nant que nous sommes arri­vé au cœur des contra­dic­tions, car nous avons en face un gou­ver­ne­ment qui n’a ni syn­to­ni­sa­tion ou de fré­quence pour un dia­logue avec les citoyens et, même plus, c’est un gou­ver­ne­ment qui est fier de ce qu’il pense et il est dur dans sa posi­tion idéo­lo­gique, ce qui est logique puisqu’ils sont les créa­teurs intel­lec­tuels du modèle actuel.

Les fautes

Sous le gou­ver­ne­ment de la Coa­li­tion, il était facile pour les diri­geants et les auto­ri­tés de jeter la faute au sys­tème poli­tique, et à une obs­truc­tion de l’opposition de droite qui ne don­nait pas ces votes pour des réformes et uti­li­sait cet argu­ment pour décom­pres­ser la pres­sion sociale, tout en cachant sa manque de convic­tion et de cou­rage pour pro­mou­voir des chan­ge­ments en dehors du cadre de « la poli­tique du consen­sus ». Aujourd’­hui, le gou­ver­ne­ment n’a per­sonne sur qui jeter la faute, car il concentre tout le pou­voir. Cela per­met à la pres­sion sociale de se concen­trer sur un point : l’i­né­ga­li­té dans le sys­tème. Cela rend le mou­ve­ment plus ambi­tieux, moins sec­to­riel et plus poli­tique, d’un point de vue ou les demandes se font hori­zon­ta­le­ment.

Les réformes que le mou­ve­ment étu­diant amènent sup­posent, néces­sai­re­ment, plus et une meilleure démo­cra­tie. Nous l’a­vons vu, le 4 août, lorsque nous pro­po­sions une réforme fis­cale pour obte­nir les res­sources afin de finan­cer les demandes aux­quelles nous pos­tu­lons et quand, entre autres choses, on a explo­ré l’i­dée d’un plé­bis­cite pour per­mettre aux citoyens de par­ti­ci­per aux déci­sions, la réponse du gou­ver­ne­ment a été la répres­sion. Ce jour-là nous sommes arri­vés au cœur de la contra­dic­tion du sys­tème. Cela nous amène à prendre soin des chan­ge­ments plus pro­fonds dont on a besoin au Chi­li. Nous les jeunes, nous devons pro­je­ter ce mou­ve­ment dans le moyen et long terme et donc faire part dans cette socié­té en construc­tion, ce qui néces­sai­re­ment nous condui­ra à par­ti­ci­per aux dif­fé­rents pro­ces­sus poli­tiques qui nous attendent. Cela exige plus de démo­cra­tie et de par­ti­ci­pa­tion.

Cette demande pour plus et meilleure démo­cra­tie a gran­di et est lar­ge­ment par­ta­gée, tant dans le mou­ve­ment étu­diant comme dans d’autres mou­ve­ments sociaux et de citoyen­ne­té. L’immense sou­tien pour les reven­di­ca­tions et à la mobi­li­sa­tion des étu­diants dans l’en­sei­gne­ment public com­prend, très pro­ba­ble­ment, la demande de chan­ge­ment du sys­tème élec­to­ral et la fin du mode bino­mi­nal [[Voir l’enquête du CERC – sep­tembre 2011 sur www.cerc.cl

NDLT : Héri­tage de la dic­ta­ture, le sys­tème bino­mi­nal est impo­sé par la consti­tu­tion de 1980. C’est un scru­tin majo­ri­taire bino­mi­nal (plu­ri­no­mi­nal), dont la par­ti­cu­la­ri­té est de favo­ri­ser la liste arri­vée en deuxième posi­tion.]]. Cela ouvre un large espace de conver­gence démo­cra­tique. Ce cadre ins­ti­tu­tion­nel n’a pas l’am­pleur, c’est une cami­sole de force, et les citoyens pensent que la classe poli­tique ne répond plus aux inté­rêts du peuple, c’est pour cela que notre demande s’articule avec les citoyens et sou­ligne la néces­si­té de chan­ger de che­mise.

Nous avons la volon­té poli­tique pour ras­sem­bler la force néces­saire pour ces chan­ge­ments et pour que ce mou­ve­ment ne devienne pas un de plus dans l’histoire. Notre orien­ta­tion stra­té­gique a mis en évi­dence l’ef­fon­dre­ment des alliances poli­tiques exis­tantes, celui du gou­ver­ne­ment et celui de l’op­po­si­tion poli­tique. Cela ouvre l’es­pace pour faire entrer notre pro­jet, peut-être pour ne pas occu­per le même espace, mais au moins de le réor­ga­ni­ser.

La vitesse du temps

Si dans les années 60 la réforme de l’u­ni­ver­si­té a pris des années, aujourd’hui les chan­ge­ments pro­fonds sont plus rapides, en fait, ils sont déjà en cours. La fron­tière du pos­sible est en train de se bri­ser, elle bouge. Et le sens com­mun est en muta­tion. L’in­di­vi­dua­lisme — « Je tra­vaille à don­ner un ensei­gne­ment à mes enfants et je paye pour cela»-, comme beau­coup de gens le disent, a cédé la place à des notions plus col­lec­tives, ou se consti­tue une majo­ri­té sociale qui cherche à avoir une édu­ca­tion de qua­li­té pour tous, où l’É­tat et le « publique », ‑qui en ce moment n’appartient à per­sonne- revient à être à nou­veau à nous tous. C’est un chan­ge­ment majeur et il mène­ra néces­sai­re­ment à une plus grande par­ti­ci­pa­tion poli­tique. Cela sera visible dans les exi­gences que les citoyens feront aux auto­ri­tés, même les locales, et aux can­di­dats au moment de faire leur « offre », c’est ce qui vient. Car ce tour­nant que nous avons vécu as réveillé la démo­cra­tie plus que jamais. Les gens par­ti­cipent.

Dans le mou­ve­ment étu­diant lui-même et dans ses ins­tances de déci­sion nous avons gagné en matu­ri­té, et mal­gré les dif­fé­rences et les diver­gences qui sont par­fois per­cep­tibles, il y a une diver­si­té dans un pro­jet com­mun, où prime le col­lec­tif sur les posi­tions indi­vi­duelles ou de groupe. Cela est une garan­tie pour ce que nous avons dit, fait et j’es­père pour ce qui vient. On ne voit pas com­ment cela peut s’arrêter, même si cela prend du temps les chan­ge­ments ont déjà com­men­cé. Le retran­che­ment du gou­ver­ne­ment, en défense de leurs prin­cipes idéo­lo­giques, cela génère encore plus de mécon­ten­te­ment et de l’a­gi­ta­tion par­mi les citoyens, et cela révé­le­ra dans les conflits à venir, dans les nou­velles conjonc­tures poli­tiques, et même dans le pro­ces­sus élec­to­ral.

Cette mobi­li­sa­tion, avec la droite en face, est comme le com­bat de David contre Goliath, cela a créé l’u­ni­té dans la diver­si­té, cela a impo­sé le sens col­lec­tif du mou­ve­ment et de son indé­pen­dance, et cela est presque impos­sible de frei­ner.

Tra­duc­tion : wwww.zintv.org

Source de l’ar­ticle : El Ciu­da­da­no