Les échos de la voix d’Howard Zinn

“Il est dangereux de ne regarder qu’Obama. Ceci fait partie de notre culture, regarder, admirer les sauveurs. Les sauveurs ne sauveront rien. Nous ne pouvons pas dépendre des personnes du haut de la pyramide pour nous sauver.

howard-zinn.jpgCela va faire trois ans qu’Howard Zinn nous a quit­té et mes oreilles résonnent tou­jours plus fort de sa voix. Je m’attends à ce que cet effet conti­nue pour les décen­nies, les siècles à venir, parce que Zinn par­lait de besoins et de sujets qui per­durent. Il ensei­gnait des choses qui doivent être réap­prises encore et tou­jours, alors que les ten­ta­tions qui pèsent sur elles sont si fortes. Il ensei­gnait ces choses comme per­sonne d’autre.

Nous aimons employer le mot “nous” et nous aimons y inclure tout ce que la consti­tu­tion pré­tend qu’il doit y être inclus, par­ti­cu­liè­re­ment le gou­ver­ne­ment. Mais le gou­ver­ne­ment a une sérieuse ten­dance à agir contre nos inté­rêts. Les mil­liar­daires par défi­ni­tion, agissent contre nos inté­rêts. Zinn nous a mis en garde sans relâche du dan­ger à auto­ri­ser ces pou­voirs à uti­li­ser le mot “nous” pour nous inclure dans des actions aux­quelles nous nous oppo­se­rions en temps nor­mal. C’est une habi­tude que nous avons que ce soit en par­lant de sports, de guerres, de poli­tiques éco­no­miques, mais le dan­ger d’un spec­ta­teur criant “nous avons mar­qué” n’est pas le même que celui de mil­lions de spec­ta­reurs clâ­mant : “Nous avons libé­ré l’Afghanistan !”

Nous aimons pen­ser que les élec­tions sont une part cen­trale et impor­tante de la vie civique et comme un moyen d’avoir un impact signi­fiant sur le futur. Non seule­ment Zinn nous a aver­ti contre cette mau­vaise per­cep­tion avec des exemples his­to­riques inci­sifs et édi­fiants et avec la conscience de la valeur de la lutte pour le droit de vote des afro-amé­ri­cains dans le sud des Etats-Unis, mais il fut éga­le­ment par­tie pre­nante de cette lutte et nous mit en garde à cette époque contre des attentes dépla­cées.

Nous vou­lons pen­ser que l’histoire est for­gée par les actions d’individus impor­tants, de lea­ders. Nous vou­lons pen­ser que la guerre est un outil de der­nier recours, comme démon­tré dans notre liste “des bonnes guerres”, qui géné­ra­le­ment incluent la guerre d’indépendance des Etats-Unis, la guerre civile (NdT : connue chez nous sous le vocable de “guerre de séces­sion”, mot que les Amé­ri­cains veulent faire dis­pa­raître du nar­ra­tif…) et la seconde guerre mon­diale (vil­li­pen­dées par Zinn comme les “Trois guerres saintes”). Nous ima­gi­nons que les par­tis poli­tiques sont cen­traux dans nos efforts de façon­ner le monde, mais que la déso­béis­sance civile ne l’est pas. Nous pen­sons sou­vent que nous n’avons aucun pou­voir pour for­ger ce monde, que les forces pous­sant dans l’autre direc­tion sont bien trop puis­santes pour être ren­ver­sées. Si vous écou­tez suf­fi­sam­ment Howard Zinn, cha­cune de ces croyances finit par paraître ridi­cule, même si cela est dans cer­tains cas, tra­gique.

Si vous n’avez pas encore assez eu d’Howard Zinn ces der­niers temps (qui en a assez ?), un nou­veau livre vient de sor­tir qui fait une com­pi­la­tion de ses meilleurs dis­cours : “Howard Zinn Speaks”. Ceci ne repré­sente qu’une petite par­celle de ses dis­cours et inter­ven­tions, qui furent inom­brables au cours des années et de sa car­rière. A l’exception d’un seul, ces dis­cours ont été retrans­crits depuis des dis­cours qu’il avait fait sans notes pré-écrites. Zinn n’avait pas de notes dans les mains quand il par­lait. Il para­phra­sait les gens plu­tôt que de les citer ver­ba­tim ; mais il disait aus­si ce qu’il croyait être le besoin du moment, ce à quoi il avait pen­sé pro­fon­dé­ment et qui lui fai­sait dire les choses en une varia­tion tou­jours chan­geante de son seul thème : “Nous pou­vons chan­ger et façon­ner le futur si, et seule­ment si, nous savons uti­li­ser le pas­sé.”

Les dis­cours com­pi­lés dans ce livre sont eux-mêmes une par­tie du pas­sé. Il y en a un des années 1960, deux des années 1970, deux des années 1980, quatre des années 1990 et plus de la moi­tié du bou­quin des années Bush-Oba­ma. Mais Zinn uti­lise aus­si des exemples pré­cis, des his­toires qu’il raconte pour illus­trer son point de vue, pro­ve­nant de siècles en arrière, d’un pas­sé que la plu­part des Amé­ri­cains ne recon­naît que fai­ble­ment.

Zinn traque les racines du racisme et des guerres sur le conti­nent jusqu’à la décou­verte du nou­veau monde par Colomb, jusqu’à l’esclavage, le colo­nia­lisme et les guerres amé­ri­caines actuelles. “L’abolition de la guerre”, dit-il, “est bien sûr un énorme pro­jet. Mais gar­dez pré­sent à l’esprit que nous, dans le mou­ve­ment anti-guerre, avons un puis­sant allié. Notre allié est une véri­té que même les gou­ver­ne­ments accrocs à la guerre, béné­fi­ciant des guerres, devront recon­naître un de ces jours : que les guerres ne sont pas des moyens pra­tiques pour par­ve­nir à leurs buts. De plus en plus dans l’histoire récente, nous consta­tons que les nations les plus puis­santes ne par­viennent pas à conqué­rir des nations bien plus faibles.”

03-16-44_howard-zinn-g20_original.jpgIl y a quatre ans, Zinn met­tait en garde : “Il est dan­ge­reux de ne regar­der qu’Obama. Ceci fait par­tie de notre culture, regar­der, admi­rer les sau­veurs. Les sau­veurs ne sau­ve­ront rien. Nous ne pou­vons pas dépendre des per­sonnes du haut de la pyra­mide pour nous sau­ver. J’espère que les gens qui sou­tiennent Oba­ma ne vont pas sim­ple­ment s’assoir sous leurs lau­riers et attendre qu’il nous sauve, mais qu’ils vont com­prendre qu’ils doivent faire bien plus. Tout ceci n’est que vic­toire limi­tée.”

En Avril 1963, Zinn par­lait en des termes simi­laires, même plus durs, à pro­pos du pré­sident Ken­ne­dy. “Ceci est au-delà du Sud”, avait-il dit. “Notre pro­blème n’est pas que l’Est est méchant, mais que Ken­ne­dy est timide.” Zinn cri­ti­qua Ken­ne­dy pour ses actions et ses inac­tions en 1961, encore en 1963, lorsque le sénat avait eu l’opportunité, comme il l’a tou­jours au début de chaque nou­velle ses­sion, de chan­ger ses propres règles et d’éliminer les fli­bus­tiers. Zinn avait conclu que Ken­ne­dy vou­lait que les racistes deviennent les fli­bus­tiers contre le mou­ve­ment des droits civiques. Des échos des dires de Zinn devraient être ampli­fiés entre main­te­nant et Jan­vier suf­fi­sam­ment fort pour que les séna­teurs et le pré­sident actuels, puissent entendre.

En Mai 1971. Zinn avait dit : “Cela fait long­temps que nous n’avons pas des­ti­tué un pré­sident. Le temps est venu, le temps de des­ti­tuer un pré­sident et un vice-pré­sident et tous les autres assis au gou­ver­ne­ment qui per­pé­tuent cette guerre.” (NdT : du Viet­nam bien sûr..) En 2003, Zinn disait : “Il y a des gens dans le pays qui appellent à la des­ti­tu­tion de Bush. Cer­tains pensent que ceci est une chose osée à dire. Non ! C’est dans la consti­tu­tion. Elle per­met la des­ti­tu­tion… Le congrès avait eu la volon­té de des­ti­tuer Nixon pour avoir fait péné­trer dans un bâti­ment par effrac­tion, mais il ne veut pas des­ti­tuer Bush pour être entrer dans un pays par effrac­tion.”

Zinn disait de notre com­plexe sans fin et peut-être per­ma­nent au sujet des élec­tions : “Il est vrai que les Amé­ri­cains ont voté chaque quelques années pour leurs congrès et leurs pré­si­dents, mais il est éga­le­ment très vrai que les chan­ge­ment sociaux les plus impor­tants de l’histoire des Etats-Unis, de l’indépendance de l’Angleterre à l’évacuation des Etats-Unis du Viet­nam en pas­sant par l’émancipation des noirs, l’organisation du tra­vail, l’égalité des sexes, la mise hors-la-loi de la ségré­ga­tion raciale, ne sont pas venus des urnes mais de l’action directe de la lutte sociale, par l’organisation des mou­ve­ments popu­laires uti­li­sant une varié­té de tac­tiques extra­lé­gales et illé­gales. L’enseignement stan­dard en science poli­tique ne décrit pas cette réa­li­té.”

Plus tard, des années plus tard, Zinn dira : “Et bien si nous n’avons pas de presse pour nous infor­mer, pas de par­ti d’opposition pour nous aider, nous sommes seuls, ce qui est en fait une bonne chose. C’est très bien de savoir que nous sommes seuls. C’est une bonne chose que de savoir que vous ne pou­vez pas dépendre de gens dont on ne peut pas dépendre. Mais si vous êtes seul, cela veut dire que vous devez apprendre de l’histoire, parce que sans l’histoire, vous êtes per­du. Sans l’histoire, n’importe qui au sein de l’autorité peut se tenir devant un micro et dire : ‘Nous devons enva­hir ce pays pour telle et telle rai­son, pour la liber­té, pour la démo­cra­tie, la menace.’ N’importe qui peut se mettre devant un micro et vous dire ce qu’il veut et si vous n’avez pas l’histoire, vous n’avez aucun moyen de véri­fier cela.”

Mais si vous avez l’histoire dit Zinn, alors vous gagnez cet avan­tage addi­tion­nel de recon­naître que “ces concen­tra­tions de pou­voir, à un cer­tain moment, se brisent. De manière sou­daine et sur­pre­nante et vous vous ren­dez compte qu’en fait elles étaient très fra­giles. Vous vous ren­dez compte aus­si que des gou­ver­ne­ments qui ont dits : “nous ne ferons jamais cela”, finissent par le faire. “Nous ne biai­se­rons et ne nous enfui­rons pas” avaient-ils dit au Viet­nam. Ils ont biai­sé et se sont enfuis. Dans le sud, George Wal­lace, le gou­ver­neur raciste d’Alabama avait dit : “ségré­ga­tion aujourd’hui, ségré­ga­tion demain, ségré­ga­tion pour tou­jours”. Foule d’applaudissements. Deux ans plus tard, les noirs avaient entre temps obte­nus le droit de vote en Ala­ba­ma et Wal­lace se bala­dait afin de gagner des voix noires pour son élec­tion. Le Sud a dit JAMAIS et les choses ont chan­gé.”

Plus les choses changent et plus… nous avons besoin d’entendre Howard Zinn.

David Swan­son

Article ori­gi­nal en anglais : Howard Zinn’s Echoes, publié le 27 novembre 2012 et publié ini­tia­le­ment par War is a Crime, le 25 novembre 2012

Tra­duit de l’anglais par Résis­tance 71

Source de l’ar­ticle : glo­bal research