Le graffiti est une forme d’art contestataire qui permet avant tout de sensibiliser les populations

Entretien avec Docta: La couleur égaye le quotidien et en même temps guérit, apaise certaines personnes. L'art ne peut pas être tout le temps contenu dans une boîte.

“Le graf­fi­ti est une forme d’art contes­ta­taire qui per­met avant tout de sen­si­bi­li­ser les popu­la­tions”

Entre­tien d’É­ri­ka Nimis avec Doc­ta

Source : afri­cul­turesdoctaaa.jpg

Actif sur tous les fronts, hip-hop, slam, desi­gn street-wear et graf­fi­ti, Ama­dou Lamine Ngom alias Doc­ta est sur­tout connu pour sa griffe enga­gée sur les murs daka­rois, notam­ment à tra­vers le pro­jet Graff et San­té, mais aus­si Fes­ti­graff, mani­fes­ta­tion inter­na­tio­nale qui hisse le graf­fi­ti au rang d’art majeur au Séné­gal.

Doc­ta, vous por­tez plu­sieurs cas­quettes, mais l’une de vos pre­mières pas­sions, c’est la musique…

Oui, je suis dans la musique, je suis sla­meur en même temps. Je col­la­bore avec mon meilleur ami, Ama Diop ; c’est l’un des plus grands beat­ma­kers du Séné­gal. On a un stu­dio qui s’ap­pelle Bour­ba, qu’on gère avec Simon de Jolof 4 Life. La struc­ture dans laquelle on évo­lue s’ap­pelle Wali and Co, et notre orchestre qui accom­pagne en live les artistes hip-hopers, Wali and Band. Avec cette struc­ture, on est en train de bos­ser depuis un bon bout de temps sur mon album. Mais de temps en temps, je zappe mon album pour mener mes acti­vi­tés de graf­fi­ti et de desi­gn avec la marque street-wear Doc­ta Wear, en plus d’autres col­la­bo­ra­tions. Mais cela n’empêche que je reste tou­jours musi­cien, j’é­cris, je com­pose avec mes gars.

Com­ment votre car­rière a‑t-elle démar­ré ?

Je suis ren­tré dans le hip-hop comme tous les old school du hip-hop séné­ga­lais. On a reçu le hip-hop à tra­vers la danse, c’é­tait en 1984. En ren­trant de l’é­cole, le jour où on avait du free time, on s’exer­çait à faire du break dance sur ma ter­rasse ou celle d’un ami. En 1986, j’ai écrit mon pre­mier texte, parce qu’à force d’é­cou­ter les songs de tout le monde, de repas­ser sur le texte des rap­peurs amé­ri­cains, l’ins­pi­ra­tion est venue à moi. Mes pre­miers samples, je les ai faits en 1990. Après, j’ai fait par­tie d’un groupe qui s’ap­pe­lait Médi Klan : c’é­tait un groupe de la Médi­na com­po­sé de trois membres. En fait, on a fusion­né deux groupes pour l’ap­pe­ler Le clan de la Médi­na ou Médi Klan. Nous étions tous de la Médi­na et nous vou­lions faire des choses ensemble. Le gars avec qui je rap­pais est deve­nu le DJ du crew, et à par­tir de là, on a com­men­cé à rap­per en déve­lop­pant un style par­ti­cu­lier. On avait un chan­teur qui ne fai­sait pas de la dance hall comme ça se voyait sou­vent, mais du R & B, et à cette époque, c’é­tait quelque chose de vrai­ment nou­veau. Dans ce temps-là, il n’y avait pas de home stu­dio, on ne pou­vait pas accé­der aux grands stu­dios, alors on se débrouillait. Pour mon pre­mier enre­gis­tre­ment, si je me rap­pelle bien, j’a­vais un ins­tru sur une cas­sette TDK d’un côté, un second magné­to­phone de l’autre, et moi au centre : je fai­sais “play” et je rap­pais. Au bout d’un moment, on a fini par se retrou­ver en stu­dio pour enre­gis­trer. Avec un seul micro, on fai­sait tout en même temps : les shouts, les refrains, on fai­sait tout, d’un seul coup, c’é­tait “one way”. Par la suite, dans les années 1990, on a pu col­la­bo­rer avec le théâtre Daniel Sora­no qui était équi­pé d’un stu­dio mul­ti­pistes, ce qui nous a per­mis d’é­vo­luer. On a fait la pre­mière par­tie de pas mal de musi­ciens comme Yous­sou N’dour, Aliou Mbaye Nder…

Médi Klan a‑t-il sor­ti un album ?

On l’a enre­gis­tré, mais on n’a jamais sor­ti l’al­bum. En fait, le groupe a fini par se sépa­rer suite à des départs à l’é­tran­ger. Ça n’a pas seule­ment affai­bli le groupe, parce que nous étions avant tout une famille. En concert, nous étions vingt-cinq per­sonnes : il y avait quatre per­sonnes qui rap­paient, un DJ, et tout le reste qui nous accom­pa­gnait.

Quelle expé­rience gar­dez-vous de cette période ?

docta1.jpgCer­tains nous disaient qu’on voyait trop gros, car on fai­sait des concerts sans avoir sor­ti d’al­bum tout en invi­tant des poin­tures, car on vou­lait faire des choses vrai­ment pro­fes­sion­nelles. Quand on a débu­té, on ne connais­sait pas le play-back, on fai­sait tout en live. En concert, on nous don­nait des micros, on balan­çait l’ins­tru et on rap­pait des­sus. Mais à par­tir du moment où les rap­peurs ont com­men­cé à faire du play-back, on ne pou­vait plus se per­mettre de jouer en live, car cela aurait pu dété­rio­rer notre image (à cause d’une mau­vaise sono). C’est ce qui a favo­ri­sé le play-back et nous, ça nous a fait mal de lais­ser l’an­cien sys­tème (live) qui était beau­coup plus cha­leu­reux et nous per­met­tait vrai­ment de nous expri­mer. Fina­le­ment on s’est coti­sé pour orga­ni­ser nos propres concerts, même si ça coû­tait super cher. Ça m’a per­mis en tout cas de côtoyer pas mal d’ar­tistes. Je me rap­pelle la pre­mière fois que j’ai ren­con­tré Jim­my Cliff, c’é­tait lors du fes­ti­val Ebo­ny à Gorée, pen­dant lequel s’é­tait pro­duit éga­le­ment le gui­ta­riste de Kas­sav, Jacob Des­va­rieux. J’ai eu la chance de ren­con­trer de grandes stars et de dis­cu­ter avec eux. C’é­taient des stars que j’a­vais admi­rées petit et main­te­nant je me retrou­vais avec eux dans un fes­ti­val où je pré­pa­rais la scène pour les artistes…

Vous fai­siez déjà du graf­fi­ti à l’é­poque ?

Non, c’est venu plus tard. Dieu a fait que j’ai un don pour le des­sin. Enfant, je des­si­nais sur les murs chez ma grand-mère. Et ma famille m’a tou­jours encou­ra­gé, si bien que je me suis lan­cé en 1988 pen­dant le Set/Setal[[Pour com­prendre toute l’im­por­tance du Set/Setal (qui veut dire lit­té­ra­le­ment “rendre propre” — dans tous les sens du terme), lire l’ar­ticle de l’his­to­rien Mama­dou Diouf (dis­po­nible en pdf sur Inter­net) : “Fresques murales et écri­ture de l’his­toire : Le Set/Setal à Dakar”, Poli­tique afri­caine, 46, juin 1992, p. 41 – 54 : “Les années 1988 et 1989 ont vu naître sur les murs des villes, sur­tout de Dakar et de sa ban­lieue, une pein­ture pro­duc­trice de repré­sen­ta­tions qui façonnent, de manière certes bal­bu­tiante, une nou­velle mémoire his­to­rique, dési­reuse de rompre avec celle qui a accom­pa­gné l’as­cen­sion de la géné­ra­tion natio­na­liste, à la fin de la Seconde Guerre mon­diale” (M. Diouf, 1992, p. 41).]] , un mou­ve­ment popu­laire où les asso­cia­tions net­toyaient et repei­gnaient leur quar­tier. Une fois le grand net­toyage ter­mi­né, on fai­sait appel aux artistes peintres du quar­tier pour venir faire des fresques. C’est durant cette période que j’ai eu accès à des espaces pour m’ex­pri­mer et réa­li­ser mes pre­mières murales. Je me suis for­mé de manière auto­di­dacte, en m’ins­pi­rant des let­trages que je trou­vais dans des maga­zines venus des États-Unis ou d’Eu­rope. Ce que je graf­fais au départ, c’é­tait mon nom, Doc­ta, et le nom de mon groupe, Médi Klan. De temps en temps, je graf­fais aus­si le nom de mes amis, des autres artistes de mon quar­tier. À force de déve­lop­per la chose, en 1990 – 1991, j’ai ren­con­tré Mata­dor, pré­sident d’A­fri­cul­tur­ban (Afrique cultures urbaines) qui orga­nise chaque année Festa2H[[FESTA2H est le plus grand fes­ti­val de hip-hop au Séné­gal, orga­ni­sé par [Afri­cul­tur­ban]]] avec lequel je col­la­bore depuis. Il fait par­tie du old school du graf­fi­ti et c’est le pre­mier sla­meur du Séné­gal.

Pou­vez-vous me par­ler du fes­ti­val Graff et San­té qui démarre ces jours-ci ?

festigraff_form-photo_0.jpgLe but est de réunir le corps médi­cal dans la rue pour offrir en direct à la popu­la­tion des soins gra­tuits, des médi­ca­ments, des conseils par rap­port à des mala­dies bien pré­cises. Pen­dant ce temps, nous, les graf­feurs, on fait des fresques pour sen­si­bi­li­ser la popu­la­tion à ces mala­dies-là. Cette année, Graff et San­té a lieu dans les quar­tiers de Rufisque, Yeum­beul, Gué­dia­waye et Médi­na. Et on va se rendre aus­si dans des dis­pen­saires comme celui de Grand-Dakar où il n’y a même pas de médi­ca­ments pour les pre­miers soins. L’un de nos objec­tifs cette année est aus­si de col­lec­ter beau­coup de médi­ca­ments pour les ame­ner au dis­pen­saire de Grand-Dakar.

Donc votre objec­tif est de marier la pra­tique du graf­fi­ti à l’ac­tion sociale…

Mon objec­tif, c’est que les graf­feurs qui sont des artistes à part entière soient res­pec­tés pour ce qu’ils apportent à la socié­té. On ne doit pas les répri­mer : ils ont une manière de voir, de s’ex­pri­mer qui est dif­fé­rente des autres, mais qui a un grand impact auprès de la popu­la­tion. Les gens ont besoin de cou­leurs. La cou­leur égaye le quo­ti­dien et en même temps gué­rit, apaise cer­taines per­sonnes. L’art ne peut pas être tout le temps conte­nu dans une boîte. À un moment, ça explose, et quand ça explose, on voit ce que ça fait. Notre com­bat, c’est d’a­voir le res­pect pour le graf­feur et que le graf­fi­ti soit ren­table pour la socié­té dans laquelle il est né : défendre, conscien­ti­ser la socié­té, appuyer le déve­lop­pe­ment de cette socié­té, que ce soit fait dans la socié­té pour la socié­té et qu’aus­si la socié­té se l’ap­pro­prie. Depuis, on a vu qu’à chaque fois qu’une œuvre graf­fi­ti est posée sur un mur com­bien c’est beau et ça redonne vie.292258634_640.jpg

Com­ment vous y pre­nez-vous pour redon­ner vie à ces murs ?

On prend ces espaces, on les net­toie d’a­bord. Ensuite, on peint le mur et on pose les graf­fi­tis des­sus. Quand on net­toie, on rend propre, quand on peint, on main­tient l’en­vi­ron­ne­ment propre, donc c’est vivable pour la per­sonne qui est en face ou qui passe, qui peut l’u­ti­li­ser comme un coin pour prendre le thé ou même vendre de la nour­ri­ture, puisque c’est deve­nu propre. On met de la cou­leur pour égayer, pour don­ner de la vie, pour don­ner dif­fé­rentes sen­sa­tions… En plus, il y a le mes­sage dans tout ça.

Quels genres de mes­sages faites-vous pas­ser à tra­vers le graf­fi­ti ?

On parle poli­tique, on parle socié­té, on parle san­té, édu­ca­tion, éco­no­mie, citoyen­ne­té, on parle de tout ce qui peut déve­lop­per la socié­té et la rendre meilleure, tout en sachant qu’il y a des choses posi­tives comme il y a des choses néga­tives. Alors on dénonce les choses néga­tives et on applau­dit les choses posi­tives. Graff et San­té existe car trop de situa­tions ren­con­trées au quo­ti­dien rap­pellent que nous vivons dans un envi­ron­ne­ment pré­caire où la pau­vre­té a atteint un niveau excep­tion­nel. Dans l’ap­pa­rence, comme ça, quand tu vois les gens mar­cher, tu ne le sens pas, mais quand tu te rap­proches des gens, appa­rem­ment bien habillés, tu vois qu’ils n’ont rien dans les poches, ils n’ont rien pour nour­rir leur famille. S’ils tombent malades, com­ment font-ils ? Pour se rendre à l’hô­pi­tal, il faut prendre un taxi, et le taxi, c’est de l’argent. Arri­vé à l’hô­pi­tal, il faut ache­ter un ticket, avant même de se faire soi­gner. C’est des sous et si tu n’as pas ça, tom­ber malade devient dan­ge­reux, puisque se soi­gner est un luxe. Des ONG natio­nales ou inter­na­tio­nales agissent déjà auprès des popu­la­tions dému­nies, mais encore faut-il que ces popu­la­tions soient au cou­rant, soient sen­si­bi­li­sées pour que ça leur serve. Si les cam­pagnes menées sont res­treintes, cer­tains n’i­ront pas à l’hô­pi­tal, donc tout ce qui peut per­mettre à la popu­la­tion de se rap­pro­cher du corps médi­cal est une bonne chose.

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Com­ment cela se passe-t-il ? Est-ce que la popu­la­tion prend part à la créa­tion des œuvres ?

Avec Graff et San­té, on amène le corps médi­cal dans la rue et ce n’est pas rien. On ins­talle des tentes juste en face des fresques murales qu’on est en train de réa­li­ser, et on incite la popu­la­tion des quar­tiers à venir regar­der, à tra­vers des petites cam­pagnes pas com­pli­quées. Les méde­cins sont en tenue de ville : on les appelle les “méde­cins sans blouse”. Quand les gens viennent nous voir et nous demandent ce que nous sommes en train de faire, nous les ren­voyons vers les “méde­cins sans blouse” en leur disant que ces gens-là vont leur expli­quer. L’ob­jec­tif prin­ci­pal est de sen­si­bi­li­ser les gens à se faire dépis­ter. Avec ce dis­po­si­tif mini­mum, avant de quit­ter les lieux, on aura cent et quelques per­sonnes de dépis­tées, de simples pas­sants. Com­ment arrive-t-on en si peu de temps à faire dépis­ter ces gens-là avec les moyens du bord ? Alors que des mil­lions sont dépen­sés à faire des cam­pagnes à la télé que les gens n’é­coutent même pas… On leur dit que tout ce qui est là est pour eux et que c’est gra­tuit. C’est grâce à la curio­si­té des gens qui viennent à nous, que le contact peut être éta­bli, que les gens peuvent appro­cher ces agents de la san­té et accep­ter de se faire dépis­ter, d’au­tant plus quand ils s’a­per­çoivent qu’ils ont à faire à des méde­cins en grand bou­bou, en jeans et t‑shirt, qui parlent nor­ma­le­ment et leur apportent des réponses directes.

Vous orga­ni­sez éga­le­ment depuis trois ans un fes­ti­val d’art du graf­fi­ti, Fes­ti­graff…

afficheFestigraff2012.jpgFes­ti­graff est un fes­ti­val d’ex­pé­ri­men­ta­tion, 100 % artis­tique, où je réunis des graf­feurs natio­naux et inter­na­tio­naux. Fes­ti­graff revient chaque année au mois d’a­vril. L’ob­jec­tif, c’est de décré­ter le mois d’a­vril comme le ren­dez-vous afri­cain de tous les grands graf­feurs du monde et de toutes les grandes expé­riences au niveau de l’art urbain, sur­tout du graf­fi­ti et du street art.


Y a‑t-il un thème dif­fé­rent à chaque édi­tion ?

Oui, à la pre­mière édi­tion, on par­lait de l’in­té­gra­tion comme solu­tion pour lut­ter contre la pau­vre­té. La deuxième année, on a trai­té de la connais­sance comme étant la plus grande richesse. Cette année, on est reve­nu sur les récents chan­ge­ments nés de la contes­ta­tion popu­laire, avec des retour­ne­ments de situa­tion inat­ten­dus que ce soit sur le plan poli­tique ou social. Poli­ti­que­ment même, le Séné­gal a vécu des ins­tants. Ces ins­tants-là ont éga­le­ment été vécus en Tuni­sie, en Égypte. Quel est le point de vue du graf­fi­ti par rap­port à ces chan­ge­ments-là ?

Pou­vez-vous nous dire quelques mots sur votre impli­ca­tion dans les mou­ve­ments citoyens nés de la contes­ta­tion popu­laire de 2011 ?

Je fais par­tie de Y’en a marre. Le jour où Bar­thé­lé­my Dias a été atta­qué, moi j’é­tais sur la Cor­niche près du tun­nel de Soum­bé­dioune où je fai­sais un graff qui disait non à la vio­lence. L’es­prit que déve­loppe Y’en a marre, c’est de défendre les inté­rêts de la popu­la­tion, de por­ter la voix de la popu­la­tion, mais dans un esprit de non-vio­lence. On a refait ça sur la place de l’O­bé­lisque où la plu­part des inter­ven­tions mus­clées de la police, des bavures, se sont pro­duites.


Où peut-on voir les réa­li­sa­tions de Fes­ti­graff 2012 ?

article_11021_3_0.jpgLa plu­part se trouvent au niveau de la Médi­na : au stade Iba Mar Diop, où une grande par­tie a été graf­fée, et en face de la mai­son d’un lut­teur, Gris Bor­deaux, où la popu­la­tion nous a don­né un espace, l’a net­toyé pour nous, a déga­gé tout ce qui était autour pour qu’on puisse venir faire notre graff. Aus­si au lycée Mau­rice Dela­fosse : les gens avaient trans­for­mé le mur de l’é­ta­blis­se­ment en uri­noir. On est venu, on a net­toyé, on a mis des graf­fi­tis et ça a réglé le pro­blème. On est allé aus­si à Pikine, au stade Alas­sane Dji­go où on a graf­fé les murs. Le direc­teur veut qu’on revienne main­te­nant graf­fer les loges des foot­bal­leurs. On a eu éga­le­ment la chance cette année d’a­voir comme spon­sor la socié­té Rapi­do qui gère l’au­to­route à péage. Ils nous ont offert un long mur de 60 mètres, pour réa­li­ser un graff sur la thé­ma­tique des trans­ports, une “auto­route de l’a­ve­nir” qui flui­di­fie­rait le tra­fic rou­tier séné­ga­lais, car les embou­teillages dans une ville comme Dakar sont un véri­table fléau.

Quels sont les par­te­naires de Fes­ti­graff ?

L’Ins­ti­tut fran­çais nous sou­tient depuis le début du fes­ti­val, mais aus­si les ambas­sades du Bré­sil, des Pays-Bas, de la France, éga­le­ment des artistes d’A­mé­rique, d’Eu­rope et d’A­frique qui sont venus par­ti­ci­per au fes­ti­val par leurs propres moyens. Durant la der­nière édi­tion, on a pu éga­le­ment expé­ri­men­ter de nou­velles sur­faces, comme celles des cars rapides qui cir­culent dans Dakar et sont habi­tuel­le­ment déco­rés par des artistes peintres. On s’est adap­té à leur envi­ron­ne­ment. On a par­ta­gé nos tech­niques, nos sur­faces : ils sont venus peindre sur nos murs et nous avons graf­fé trois cars rapides qui cir­culent pré­sen­te­ment à Dakar. De temps en temps, je les croise. La popu­la­tion en tout cas a aimé ce chan­ge­ment de déco. Le graff apporte un autre point de vue à la déco­ra­tion des cars rapides.

Fes­ti­graff 2012 a‑t-il été mar­qué par d’autres temps forts ?

article_11021_14_0.jpgOui, on a pré­sen­té une expo­si­tion sur le graf­fi­ti à la gale­rie d’art le Manège. On a aus­si expo­sé pen­dant deux jours le tra­vail de sty­listes street-wear à l’Ins­ti­tut fran­çais. On a pro­po­sé éga­le­ment des confé­rences et des pro­jec­tions de films comme Le point de vue du lion de Didier Awa­di qui rejoi­gnait la thé­ma­tique du fes­ti­val. On a pro­je­té trois autres films sur le hip-hop : 100 % Gal­sen de Keyti[[100% Gal­sen : a hip-hop docu­men­ta­ry made in Sene­gal a été réa­li­sé en 2008 par Cheikh Sene, mieux connu sous le nom de scène de Key­ti. Gal­sen signi­fie Séné­ga­lais en ver­lan. Et en effet, ce docu­men­taire est 100 % séné­ga­lais, entiè­re­ment réa­li­sé par une équipe séné­ga­laise. C’est le pre­mier d’une série de plu­sieurs courts-métrages docu­men­taires sur la redé­fi­ni­tion du hip-hop afri­cain, pro­po­sée par Africanhiphop.com, Opti­miste pro­duc­tion à Dakar et la Facul­ty of Hip Hop du Cap en Afrique du Sud. Pour voir le film : — [http://www.youtube.com/watch?v=cKhGLH3DygE]]], Graf­fi­ti Yas­sa ! du fran­çais Julien Lefebvre et le docu­men­taire Dakar, parle-moi de murs d’Ab­doul Aziz Cis­sé et Wagane Gueye (dans lequel j’in­ter­viens). On a aus­si pour la pre­mière fois orga­ni­sé une Nuit du graf­fi­ti, pen­dant laquelle on a graf­fé à fond la caisse, en com­pa­gnie d’ar­tistes qui gra­vitent autour du graf­fi­ti, entre autres des sla­meurs et des desi­gners. Les brea­kers aus­si étaient là. Pour la clô­ture, on a orga­ni­sé un “Island Graf­fi­ti Day” : on est tous par­ti à Gorée réa­li­ser une fresque murale. Mais comme l’île de Gorée fait par­tie du patri­moine mon­dial, on n’a pas obte­nu le droit de graf­fer sur les murs.


Que nous réser­vez-vous pour 2013 ?

En 2013, on va expé­ri­men­ter la tein­ture, ce qu’on appelle le batik ici. Les graf­feurs vont apprendre à faire du graf­fi­ti avec la tein­ture. Ils vont pré­pa­rer des sketchs et mon­trer aux tein­tu­riers com­ment super­po­ser les cou­leurs. Quant aux tein­tu­riers, ils expli­que­ront aux graf­feurs com­ment ils appliquent leur tein­ture. Ça veut dire qu’ils vont tra­vailler en par­te­na­riat.

Vous n’ar­rê­tez pas…

On n’a pas le droit ! Encore cette année, le graf­fi­ti a par­ti­ci­pé pour la pre­mière fois à la Bien­nale de Dakar, durant laquelle on a fait une fresque murale sur une sur­face de 300 m² : la baie vitrée du centre com­mer­cial Métro­po­li­tan, sur l’a­ve­nue Blaise Diagne, en face d’Or­ca un autre centre com­mer­cial]. Sur ce pro­jet, j’ai tra­vaillé avec mon équipe Doxan­dem Squad et un ami bré­si­lien, Keto, venu dans le cadre de Fes­ti­graff, qui est res­té pour par­ti­ci­per à cette œuvre com­man­di­tée par un orga­nisme qui s’ap­pelle Uni­ted Artists of Africa[[[United Artists of Afri­ca]]]. Le but de cet orga­nisme est de col­la­bo­rer ave des artistes afri­cains, je suis le pre­mier à m’être prê­té à cette expé­rience. Leur pro­jet s’ap­pelle : “Habiller les murs”. On est donc par­ti de cette thé­ma­tique en uti­li­sant le tis­su comme sup­port, pour habiller cette sur­face vitrée d’un immense graf­fi­ti. On a uti­li­sé pas mal de tech­niques dif­fé­rentes, et graf­fé sur des tis­sus, des toiles de jute, des papiers peints, des car­tons… Ce qui fait que cet évé­ne­ment est assez unique en Afrique[[Lire à ce sujet l’ar­ticle de Saï­dou Alcé­ny Bar­ry : “[Graf­fi­ti en Afrique : la recon­nais­sance passe par l’en­ra­ci­ne­ment”, L’Ob­ser­va­teur Paal­ga (Bur­ki­na Faso), 27 juin 2012

Saï­dou Alcé­ny Bar­ry écrit : “Le graf­fi­ti afri­cain, contrai­re­ment à celui d’Oc­ci­dent, n’a jamais connu le tag nar­cis­sique, cette auto­cé­lé­bra­tion de l’ar­tiste. Il a tou­jours été sou­cieux des pré­oc­cu­pa­tions sociales de sorte que, dès l’o­ri­gine, il a béné­fi­cié d’une forte adhé­sion popu­laire. Au Séné­gal, il est par­tie pre­nante à toutes les luttes sociales à tra­vers les cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion et les reven­di­ca­tions poli­tiques”.]].

Connais­sez-vous d’autres scènes graf­fi­ti actives en Afrique ?

article_11021_11_0.jpgSi je parle du graf­fi­ti en Afrique, il y a l’A­frique du Sud où ça se déve­loppe beau­coup. Au Kenya éga­le­ment. Mais il n’y a pas de fes­ti­val.

Est-ce seule­ment au Séné­gal que vous trou­vez des fes­ti­vals ?

Il y a en a deux au Séné­gal : Fes­ti­graff à Dakar et le Fes­ti­val Inter­na­tio­nal de Graf­fi­ti de Nio­ro du Rip [au sud-est de Kao­lack] ini­tié par 2MGRAFF. Fes­ti­graff est l’un des plus grands fes­ti­vals d’A­frique. Récem­ment, j’ai enten­du dire qu’il y avait éga­le­ment un fes­ti­val en Afrique du Sud, mon­té par un gars qui s’ap­pelle Ras­ty, mais je ne sais pas si c’est péren­ni­sé.

Qu’est-ce que le graf­fi­ti séné­ga­lais a de par­ti­cu­lier ?

Le graff est uni­ver­sel, donc la langue est la même par­tout. Cela dit, en Afrique, le graf­fi­ti est avant tout social, c’est pour­quoi il y a une très grande dif­fé­rence avec le graf­fi­ti d’ailleurs, notam­ment celui d’Eu­rope ou des États-Unis… Dans tout graff, il y a de l’illé­gal. L’illé­ga­li­té, c’est d’al­ler faire un graff sur un mur où tu n’as pas l’au­to­ri­sa­tion. Mais les buts sont dif­fé­rents. La par­ti­cu­la­ri­té avec le graf­fi­ti séné­ga­lais, c’est qu’on se sou­cie vrai­ment du thème qu’on va déve­lop­per sur les murs. C’est ce qui fait que le graf­fi­ti est accep­té : il n’y a pas de loi qui l’in­ter­dit.

Le Séné­gal serait-il le para­dis des graf­feurs ?

article_11021_2_0.jpgMain­te­nant… Comme je dis tou­jours, le graf­fi­ti est une forme d’art contes­ta­taire qui per­met avant tout de sen­si­bi­li­ser les popu­la­tions. Donc il est nor­mal que le graf­fi­ti revienne à ses ori­gines qui sont de ser­vir la com­mu­nau­té, une com­mu­nau­té pour laquelle Graff et San­té est né en 2008. Pour l’é­di­tion de cette année, on va essayer de tra­vailler sur la longue durée : déve­lop­per la chose, faire venir des graf­feurs d’ailleurs. Faire décou­vrir ce qu’on est en train de vivre ici, c’est impor­tant.

Avez-vous son­gé à mon­ter une école du graf­fi­ti ?

Une école existe déjà, natu­rel­le­ment, parce que les gens viennent à moi pour s’i­ni­tier au graf­fi­ti. Je leur réponds que le graf­fi­ti demande beau­coup de concen­tra­tion, qu’il faut réveiller quelque chose qui existe en soi, qu’il faut de la recherche et du temps pour cette recherche. On ne devient pas graf­feur du jour au len­de­main parce qu’on fait du gri­bouillage sur un papier. Non, il faut prendre le temps de connaître la phi­lo­so­phie qui tourne autour. Il faut que les gens puissent res­pec­ter la chose, et que les parents acceptent que le graf­fi­ti puisse avoir un impact posi­tif sur l’é­du­ca­tion de leurs enfants.

Y a‑t-il des graf­feuses au Séné­gal ?

Zenix est la pre­mière fille à faire du graf­fi­ti au Séné­gal. Je suis en train d’en for­mer deux autres. Pour moi l’ob­jec­tif, c’est aus­si d’as­su­rer la relève, car per­sonne n’est éter­nel. J’ai­me­rais trans­mettre la phi­lo­so­phie du graf­fi­ti, que les nou­velles géné­ra­tions soient vrai­ment conscientes de l’im­por­tance du graf­fi­ti dans notre envi­ron­ne­ment, dans l’é­vo­lu­tion de ce monde. Il faut posi­ti­ver l’ap­port du graf­fi­ti dans la socié­té, ser­vir avant tout les inté­rêts de la popu­la­tion et pas seule­ment les siens. Que les gens puissent enfin appré­cier cet art en tant qu’art et sup­port de com­mu­ni­ca­tion incom­pa­rable, qui rend propre, embel­lit, lance un mes­sage et en plus de ça, réin­vente un lan­gage.