Etat espagnol. 25S : le sauvetage de la démocratie.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté le mardi 25 septembre à Madrid pour protester contre la séquestration de la souveraineté populaire par les banques et les « marchés ». La répression, une fois de plus, a été brutale. Esther Vivas revient sur les motivations de cette mobilisation et sur les causes d’une répression policière sans cesse plus brutale.

Plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes ont mani­fes­té le mar­di 25 sep­tembre à Madrid, à l’appel de la pla­te­forme « Debout ! » et de la Coor­di­na­tion du 25S, pour pro­tes­ter contre la séques­tra­tion de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire par les banques et les « mar­chés ». La répres­sion, une fois de plus, a été bru­tale, lais­sant des dizaines de bles­sés et de nom­breuses arres­ta­tions. Dans cet article, Esther Vivas revient sur les moti­va­tions de cette mobi­li­sa­tion et sur les causes d’une répres­sion poli­cière sans cesse plus bru­tale.

« Ils l’appellent démo­cra­tie mais ça n’en est pas une » a‑t-on crié de manière répé­tée sur les places et dans les mani­fes­ta­tions… Et à mesure que le temps passe, ce slo­gan prend encore plus tout son sens. La stig­ma­ti­sa­tion et la répres­sion contre ceux qui luttent dans la rue pour leurs droits n’ont fait que s’intensifier ces der­niers temps. Au plus la crise s’aggrave, au plus s’élargit le sou­tien popu­laire envers ceux qui pro­testent et au plus s’accroît la répres­sion bru­tale. La soif de liber­té est en train d’être étouf­fée avec l’actuelle « démo­cra­tie ».

Ces der­niers jours l’ont bien illus­tré. Le same­di 15 sep­tembre, quand des acti­vistes ont été déte­nus lors de la mani­fes­ta­tion contre l’austérité à Madrid, quel était leur crime ? Por­ter une pan­carte avec l’inscription : « 25S (sep­tembre, NdT) : Encercle le Par­le­ment ». Le len­de­main, deux four­gons de poli­ciers ont pro­cé­dé au contrôle d’identité de dizaine de per­sonnes dans le parc du Reti­ro. Motif ? Par­ti­ci­per à une assem­blée pré­pa­ra­toire à ladite action. Cinq jours plus tard, plu­sieurs de ces acti­vistes étaient accu­sés de délit contre les hautes ins­ti­tu­tions de la nation et ils risquent une peine allant jusqu’à un an de pri­son.

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Quels sont les objec­tifs de l’action « 25S : Encercle le Par­le­ment » ? Son appel l’exprime clai­re­ment : « Le 25 sep­tembre pro­chain, nous encer­cle­rons le Par­le­ment pour le sau­ver d’un kid­nap­ping qui a trans­for­mé cette ins­ti­tu­tion en un orga­nisme super­flu. Un kid­nap­ping de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire mené à bien par la Troï­ka et les mar­chés finan­ciers et exé­cu­té avec le consen­te­ment et la col­la­bo­ra­tion de la majo­ri­té des par­tis poli­tiques ». Quelle sera la forme de cette action ? Ses orga­ni­sa­teurs l’ont dit et redit : « non vio­lente ». Alors de quoi ont-ils peur ceux qui dictent toutes ces mesures poli­cières ? De la vio­lence – à par­tir de laquelle ils jus­ti­fient leurs opé­ra­tions – ou de la liber­té d’expression ?

Comme je l’ai lu il y a quelques mois dans un centre social : « Quand ceux d’en bas se bougent, ceux d’en haut tremblent ». Telle est la véri­té. La peur, même si ce n’est que de manière par­tielle, a com­men­cé à chan­ger de camp. Les mesures répres­sives, comme celles que nous avons cité, démontrent la peur de ceux qui exercent le pou­voir. La peur que les gens se sou­lèvent, s’organisent, s’expriment libre­ment contre l’injustice. La peur d’une poi­gnée face à la mul­ti­tude.

Coup d’Etat ?

La cri­mi­na­li­sa­tion du « 25S : Encercle le Par­le­ment » a pra­ti­que­ment com­men­cé il y a un mois quand la Délé­guée du Gou­ver­ne­ment à Madrid, Cris­ti­na Cifuentes, qua­li­fia cette ini­tia­tive de « coup d’Etat mas­qué ». L’ex-secrétaire d’Etat et dépu­té du PSOE José Martí­nez de Olmos ne fut pas en reste en com­pa­rant cette action avec le coup d’Etat de Teje­ro(*) : « Occu­per le Par­le­ment à l’intérieur comme l’a fait Teje­ro ou dehors, comme cer­tains veulent le faire le 25 sep­tembre, c’est avec la même fina­li­té : séques­trer la sou­ve­rai­ne­té ». Des paroles qui ont été répé­tées hier par la secré­taire géné­rale du PP, Dolores de Cos­pe­dal.

Coup d’Etat ? Les seuls put­schistes ici sont les pou­voirs finan­ciers qui ren­versent comme bon leur semble des gou­ver­ne­ments et les rem­placent par des hommes de confiance. En Ita­lie, ils ont écar­té Sil­vio Ber­lus­co­ni pour dési­gner Mario Mon­ti, ex-conseiller de la banque Gold­man Sachs. En Grèce, ils ont remer­cié Gior­gios Papan­dréou pour lui sub­sti­tuer Lucas Papa­dé­mos, ex-vice pré­sident de la Banque Cen­trale Euro­péenne. Et sans aller plus loin, le frin­guant ministre de l’Economie espa­gnole, Luis de Guin­dos, est un ancien de la banque Leh­man Bro­thers. Comme le disait le jour­na­liste Robert Fisk : « Les banques et les agences de nota­tion se sont trans­for­mées en dic­ta­teurs de l’Occident ». Et quand les « mar­chés » entrent par la porte, c’est la démo­cra­tie qui sort par la fenêtre.

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Il est dif­fi­cile d’estimer aujourd’hui que le Par­le­ment « repré­sente la volon­té popu­laire ». Bon nombre de ministres et de dépu­tés pro­viennent des entre­prises pri­vées, d’autres y retournent sitôt leur car­rière poli­tique ter­mi­née. Les entre­prises récom­pensent géné­reu­se­ment les ser­vices ren­dus. Vous sou­ve­nez-vous d’Eduardo Zapla­na ? D’abord ministre du Tra­vail, puis conseiller de Tele­fo­ni­ca. Ele­na Sal­ga­do ? De vice ministre de l’Economie, elle est deve­nue conseillère d’Abertis. Sans par­ler de Rodri­go Rato, ex ministre de l’Economie, puis direc­teur du Fonds Moné­taire Inter­na­tio­nal et enfin pré­sident de Ban­kia. Ses aven­tures comme patron de banque nous ont coû­té cher. Sans oublier les ex pre­miers ministres Felipe Gonzá­lez et José Maria Aznar, le pre­mier étant deve­nu conseiller adjoint de Gas Natu­ral et le second de Ende­sa, News Cor­po­ra­tion, Bar­rick Gold, Dohe­ny Glo­bal Group… Ain­si vont les choses.

Plus de démo­cra­tie

Mais la démo­cra­tie c’est, pré­ci­sé­ment, ce que reven­dique le mou­ve­ment des indi­gné-e‑s, une démo­cra­tie réelle au ser­vice du peuple et incom­pa­tible avec la séques­tra­tion de la poli­tique par le monde des affaires ou avec l’espagnolisme cen­tra­liste qui nie le droit à l’autodétermination des peuples. Para­doxa­le­ment, c’est avec l’adjectif « d’anti-démocrates » que le pou­voir qua­li­fie les pro­tes­ta­taires. Anti-démo­crates pour « assié­ger » sym­bo­li­que­ment le Par­le­ment cata­lan le 15 juin 2011, à l’occasion des débats sur le bud­get qui impli­quaient alors les plus impor­tantes mesures d’austérité de la démo­cra­tie cata­lane alors qu’elles ne figu­raient dans aucun pro­gramme élec­to­ral. Anti-démo­crates pour orga­ni­ser des assem­blées sur les places et sti­mu­ler le débat public. Anti-démo­crates pour occu­per des loge­ments vides et leur don­ner une uti­li­sa­tion sociale. Anti-démo­crates, en défi­ni­tive, pour com­battre des lois et des pra­tiques injustes.

Et quand il y a plus de démo­cra­tie dans la rue, il y a plus de répres­sion. Des amendes d’une valeur de 133.000 euros sont exi­gées par le minis­tère de l’Intérieur contre 446 acti­vistes du 15M de Madrid ; 6.000 euros contre 250 étu­diants du « Prin­temps de Valence » ; des cen­taines d’euros contre des acti­vistes en Galice, pour ne citer que quelques exemples. A côté de cela : plus d’une cen­taine d’arrestations en Cata­logne depuis la grève géné­rale du 29 mai ; l’ouverture du page web de déla­tion des mani­fes­tants à la police… Et, aujourd’hui, on modi­fie le Code Pénal pour cri­mi­na­li­ser les nou­velles formes de pro­tes­ta­tion.

L’autre visage des poli­tiques d’austérité, c’est la poli­tique de la peur et de la répres­sion. Moins d’Etat social, c’est plus d’Etat pénal. La démo­cra­tie n’est pas du côté de ceux qui pré­tendent l’exercer, mais bien du côté de ceux qui luttent pour elle. L’histoire en est pleine d’exemples. Le « 25S » sera l’un d’eux.

Esther VIVAS

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Article publié dans Publi­co le 25/09/2012. Tra­duc­tion fran­çaise pour Avanti4.be : Ataul­fo Rie­ra

(*) Coup d’Etat avor­té mené en février 1981 par le lieu­te­nant-colo­nel de la Garde Civile Anto­nio Teje­ro, qui avait occu­pé les armes à la main le Par­le­ment afin de réins­tal­ler un régime fran­quiste auto­ri­taire. (NdT.)

pho­tos : http://lejournaldusiecle.com/2012/09/26/no-comment-la-manifestation-du-25s-a-madrid-en-20-images/

info : http://esthervivas.com/francais/
URL de cet article 17833
http://www.legrandsoir.info/etat-espagnol-25s-le-sauvetage-de-la-democratie.html