L’aveuglement au racisme

Par Sarah Mazouz / Contretemps

EN LIEN :

Sarah Mazouz, socio­logue et char­gée de recherches au CNRS

Illus­tra­tion : Pho­to de Gor­don Parks — Ondria Tan­ner et sa grand-mère fai­sant du lèche-vitrine, Ala­ba­ma, 1956

Mots-clés

Les réper­cus­sions mon­diales de la mort de George Floyd, le 25 mai 2020, l’ont mon­tré : plus que jamais il est utile de défendre un usage cri­tique du mot race, celui qui per­met de dési­gner et par là de déjouer les actua­li­sa­tions contem­po­raines de l’assignation raciale.

User de manière cri­tique de la notion de race, c’est, en effet, déci­der de regar­der au-delà de l’expression mani­feste et faci­le­ment déce­lable du racisme assu­mé. C’est sai­sir la forme sédi­men­tée, ordi­naire et bana­li­sée de l’assignation raciale et la dési­gner comme telle, quand elle s’exprime dans une blague ou un com­pli­ment, dans une manière de se croire atten­tif ou au contraire de lais­ser glis­ser le lap­sus, dans le regard que l’on porte ou la com­pé­tence par­ti­cu­lière que l’on attri­bue. C’est ain­si expli­ci­ter et pro­blé­ma­ti­ser la manière dont selon les époques et les contextes, une socié­té construit du racial.

Si le mot a chan­gé d’usage et de camp, il demeure cepen­dant tri­bu­taire de son his­toire et y recou­rir de manière cri­tique fait faci­le­ment l’objet d’un retour­ne­ment de dis­cré­dit. Celles et ceux qui dénoncent les logiques de racia­li­sa­tion sont traité·es de racistes. Celles et ceux qui mettent en lumière l’expérience mino­ri­taire en la rap­por­tant à celle des dis­cri­mi­na­tions raciales sont accusé·es d’avoir des vues hégé­mo­niques. Dans le même temps, les dis­cours racia­li­sants conti­nuent de pros­pé­rer sous le regard indif­fé­rent de la majorité.

Si le mot de race sert à révé­ler, y recou­rir est donc d’autant plus néces­saire dans le contexte fran­çais d’une Répu­blique qui pense avoir réa­li­sé son exi­gence d’indifférence à la race et y être par­fai­te­ment « aveugle », « colour-blind », dirait-on en anglais.

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Sarah Mazouz, Race, Paris, Ana­mo­sa, col­lec­tion « Le mot est faible », 2020

Face à l’ignorance délibérée

Au-delà des mal­en­ten­dus, les tra­vaux cri­tiques de la race doivent faire face à des attaques beau­coup plus vindicatives.

Elles pro­viennent de cer­tains médias rela­ti­ve­ment mains­tream comme Marianne, qui alerte contre « L’offensive des obsé­dés de la race, du sexe, du genre, de l’identité… » (12 ‑18 avril 2019), Char­lie Heb­do, qui iro­nise en titrant « J’ai fait un rêve de race » (27 jan­vier 2019), L’Obs qui met en garde contre « Les déco­lo­niaux à l’assaut de l’université » (site, 30 novembre 2018), Le Point qui publie une tri­bune de 80 intellectuel·les dénon­çant la « stra­té­gie hégé­mo­nique » de « mou­vances qui, sous cou­vert de lutte pour l’émancipation, réac­tivent l’idée de race » (site, 28 novembre 2018), ou encore Figra­ro­vox qui donne la parole à deux ensei­gnantes cher­chant à contrer « le racia­lisme indi­gé­niste [qui] gan­grène l’université » (site, 7 sep­tembre 2018).

Tous ces textes usent de l’argument de la mise en péril que l’économiste et socio­logue Albert Hir­sch­man avait mis en lumière dans son ouvrage Deux siècles de rhé­to­rique réac­tion­naire (1991) et qu’ils déclinent sous trois formes. Pre­miè­re­ment – et clas­si­que­ment – en retour­nant contre l’usage cri­tique de la notion de race le dis­cré­dit moral et poli­tique qui touche en fait le sens raciste de ce terme. Ces tra­vaux réin­tro­dui­raient donc du racisme sous cou­vert de lutte contre cette idéo­lo­gie. Deuxiè­me­ment, ces tra­vaux étant mili­tants, ils por­te­raient atteinte à l’exercice de la science en la rem­pla­çant par une idéo­lo­gie. Troi­siè­me­ment, non contents de remettre en cause la scien­ti­fi­ci­té par leur mili­tan­tisme, les cher­cheurs et cher­cheuses comme les acti­vistes cri­tiques de la race mena­ce­raient le fonc­tion­ne­ment de l’Université en y ayant pris le pou­voir et en empê­chant que d’autres points de vue ne s’expriment. Ain­si, dans ce troi­sième cas, le péril poli­tique serait double : l’Université serait ins­tru­men­ta­li­sée à des fins idéo­lo­giques et la liber­té d’expression ne pour­rait plus être garan­tie dès lors que le dis­cours uni­ver­sa­liste abs­trait n’y a plus le monopole.

Si la polé­mique en res­tait là, on aurait presque envie de rire en voyant com­ment ces jour­naux surfent sur l’air du temps zem­mou­rien et le retour constant du refou­lé colo­nial pour aug­men­ter leurs ventes, en jouant de la panique morale pro­duite sur celles et ceux prompt·es à voir la Répu­blique mena­cée dès que l’unanimisme qui conforte le groupe majo­ri­taire est rompu.

Le pro­blème est que le même type d’attaque est repris par des uni­ver­si­taires, qui, lorsqu’ils s’en prennent aux tra­vaux cri­tiques de la race, suivent des rac­cour­cis argu­men­ta­tifs et adoptent une épis­té­mo­lo­gie du sur­plomb fort simi­laire à ce qui s’exprime dans la tri­bune publiée par Le Point ou dans l’article cité de L’Obs. Ces prises de posi­tion feignent ain­si de ne pas com­prendre ce que les recherches cri­tiques de la race pro­posent, pour en don­ner ensuite une vision défor­mée et cari­ca­tu­rale. Les attaques internes au monde uni­ver­si­taire posent la ques­tion des condi­tions sociales de pro­duc­tion de la connais­sance et de ce que l’expérience des un·es et des autres fait à leur manière de conce­voir le savoir et de le mobiliser.

Dans notre texte, inti­tu­lé « Car­to­gra­phie du sur­plomb » et paru en février 2019 sur le site de la revue Mou­ve­ments, Éléo­nore Lépi­nard et moi-même répon­dions aux attaques for­mu­lées par Gérard Noi­riel sur son blog (« Réflexions sur la gauche iden­ti­taire »). L’historien s’en pre­nait à la notion d’intersectionnalité et, à tra­vers elle, plus géné­ra­le­ment aux tra­vaux qui mobi­lisent de manière cri­tique la notion de race et ana­lysent les arti­cu­la­tions plu­rielles qui existent entre ce prin­cipe social de hié­rar­chi­sa­tion et d’autres, au pre­mier rang des­quels la classe et le genre. Dans ce billet, l’ensemble de ce cou­rant de recherche était pré­sen­té comme la source des maux d’une gauche ayant oublié les classes popu­laires pour s’intéresser davan­tage aux enjeux que l’auteur qua­li­fie d’identitaires.

Trans­po­sant à la France les attaques faites par l’historien des idées Mark Lil­la à la gauche états-unienne, Noi­riel impu­tait aux tra­vaux cri­tiques de la race l’incapacité de la gauche fran­çaise à se renou­ve­ler. Il les ren­dait éga­le­ment res­pon­sable d’un tour­nant « iden­ti­taire » qui ferait sys­tème avec l’extrême-droitisation des esprits (cet argu­ment était pré­sent dans une autre tri­bune du même auteur publiée dans Le Monde le 29 sep­tembre 2018 et inti­tu­lée « Éric Zem­mour tente de dis­cré­di­ter tous les his­to­riens de métier »).

C’est là prê­ter beau­coup de pou­voir à des tra­vaux qui ont com­men­cé à être mobi­li­sés en France, il y a à peine une quin­zaine d’années ! C’est aus­si faci­le­ment exo­né­rer la gauche fran­çaise de toutes ses faillites, car c’est oublier un peu rapi­de­ment la conver­sion de certain·es de ses membres au néo­li­bé­ra­lisme. C’est éga­le­ment occul­ter son inca­pa­ci­té qua­si géné­rale à arti­cu­ler poli­tiques de redis­tri­bu­tion éco­no­mique et poli­tiques de recon­nais­sance des enjeux posés par l’héritage du colo­nia­lisme et de la traite négrière dans la France actuelle ou de la dimen­sion struc­tu­relle des dis­cri­mi­na­tions raciales.

Noi­riel pour­sui­vait ensuite en s’en pre­nant à la notion d’intersectionnalité. En résu­mé, il l’accusait d’abord de se foca­li­ser sur les iden­ti­tés. Et peu importe si, dans les textes fon­da­teurs où Kim­ber­lé W. Cren­shaw construit cette notion, elle cri­tique pré­ci­sé­ment le rôle de ce qu’aux États-Unis on appelle les Iden­ti­ty Poli­tics en ce que leur façon de prendre en compte les dif­fé­rences pro­duit l’exclusion des per­sonnes qui se trouvent à l’intersection de plu­sieurs rap­ports de pou­voir (notam­ment les femmes noires qui se trouvent en fait exclues des pro­grammes en faveur des femmes – parce que la dimen­sion raciale de leur expé­rience n’est pas prise en compte – comme des pro­grammes de lutte contre le racisme – qui omettent d’intégrer ce que le genre fait à l’expérience du racisme ou des dis­cri­mi­na­tions raciales).

Concen­trant sa stra­té­gie de délé­gi­ti­ma­tion de l’intersectionnalité en se foca­li­sant sur l’usage que les tra­vaux s’appuyant sur ce concept feraient de la notion d’identité (et cela quand bien même ces recherches ne thé­ma­tisent pas tant la ques­tion de l’identité que celle de la mino­ri­té), il leur repro­chait éga­le­ment d’examiner les mau­vaises iden­ti­tés (enten­dez la race et le genre), de mal les prendre en compte en les réi­fiant et, last but not least, de pri­vi­lé­gier la race et le genre sur la classe.

D’abord l’analyse de la classe que Noi­riel défend gagne­rait-elle à être com­plexi­fiée par une anthro­po­lo­gie du tra­vail qui inté­gre­rait les nou­velles orga­ni­sa­tions et répar­ti­tions mon­dia­li­sées du tra­vail. Aujourd’hui, la classe ne concerne plus seule­ment l’opposition entre des ouvrier·ère·s et des cols blancs. L’enjeu contem­po­rain est plu­tôt d’utiliser ce concept pour exa­mi­ner les modes d’exploitation des tra­vailleurs et tra­vailleuses par les grands mono­poles. Ensuite, il semble que l’attaque de l’intersectionnalité, et plus lar­ge­ment des tra­vaux qui mobi­lisent la notion de race, donne à entendre une mécon­nais­sance des tra­vaux sur la ques­tion. Pour­tant, plu­sieurs de ces ouvrages pion­niers ont été tra­duits en fran­çais. Pré­sen­tés de manière sou­vent cari­ca­tu­rale et vague, puisqu’aucun texte n’est cité, les textes issus de la cri­tique por­tée par les fémi­nistes afri­caines-amé­ri­caines ou lati­nas sont pré­sen­tés comme for­mant un bloc mono­li­thique qu’on pour­rait clas­ser sous l’étiquette « iden­ti­taire » et atta­qués à mau­vais escient, pour des posi­tions et des ana­lyses qui ne sont pas les leurs.

Par exemple, quand Gérard Noi­riel affirme que « sur­tout pré­oc­cu­pés par les dis­cri­mi­na­tions liées au genre et à la race, [les tenantes de “l’intersectionnalité”] ont rajou­té tar­di­ve­ment la classe, mais sans en faire un véri­table enjeu de luttes », il mani­feste une mécon­nais­sance com­plète de la cen­tra­li­té de la classe et des ana­lyses mar­xistes dans des tra­vaux inter­sec­tion­nels comme ceux d’Angela Davis (notam­ment son ouvrage publié en 1981, Women, Race and Class), de Patri­cia Hill Col­lins, (par exemple dans Black Femi­nism paru en 1990) ou encore dans le recueil de Cherríe Mora­ga et Glo­ria Anzaldúa This Bridge Cal­led My Back (éga­le­ment sor­ti en 1981), ou même dans les ouvrages plus géné­raux de la Cri­ti­cal Race Theo­ry, comme The Racial Contract (1997), où Charles W. Mil­ls s’appuie sur la cri­tique mar­xiste de la notion de contrat social en phi­lo­so­phie poli­tique pour mettre en évi­dence, aux côtés de la classe, les formes d’exclusions raciales que ces théo­ri­sa­tions ont pu produire.

On peut être d’accord avec les ana­lyses pré­sen­tées dans ces ouvrages ou au contraire les dis­cu­ter et les cri­ti­quer. En revanche, on ne peut pas dire qu’elles ignorent la ques­tion de la classe, sur­tout dans un texte qui, lui, illustre par­fai­te­ment ce que Shan­non Sul­li­van et Nan­cy Tua­na concep­tua­lisent comme les épis­té­mo­lo­gies de l’ignorance et que Charles W. Mil­ls carac­té­rise par la notion de « white igno­rance ».

Car, au-delà de Gérard Noi­riel, c’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui dans les formes de résis­tances et de vin­dicte for­mu­lées contre les tra­vaux qui mobi­lisent, dans leur étude du cas hexa­go­nal, une approche cri­tique de la race. Le pro­blème ne se pose en effet pas pour les tra­vaux fran­co­phones qui traitent des États-Unis ou plus lar­ge­ment de ce que l’on désigne d’une manière englo­bante et essen­tia­li­sante « le monde anglo-saxon » parce que, pense-t-on, il est bien connu que, là-bas, la race existe et que la caté­go­rie peut être mobi­li­sée. De même, il reste moins dif­fi­cile de mobi­li­ser les notions de race ou de racia­li­sa­tion quand on parle des Outre-mer.

En revanche, dès qu’il s’agit de l’Hexagone, tout l’apport concep­tuel des tra­vaux qui mobi­lisent la notion cri­tique de race ou celles de racia­li­sa­tion ou de raci­sa­tion est acti­ve­ment igno­ré. Et c’est ce geste actif qui consiste à ne pas tenir compte de savoirs consti­tués à par­tir des expé­riences mino­ri­taires que la notion d’épistémologie de l’ignorance désigne. Il ne s’agit donc pas d’une mécon­nais­sance ou d’une lacune, mais bien de l’occultation et de la dis­qua­li­fi­ca­tion d’analyses et de concep­tua­li­sa­tions rece­lant une dimen­sion insur­gée ou indis­ci­pli­née, por­teuse de menace pour l’ordre éta­bli et les posi­tions de pou­voir acquises.

L’ouvrage diri­gé par Shan­non Sul­li­van et Nan­cy Tua­na, Race and Epis­te­mo­lo­gies of Igno­rance (2007) pro­pose en effet de socio­lo­gi­ser l’épistémologie, c’est-à-dire d’inscrire les conte­nus scien­ti­fiques et les gestes de connais­sance dans les condi­tions sociales qui pré­sident à leur pro­duc­tion – ce que Charles W. Mil­ls désigne par l’expression de « social epis­te­mo­lo­gy ». L’enjeu est alors de mon­trer com­ment le fait d’échapper à l’expérience des assi­gna­tions racia­li­santes parce qu’on est blanc·he·s se tra­duit en même temps par une pos­ture qui est poli­tique et scien­ti­fique. Poli­ti­que­ment, il s’agit d’une posi­tion qui consi­dère que l’égalité s’obtient par l’abstraction des dif­fé­rences et des condi­tions – alors que cela sert sur­tout à taire les reven­di­ca­tions des mino­ri­taires, tout en les par­ti­cu­la­ri­sant pour les dis­qua­li­fier. Scien­ti­fi­que­ment, cette atti­tude se tra­duit par le fait d’ignorer déli­bé­ré­ment ce que les tra­vaux issus des expé­riences mino­ri­taires apportent sur le plan du conte­nu des savoirs comme sur la manière même de conce­voir leur validité.

Ce qui oppose une démarche cri­tique de la race à des prises de posi­tion, comme celles de Gérard Noi­riel, n’est pas donc idéo­lo­gique. Il ne s’agit pas de pen­ser et de prô­ner la race au détri­ment de la classe. L’opposition est épis­té­mo­lo­gique : la classe n’a pas a prio­ri le pri­mat dans l’analyse des rap­ports de pou­voir et les savoirs mino­ri­taires, notam­ment au croi­se­ment de la race, de la classe et du genre, révèlent les points aveugles des prin­cipes et des conte­nus scien­ti­fiques pro­duits par les groupes majo­ri­taires. Atten­tion, savoirs mino­ri­taires ne signi­fie pas d’ailleurs qu’il y aurait auto­ma­ti­que­ment un point de vue subal­terne por­teur, intrin­sè­que­ment, de savoirs plus vrais. Les épis­té­mo­lo­gies fémi­nistes du point de vue, telles que San­dra Har­ding dans The Science Ques­tion in Femi­nism (1986) et Nan­cy Hart­sock dans Money, Sex and Power : Toward a Femi­nist His­to­ri­cal Mate­ria­lism (1983) notam­ment les concep­tua­lisent, insistent plu­tôt sur la néces­si­té de pro­duire une capa­ci­té d’analyse col­lec­tive qui prend le point de vue des domi­né·es, et qui accorde par consé­quent une part cen­trale à leurs expé­riences. Enfin, le désac­cord est poli­tique : issue d’expériences, de luttes et d’un savoir consti­tué col­lec­ti­ve­ment, la reven­di­ca­tion poli­tique part du point de vue des dominé·e·s et se thé­ma­tise à par­tir de leurs condi­tions et non à par­tir de ce qu’un dis­cours sur­plom­bant leur dévoi­le­rait sur les rap­ports de pou­voir que ces groupes subissent.

Ce refus d’une prise de parole mino­ri­taire – et par là même la consti­tu­tion d’un sujet mino­ri­taire poli­tique auto­nome – est moteur dans les formes de résis­tance qui se font jour actuel­le­ment dans les contro­verses et débats en France à pro­pos de la notion de race. Il s’exprimait encore par exemple dans la tri­bune signée par 80 psy­cha­na­lystes contre « La pen­sée “déco­lo­niale” [qui] renforce[rait] le nar­cis­sisme des petites dif­fé­rences » (Le Monde, 25 sep­tembre 2019). Selon les auteurs·trices de ce texte, « la pen­sée dite “déco­lo­niale” s’insinue[rait] à l’université. Elle menace[rait] les sciences humaines et sociales sans épar­gner la psy­cha­na­lyse. Ce phé­no­mène se répand[rait] de manière inquié­tante [et s’apparenterait à] un phé­no­mène d’emprise, qui dis­tille subrep­ti­ce­ment une idéo­lo­gie aux relents tota­li­taire en uti­li­sant des tech­niques de pro­pa­gande. » Puis de rap­pe­ler dans un pas­sage qui frise le comique tant les cou­rants scien­ti­fiques s’y trouvent mélan­gés – le cou­rant déco­lo­nial ne se confond pas avec les études post­co­lo­niales, quant à Kim­ber­lé W. Cren­shaw elle ne fait pas par­tie d’un pré­ten­du « cou­rant mul­ti­cul­tu­ra­liste » états-unien – et donne à voir l’ignorance des recherches men­tion­nées : « cette idéo­lo­gie s’appuie sur ce cou­rant mul­ti­cul­tu­ra­liste amé­ri­cain qu’est l’intersectionnalité, en vogue actuel­le­ment dans les dépar­te­ments des sciences humaines et sociales. Ce terme a été pro­po­sé par l’universitaire fémi­niste amé­ri­caine Kim­ber­lé Cren­shaw en 1989, afin de spé­ci­fier l’intersection entre le sexisme et le racisme subi par les femmes afro-amé­ri­caines. La mou­vance “déco­lo­niale” peut s’associer aux post­co­lo­nial stu­dies ou études post­co­lo­niales afin d’obtenir une légi­ti­mi­té aca­dé­mique et pro­pa­ger leur idéo­lo­gie. Là où l’on croit lut­ter contre le racisme et l’oppression socio-éco­no­mique, on favo­rise le popu­lisme et les haines iden­ti­taires. Ain­si, la lutte des classes est deve­nue une lutte des races. »

Comme le psy­cha­na­lyste Tha­my Ayouch l’analyse très jus­te­ment dans la réponse qu’il a faite à ce texte (« La psy­cha­na­lyse est le contraire de l’exclusion », Libé­ra­tion, 10 octobre 2019) : « il s’agit ici, ni plus ni moins, d’une véri­table opé­ra­tion de cen­sure. Les mino­ri­tés poli­tiques fran­çaises racia­li­sées, qui ne repro­duisent pas le seul lan­gage auto­ri­sé, celui dont les auteur·e·s de la tri­bune sont les représentant·e·s, n’ont rien à faire à l’université ou sur le divan.[…] La ques­tion que ce texte pose avec force et mal­gré lui est celle de la légi­ti­mi­té à par­ler, et des dis­cours rece­vables. À l’université, espace de construc­tion cri­tique des savoirs, ou sur le divan de l’analyste, lieu de leur décons­truc­tion, qui peut par­ler, de quoi, et qu’accepte-t-on d’écouter ? Les per­sonnes alté­ri­sées, mino­ri­sées, objets des dis­cours offi­ciels anti­ra­cistes, peuvent-elles éga­le­ment en être les sujets, et dési­gner elles-mêmes ce qu’elles vivent du racisme ? »