La Grèce et l’Irlande en voie de Tiers-Mondialisation

par Ber­nard Conte

Une ana­lyse de Ber­nard Conte

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Éco­no­miste poli­tique — Labo­ra­toire Les Afriques dans le Monde (LAM) Sciences Po Bor­deaux — Conseiller muni­ci­pal de Talence — Faire vivre la poli­tique et non pas faire de la poli­tique pour en vivre… Le blogue de Ber­nard CONTE > http://blog-conte.blogspot.com/

Face à la crise, la Grèce et l’Irlande ont adop­té des pro­grammes « de réforme » sous la cotu­telle du FMI, de la Com­mis­sion euro­péenne et de la Banque cen­trale euro­péenne (BCE). Ces pro­grammes sont simi­laires à ceux impo­sés aux pays du Tiers-Monde après la crise de la dette exté­rieure de 1982. Même si l’expression n’apparaît pas en tant que telle dans les dis­cours et dans les docu­ments offi­ciels, il s’agit de pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel [1] (PAS) des­ti­nés à répondre au pro­blème de l’endettement. Ces pro­grammes d’inspiration néo­li­bé­rale, dont les effets néga­tifs au Sud ont été lar­ge­ment mis en lumière, sont main­te­nant « impo­sés » aux pays du Nord, tra­dui­sant la dyna­mique de Tiers-Mon­dia­li­sa­tion de l’ensemble de la pla­nète.

C’est à l’occasion d’évènements graves qu’il est pos­sible d’imposer l’ajustement, en le pré­sen­tant comme l’unique solu­tion per­met­tant une sor­tie de crise. Pour la Grèce et l’Irlande, deux des petits cochons de l’Europe (PIGS), l’ajustement s’opère avec l’assistance et sous le contrôle du FMI, de la Com­mis­sion euro­péenne et de la BCE. La pré­sence du FMI dans le dis­po­si­tif euro­péen peut se jus­ti­fier par l’expérience de l’institution en matière d’ajustement, prin­ci­pa­le­ment dans les pays du Sud, mais aus­si pour ser­vir de bouc émis­saire en cas de cri­tique jus­ti­fiée des pro­grammes [2].


La logique de l’ajustement

Il s’agit offi­ciel­le­ment de réta­blir les grands équi­libres macroé­co­no­miques pour recou­vrer le che­min de la crois­sance et pour se désen­det­ter pro­gres­si­ve­ment. Concer­nant la Grèce : « Dear Mr. Strauss-Kahn, […] les poli­tiques du gou­ver­ne­ment… res­tent entiè­re­ment orien­tées vers la via­bi­li­té des finances publiques, la sau­ve­garde de la sta­bi­li­té du sys­tème finan­cier et la sti­mu­la­tion de la crois­sance éco­no­mique poten­tielle et de la com­pé­ti­ti­vi­té [3] ». En réa­li­té, il s’agit pour la finance inter­na­tio­nale d’imposer la réduc­tion dras­tique de la consom­ma­tion domes­tique de « sur­plus » déga­gé dans le pays, de mobi­li­ser la part non consom­mée et de l’exporter sans entraves vers des zones de non droit (para­dis fis­caux…). L’augmentation du volume de « sur­plus » pro­duit, géné­ré par la crois­sance, n’est pas vrai­ment une prio­ri­té car elle reste pro­blé­ma­tique, même si elle s’inscrit dans la logique de pré­da­tion co-orga­ni­sée par le FMI. L’atteinte des objec­tifs implique un ajus­te­ment néo­li­bé­ral.

L’ajustement conforme au « consensus » de Washington

Le pro­grammes d’ajustement s’inspirent du consen­sus de Washing­ton dont on peut briè­ve­ment rap­pe­ler les dix com­man­de­ments :

1. la dis­ci­pline bud­gé­taire : le défi­cit bud­gé­taire doit res­ter modeste car des défi­cits trop impor­tants engendrent l’inflation et la fuite des capi­taux ;

2. la réorien­ta­tion de la dépense publique pour plus d’efficacité ;

3. la réforme fis­cale : élar­gir l’assiette de la fis­ca­li­té et modé­rer les taux mar­gi­naux ;

4. la libé­ra­li­sa­tion finan­cière ;

5. l’adoption d’un taux de change com­pé­ti­tif ;

6. la libé­ra­li­sa­tion des échanges ;

7. l’élimination des bar­rières à l’entrée des inves­tis­se­ments directs étran­gers et le ren­for­ce­ment de l’attractivité du ter­ri­toire natio­nal ;

8. la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques ;

9. la déré­gu­la­tion : sup­pri­mer les bar­rières à l’entrée de nou­velles entre­prises sur le mar­ché natio­nal et éli­mi­ner toute entrave à la concur­rence ;

10. les droits de pro­prié­té : pro­mou­voir et garan­tir le droit de pro­prié­té [4] Il est évident que le conte­nu des pro­grammes d’ajustement peut subir une légère adap­ta­tion en fonc­tion des spé­ci­fi­ci­tés du contexte natio­nal. Par exemple, dans le cas de l’Irlande et de la Grèce, en l’absence de pos­si­bi­li­té d’ajustement du taux de change, le pro­gramme table­ra sur la dés­in­fla­tion com­pé­ti­tive.

 

Le contenu des programmes

La logique de l’ajustement implique de déga­ger un maxi­mum de res­sources pour assu­rer le ser­vice de la dette. Il convient de dimi­nuer dras­ti­que­ment la dépense publique dont le poste prin­ci­pal est consti­tué par la masse sala­riale de la fonc­tion publique. On réduit les effec­tifs en même temps que les trai­te­ments des fonc­tion­naires ain­si que les dépenses liées à la pro­tec­tion sociale. La pri­va­ti­sa­tion des entre­prises et de cer­tains ser­vices publics devrait, à la fois, géné­rer des res­sources sup­plé­men­taires et sup­pri­mer les dépenses de sub­ven­tion­ne­ment. Paral­lè­le­ment, la fis­ca­li­té est revue à la hausse de façon dis­cré­tion­naire en fonc­tion de la stra­té­gie des gou­ver­nants qui consiste à divi­ser pour impo­ser. Les mesures à prendre font par­tie des condi­tion­na­li­tés fixées par les bailleurs de fonds pour déblo­quer les prêts. La pro­gres­sion vers les objec­tifs est l’objet d’une éva­lua­tion régu­lière.

 

La mise sous cotutelle

L’ajustement requiert la mise sous cotu­telle (FMI, Com­mis­sion euro­péenne, BCE…) qui engendre une perte de sou­ve­rai­ne­té natio­nale. Les débour­se­ments tri­mes­triels d’aide finan­cière sont « sou­mis à des exa­mens tri­mes­triels de la condi­tion­na­li­té pour la durée de l’accord [5] » (3 ans, renou­ve­lable). « Le déblo­cage des tranches sera basé sur le res­pect des cri­tères de réa­li­sa­tion quan­ti­ta­tifs [6] ». En d’autres termes, les cotu­teurs sur­veillent la mise en œuvre de l’ajustement néo­li­bé­ral impo­sé et peuvent sanc­tion­ner tout man­que­ment en stop­pant les débour­se­ments. Néan­moins, il n’est pas ques­tion pour les ajus­teurs d’engager leur res­pon­sa­bi­li­té en cas d’éventuel échec des poli­tiques d’ajustement.

 

Se dégager de toute responsabilité en cas d’échec

D’une part, il appa­raît, sans contes­ta­tion pos­sible, que les poli­tiques d’ajustement néo­li­bé­rales sont les plus appro­priées. A pro­pos du pro­gramme d’ajustement grec, Domi­nique Strauss-Kahn, direc­teur du FMI et Olli Rehn, Com­mis­saire euro­péen, décla­raient conjoin­te­ment en mai 2010 : « nous croyons que ce pro­gramme est la meilleure chose à faire pour remettre l’économie sur la bonne voie [7] ». Ces mêmes per­son­na­li­tés appuyaient offi­ciel­le­ment « fer­me­ment le pro­gramme éco­no­mique annon­cé aujourd’hui [le 28/11/2010] par l’Irlande. Il s’agit d’une réponse éner­gique [… dont] l’Irlande a besoin pour une solu­tion durable à la crise [8] ». D’autre part, le FMI n’intervient qu’à la demande expresse des gou­ver­ne­ments qui sol­li­citent une assis­tance finan­cière par le biais d’une « lettre d’intention » dans laquelle ils exposent leurs dif­fi­cul­tés et pro­posent des solu­tions. Ce sont les gou­ver­ne­ments deman­deurs qui s’approprient les réformes [9] (‘owner­ship’) car, offi­ciel­le­ment, le FMI n’impose rien. Enfin, comme ils l’ont fait pour le Tiers-Monde, si les objec­tifs ne sont pas atteints, les « ajus­teurs » pour­ront tou­jours arguer que l’échec incombe aux gou­ver­ne­ments des pays qui n’ont pas plei­ne­ment mis en œuvre les poli­tiques pré­co­ni­sées, car les pro­grammes d’ajustement ont eu des résul­tats posi­tifs dans les « pays qui [les] ont effi­ca­ce­ment mis en appli­ca­tion » tant en ce qui concerne la « crois­sance des reve­nus par habi­tant » que la « réduc­tion de la pro­por­tion de leur popu­la­tion vivant dans la pau­vre­té [10] ».


Car, à terme, l’ajustement néolibéral est voué à l’échec

Le pre­mier objec­tif est le réta­blis­se­ment de la « confiance » des mar­chés finan­ciers pour que le pays puisse effec­ti­ve­ment obte­nir des finan­ce­ments et à des condi­tions accep­tables. Les agences de nota­tion dictent leur loi et ledit pays doit mon­trer qu’il redouble d’efforts pour se don­ner les moyens de rem­bour­ser sa dette. La com­pres­sion de la demande engen­drée par les poli­tiques de rigueur impo­sées a for­cé­ment un effet pro­cy­clique qui accen­tue la dépres­sion. Joseph Sti­glitz avait dénon­cé cette dyna­mique à pro­pos de l’intervention du FMI, en 1997 – 1998, lors de la crise asia­tique. Le deuxième objec­tif est le réta­blis­se­ment de la com­pé­ti­ti­vi­té afin de rehaus­ser les expor­ta­tions natio­nales et de déga­ger un excé­dent apte à ren­for­cer les capa­ci­tés d’assurer le ser­vice de la dette. Il s’agit, par une inser­tion accrue dans la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, de ten­ter de repor­ter les effets de la crise natio­nale sur le reste du monde. Pour une brève période, cette démarche peut pro­duire de la crois­sance, mais au prix d’une pau­pé­ri­sa­tion des popu­la­tions vic­times de la concur­rence de pays pra­ti­quant le dum­ping (fis­cal, social, règle­men­taire, moné­taire…). Dans tous les cas, l’ajustement se fait « par le bas ». Mais, l’expérience montre que les « miracles » de l’ajustement néo­li­bé­ral se trans­forment tou­jours en « mirages ». Par exemple, en Afrique, le Gha­na illustre bien notre pro­pos.


Les leçons de l’expérience du Tiers-Monde

Bien que l’histoire ne se répète pas, l’expérience du trai­te­ment de la dette des pays du Sud, après la crise de 1982, peut per­mettre d’éclairer l’avenir. Dans un pre­mier temps, la crise finan­cière est pré­sen­tée comme une crise tem­po­raire de liqui­di­tés, car les banques ont besoin de gagner du temps pour ten­ter d’assainir leurs bilans en rédui­sant leurs enga­ge­ments, en pro­vi­sion­nant leurs créances dou­teuses et en ren­for­çant leurs fonds propres. Pour ce faire, il est impé­ra­tif de main­te­nir l’illusion de la sol­va­bi­li­té des pays sur­en­det­tés, prin­ci­pa­le­ment à par­tir de pré­vi­sions très opti­mistes sur les résul­tats des poli­tiques d’ajustement. « Dans ce contexte, les solu­tions pro­po­sées […pour­raient se résu­mer] au report ou à l’allongement des échéances, à la capi­ta­li­sa­tion des inté­rêts (les arrié­rés d’intérêts sont ajou­tés au stock de la dette)… ain­si qu’à l’apport d’argent frais pour rem­bour­ser fic­ti­ve­ment la dette. Ces solu­tions [pour­raient faire] l’objet de négo­cia­tions dans le cadre du « Club de Paris [11] » et du « Club de Londres [12] »… L’apport d’argent frais… assu­ré par le FMI » et le Fonds euro­péen de sta­bi­li­té finan­cière devrait per­mettre « aux banques… de ‘socia­li­ser’ leurs coûts en trans­fé­rant indi­rec­te­ment une par­tie de leurs créances à ces ins­ti­tu­tions [13] ».

En occul­tant le pro­blème de la sol­va­bi­li­té des pays endet­tés et la néces­si­té d’une action sur le stock de la dette, cette pre­mière phase de ges­tion de l’endettement va consi­dé­ra­ble­ment alour­dir le coût pour les débi­teurs, notam­ment en termes de pau­pé­ri­sa­tion des popu­la­tions. Par la suite, une fois les banques com­mer­ciales tirées d’affaire, il est à pen­ser que l’on recon­naî­tra « offi­ciel­le­ment l’existence d’une crise struc­tu­relle de sol­va­bi­li­té néces­si­tant une réduc­tion du stock de la dette [14] ».

Dans tous les cas, « en contre­par­tie du trai­te­ment de leur dette, les pays ‘béné­fi­ciaires’ » devront pour­suivre « la mise en œuvre des pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel conformes à l’idéologie néo­li­bé­rale du consen­sus de Washing­ton et cen­sés res­tau­rer leurs capa­ci­tés de rem­bour­se­ment [15] ».

 

Pour l’annulation de la dette

Depuis le début de la crise finan­cière, la dette publique a connu un embal­le­ment cer­tain, jus­ti­fié par la néces­si­té de « sau­ver » les banques. Ce sau­ve­tage pro­fite, avant tout, à une élite, mais il hypo­thèque l’avenir des popu­la­tions qui devront payer la gabe­gie de la finance inter­na­tio­nale. Dans ces condi­tions, à l’instar du Comi­té pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde (CADTM), on peut qua­li­fier cette dette d’odieuse [16] et exi­ger son annu­la­tion. Cette mesure devra impé­ra­ti­ve­ment s’accompagner du recou­vre­ment d’une forme de sou­ve­rai­ne­té moné­taire, à tra­vers le retour aux avances directes des Banques cen­trales aux Etats pour évi­ter le détour par la finance inter­na­tio­nale qui pré­lève, indû­ment, sa dîme au pas­sage.

Notes

[1] Néan­moins, à pro­pos de la Grèce, on lit dans un docu­ment offi­ciel : « les besoins d’ajustement sont sans pré­cé­dent et pren­dront du temps », IMF, Greece, Request for Stand-By Arran­ge­ment, Pre­pa­red by the Euro­pean Depart­ment in Consul­ta­tion with Other Depart­ments, Appro­ved by Poul M. Thom­sen and Mar­tin Muh­lei­sen, May 5, 2010, p.1.

[2] Par exemple, on pour­ra invo­quer la res­pon­sa­bi­li­té du FMI pour se dédoua­ner.

[3] IMF, Greece : Let­ter of Intent, Memo­ran­dum of Eco­no­mic and Finan­cial Poli­cies, Tech­ni­cal Memo­ran­dum of Unders­tan­ding, and Memo­ran­dum of Unders­tan­ding on Spe­ci­fic Eco­no­mic Poli­cy Condi­tio­na­li­ty (Euro­pean Com­mis­sion and Euro­pean Cen­tral Bank), August 6, 2010, p.1.http://www.scribd.com/doc/37489455/… (tra­duc­tion de l’auteur).

[4] Cf. Ber­nard Conte, La Tiers-Mon­dia­li­sa­tion de la pla­nète, PUB, Bor­deaux, 2009, p. 99 – 100.

[5] IMF, Greece : Let­ter of Intent… art, cit. p. 31, (tra­duc­tion de l’auteur).

[6] Idem.

[7] IMF, “Joint Sta­te­ment on Greece by EU Com­mis­sio­ner Olli Rehn and IMF Mana­ging Direc­tor Domi­nique Strauss-Kahn”, Press Release No.10/177, May 2, 2010.http://www.imf.org/external/np/sec/… (tra­duc­tion de l’auteur).

[8] IMF, “Joint Sta­te­ment on Ire­land by EU Com­mis­sio­ner Olli Rehn and IMF Mana­ging Direc­tor Domi­nique Strauss-Kahn”, Press Release No. 10/461, Novem­ber 28, 2010. (tra­duc­tion de l’auteur).

[9] « Tout d’abord je tiens à sou­li­gner que le pro­gramme est le pro­gramme défi­ni par les auto­ri­tés grecques », Trans­cript of a press Brie­fing by Caro­line Atkin­son, Direc­tor, Exter­nal rela­tions Depart­ment, Washing­ton, D.C. May 6, 2010, http://www.imf.org/external/np/tr/2… (tra­duc­tion de l’auteur).

[10] Banque mon­diale, « L’ajustement struc­tu­rel et les pauvres », Pré­cis n° 96, Washing­ton, 1995.

[11] Voir : http://www.clubdeparis.org/

[12] Voir : http://www.banque-france.fr/archipe… pp. 75 – 76.

[13] Ber­nard Conte, La Tiers-Mon­dia­li­sa­tion de la pla­nète, op. cit. p. 110 – 111.

[14] Idem.

[15] Idem.

[16] Odieuse, car cette dette a été contrac­tée pour des objec­tifs étran­gers aux inté­rêts de la nation, aux inté­rêts des citoyens. http://www.cadtm.org/Dette-odieuse