La Libye de l’OTAN sombre dans la terreur et la vengeance

Par Frank­lin LAMB

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Coun­ter­Punch

La Ter­reur est une des consé­quences de l’empressement de l’ONU à “pro­té­ger” la popu­la­tion civile

1 novembre 2011, Ben­gha­zi — La “Ter­reur” a enva­hi la “nou­velle Libye” et se répand inexo­ra­ble­ment avec l’aide des uni­tés spé­ciales des états membres de l’OTAN, dont la France, les Etats-Unis et l’Angleterre, connues loca­le­ment sous le nom de “esca­drons de dis­pa­ri­tion”. La Ter­reur est une des consé­quences de l’empressement de l’ONU à “pro­té­ger la popu­la­tion civile” au prin­temps der­nier et elle gagne du ter­rain.

C’est la rai­son pour laquelle les ins­pec­teurs des droits humains sont arri­vés à Ben­gha­zi, en Libye, cette semaine.

“Il y a envi­ron 1.085,92082238 km ou 600 miles du Caire à Ben­gha­zi” me dit la jolie employée de l’agence de voyage qui se trouve à deux mai­sons du café sué­dois près de la place Tahir pour m’inciter à faire le voyage dans un bus à impé­riale de luxe du Caire à Ben­gha­zi. Fina­le­ment j’ai déci­dé de mon­ter dans un vieux camion, ce qui m’est reve­nu trois fois moins cher, pour tra­ver­ser le désert égyp­tien et libyen et me rendre au tri­bu­nal de Ben­gha­zi. C’était sûre­ment la meilleure solu­tion après les réunions que j’avais eues dans des pays voi­sins, sur­tout si l’on consi­dère que l’alternative était de prendre un avion pour Tunis, puis un autre pour Jer­ba et ensuite de rou­ler six heures dans un bus bon­dé pour Tri­po­li. J’y étais déjà allé plu­sieurs fois en pas­sant par le désert et je vou­lais être au plus vite a Ben­gha­zi pour ren­con­trer des gens déte­nus dans une des pri­sons sur­peu­plées de la ville.

Jusqu’à ce que le CNT en décide autre­ment hier, tous ceux qui avaient un pas­se­port amé­ri­cain n’avaient pas besoin de visa pour entrer en Libye, tel­le­ment le CNT était recon­nais­sant de toute l’aide finan­cière accor­dée par les contri­buables amé­ri­cains, la plus grande part secrè­te­ment, aux offi­ciels du CNT en plus de leur offrir un pays doté de vastes réserves de pétrole et sans dette natio­nale.

Une des habi­tudes lin­guis­tiques com­modes de cette par­tie du monde est la grande tolé­rance qui pré­side à la trans­lit­té­ra­tion de l’arabe dans les autres langues ; cela faci­lite beau­coup la tâche de ceux qui ne connaissent pas bien l’arabe. Et tout le monde sait qu’il y a de mul­tiples manières d’écrire les mots arabes et que la plu­part sont accep­tées. Mais en Libye aujourd’hui il faut être très atten­tif pour sai­sir l’importante dis­tinc­tion entre cer­tains mots anglais quand on se réfère au sort qui attend de plus en plus de sup­por­ters du régime de Kadha­fi. On entend sou­vent dire que quelqu’un “a dis­pa­ru” ce qui, selon sa posi­tion poli­tique, est géné­ra­le­ment une bonne nou­velle car cela signi­fie que la per­sonne a fui, qu’elle se cache ou qu’elle a quit­té le pays et est en sécu­ri­té. Mais cela peut vou­loir dire aus­si qu’elle “est un per­sonne dis­pa­rue” ce qui signi­fie alors qu’elle est tom­bée aux mains du nou­veau régime et qu’elle a dis­pa­ru, pro­ba­ble­ment pour tou­jours, sans que ceux qu’elle laisse der­rière elle puissent jamais retrou­ver sa trace.

Pour avoir ren­con­tré des réfu­giés (dis­pa­rus) libyens qui ont fui pour échap­per aux neuf mois de bom­bar­de­ment de l’OTAN et qui se trouvent main­te­nant dans des pays voi­sins et pour avoir ren­con­tré en Libye d’anciens offi­ciels incar­cé­rés et des membres de leurs familles ain­si que des oppo­sants en fuite du nou­veau “gou­ver­ne­ment”, j’ai la convic­tion que cela va dégé­né­rer en un paroxysme de ven­geance et de net­toyage eth­nique.

Ceux que les “esca­drons de dis­pa­ri­tion” ciblent de plus en plus sont des membres des familles, des proches et même d’anciens domes­tiques, tels que jar­di­niers, hommes à tous faire et per­son­nel de mai­son, d’anciens tenants du pré­cé­dent régime. Les mai­sons, les meubles, les voi­tures d’anciens tenants du régime sont sys­té­ma­ti­que­ment confis­qués. La tor­ture est deve­nue la manière habi­tuelle d’obtenir des infor­ma­tions sur des per­sonnes sus­cep­tibles de conti­nuer à sou­te­nir l’ancien régime. Selon un ancien offi­ciel libyen qui a échap­pé de peu à un esca­dron fran­çais et qui se trouve main­te­nant en Egypte c’est “pour la même rai­son que les drones sont si popu­laires dans votre armée des Etats-Unis, c’est parce que la tor­ture est effi­cace. Pas à 100% mais ça marche mieux que le reste.”

Il sem­ble­rait que cer­tains élé­ments du CNT soient en train de déve­lop­per une para­noïa à la Tell Tale Heart [[* Le Cœur révé­la­teur (The Tell-Tale Heart) est une nou­velle publiée par Edgar Allan Poe en 1843.

Elle raconte l’histoire d’un per­son­nage de sexe incon­nu qui est le major­dome d’un vieil homme. Ce per­son­nage essaie de convaincre le lec­teur de sa luci­di­té et de sa ratio­na­li­té mais le lec­teur n’aura d’autre choix que de croire le contraire. Le peu de détails entou­rant les deux pro­ta­go­nistes de l’histoire entraîne le lec­teur dans le mys­tère.

Cette nou­velle a été tra­duite en fran­çais par Charles Bau­de­laire.]] qui leur fait pen­ser que s’il res­tait en Libye un seul sup­por­ter de Kadha­fi, cela signi­fie­rait le retour de ses posi­tions sur le rôle de la Libye vis à vis de l’Occident, et la res­tau­ra­tion de ses pro­jets pour l’Afrique, le contrôle des res­sources natu­relles et ses rela­tions avec le Moyen Orient en rapide muta­tion.

Les membres du CNT de l’OTAN sont inquiets à l’idée qu’ils pour­raient faire l’objet d’une enquête du Tri­bu­nal Pénal Inter­na­tio­nal depuis que son pro­cu­reur a décla­ré que les crimes allé­gués de l’OTAN en Libye seraient exa­mi­nés ” de manière impar­tiale et indé­pen­dante”. Des avo­cats occi­den­taux qui se trouvent en ce moment en Libye pour aider les vic­times des crimes com­mis par l’OTAN sont consul­tés étran­ge­ment par des membres du nou­veau régime qui craignent d’être pour­sui­vis par la Cour Pénale Inter­na­tio­nale. C’est aus­si une des rai­sons pour les­quelles les rumeurs sur la red­di­tion de Saif al Islam sont fausses. Les conseillers de Saif lui enjoignent de res­ter tran­quille et d’attendre parce que les accu­sa­tions du Tri­bu­nal Pénal Inter­na­tio­nal vont tom­ber au fur et à mesure que les crimes de l’OTAN seront dévoi­lés. De même il est conseillé à d’anciens offi­ciels libyens de res­ter cachés dans des endroits sûrs parce que le temps est sans doute de leur côté.

Il est conseillé aux offi­ciels des gou­ver­ne­ments de pays qui bordent la Libye d’accueillir les sup­por­ters du l’ancien gou­ver­ne­ment de Libye et de refu­ser les demandes d’extradition car ce qui se passe actuel­le­ment à la Hayes pour­rait bien abou­tir à une enquête pour crime de guerre.

L’OTAN fait actuel­le­ment pres­sion sur la Tuni­sie pour qu’elle ne change pas d’avis en refu­sant d’accéder à la demande du CNT d’extrader l’ancien pre­mier ministre libyen, Bagh­da­di al-Mah­mou­di. L’OTAN est inquiet parce que des avo­cats amé­ri­cains ont recom­man­dé le mois der­nier à Bagh­da­di de deman­der le sta­tut de réfu­gié poli­tique de l’ONU auprès du Haut Com­mis­sa­riat de l’ONU pour les Réfu­giés pour essayer d’empêcher son extra­di­tion de Tuni­sie. Le 11.11.2011 l’ONU a accu­sé récep­tion de la demande du Doc­teur Bagh­da­di.

Le CNT et l’OTAN sont aus­si inquiets parce qu’à la Haye on fait une enquête interne glo­bale sur la léga­li­té de toutes les occur­rences où les bom­bar­de­ments de l’OTAN ou autres actes de l’OTAN et du CNT ont cau­sé la mort de civils. Une équipe diri­gée par des Amé­ri­cains est en train d’achever une enquête de six mois dont les résul­tats doivent être com­mu­ni­qués au Tri­bu­nal Pénal Inter­na­tio­nal et por­tés à la connais­sance du public bien­tôt.

L’ancien pre­mier ministre par inté­rim Mah­moud Jibril a démis­sion­né récem­ment —et d’autres vont le suivre— sous la pres­sion des Isla­mistes et de beau­coup d’autres per­sonnes qui se sou­viennent de ce qu’il a fait quand il était Ministre de la Jus­tice du régime pré­cé­dent et aus­si parce qu’il a peur qu’une enquête soit ouverte contre lui par la Cour Pénale Inter­na­tio­nale à cause des déci­sions qu’il a prises pen­dant les huit mois der­niers, déci­sions dont on com­mence à apprendre la teneur. Après avoir affir­mé que Kadha­fi avait été tué après avoir été pris vivant ce qui consti­tue clai­re­ment un crime de guerre, Jibril affirme main­te­nant que ce n’est pas lui qui a don­né l’ordre d’assassiner Kadha­fi pas plus que son ancien ami le Géné­ral You­nis, mais, comme il l’a expli­qué hier à une confé­rence de presse, au milieu des rica­ne­ments des jour­na­listes, que c’est “quelqu’un d’autre, pos­si­ble­ment un état ou un pré­sident ou un lea­der quel­conque, qui vou­lait que Kadha­fi soit tué pour qu’il ne révèle pas les nom­breux secrets qu’il était seul à déte­nir.” Jibril n’a pas dit que Kadha­fi savait aus­si beau­coup de choses sur lui et d’autre offi­ciels du CNT et qu’il n’est pas le seul à l’OTAN et au CNT à craindre une enquête de la Cour Pénale Inter­na­tio­nal.

C’est ce contexte qui favo­rise l’instauration de la ter­reur en Libye.