L’Europe doit-elle devenir sankariste ?

Et si notre modèle salutaire venait du Tiers-Monde ?

Et si notre modèle salu­taire venait du Tiers-Monde ? Dans notre vieille Europe don­neuse de leçons, cette idée paraît incon­ce­vable. Com­ment, nous, phare de l’humanité depuis des siècles pour­rions-nous rece­voir de leçons ? Et pour­tant, il n’est pas si idiot de pen­ser que nous puis­sions trou­ver les solu­tions à nos pro­blèmes en réécou­tant celui que l’on sur­nomme « le Che Gue­va­ra afri­cain ».

Acti­viste poli­tique bur­ki­na­bé depuis la fin des années 1970, Tho­mas San­ka­ra accède au pou­voir le 4 août 1983. Pré­sident du Conseil Natio­nal de la Révo­lu­tion de la Haute-Vol­ta, il s’efforce de remettre son pays sur le droit che­min. La Haute-Vol­ta devient le Bur­ki­na Faso ou « Pays des Hommes intègres ». La lutte contre la cor­rup­tion est un impé­ra­tif. Nous pou­vons aus­si ajou­ter au pro­gramme : anti-impé­ria­lisme, alpha­bé­ti­sa­tion, redres­se­ment éco­no­mique et pro­duc­tif, réformes sociales. L’Homme devient rapi­de­ment une figure popu­laire en Afrique et dans tout le Tiers-Monde. La romance entre le lea­der et son peuple a duré un peu plus de 4 ans. Car, le 15 octobre 1987, San­ka­ra est tra­hi par son bras droit, Blaise Com­pao­ré. Le Pré­sident est assas­si­né avec les com­pli­ci­tés pré­su­mées de Mit­ter­rand, Chi­rac et Kadha­fi. L’histoire pour­rait s’arrêter là, si les opi­nions poli­tiques du révo­lu­tion­naire bur­ki­na­bé ne res­taient pas autant d’actualité. Pire : quand nous voyons com­ment notre Union Euro­péenne marche sur la tête, il est temps de se deman­der si une forte dose de san­ka­risme ne pour­rait pas nous sau­ver…

« Nous pré­fé­rons un pas avec le peuple que 10 pas sans le peuple » : un exemple pour la construc­tion euro­péenne ?

Les peuples euro­péens livrés aux « mains invi­sibles » de Bruxelles

« Nous pré­fé­rons dix pas sans le peuple qu’un avec » pour­rait par­fai­te­ment rem­pla­cer la devise actuelle de l’Union Euro­péenne, In varie­tate concor­dia (« Unis dans la diver­si­té »). La construc­tion euro­péenne est deve­nue un dogme en lui-même. Seule compte l’intégration, peu importe l’avis des peuples euro­péens. Les exemples récents sont nom­breux. Nous nous rap­pe­lons tous du trai­té consti­tu­tion­nel de Rome de 2004 et du réfé­ren­dum fran­çais. Par contre, nous oublions vite que le réfé­ren­dum était plus l’exception que la règle : sur les 25 pays concer­nés, 15 avaient choi­si de bâillon­ner leurs citoyens en pas­sant direc­te­ment par la voie par­le­men­taire. Qui connaît l’importance juri­dique de ce trai­té ne peut y voir qu’un déni de démo­cra­tie. Alors que le double « non » fran­co-hol­lan­dais aurait dû enter­rer à jamais ce trai­té, nos diri­geants ont la bonne idée de nous le refour­guer en 2008 sous le nom de trai­té modi­fi­ca­tif de Lis­bonne. Cette fois, seuls les Irlan­dais ont leur mot à dire et les 24 autres peuples euro­péens se font tout sim­ple­ment entu­ber. Rebe­lote avec le TSCG de 2012 qui touche à la sou­ve­rai­ne­té des états euro­péens sans que per­sonne n’ait le droit de se pro­non­cer. Sans oublier le gen­til men­songe de Fran­çois Hol­lande qui avait pro­mis de le rené­go­cier en cas d’élection. À chaque fois, un seul et même argu­ment est avan­cé : l’Europe doit aller de l’avant et les peuples euro­péens ne doivent sur­tout pas enrayer le mou­ve­ment. Nos diri­geants se méfient des citoyens comme de la peste et les méprisent, consi­dé­rant qu’ils sont trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux. Mais, comme l’a si jus­te­ment dit San­ka­ra : « Mal­heur à ceux qui bâillonnent. » C’est pour cela qu’il a déci­dé d’impliquer le peuple aux déci­sions du pays, celui-ci ayant la capa­ci­té d’infléchir la poli­tique natio­nale. Car, comme l’expliquait le lea­der, une poli­tique qui se met en place en fai­sant taire une par­tie des citoyens est illé­gi­time. En réa­li­té, nous pou­vons le dire, San­ka­ra n’agissait que pour le bien de son peuple… Europe, entends-tu ?

« Le plus impor­tant, je crois, c’est d’avoir ame­né le peuple à avoir confiance en lui-même, à com­prendre que, fina­le­ment, il peut s’asseoir et écrire son déve­lop­pe­ment. »

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Dette, patrio­tisme éco­no­mique, éco­lo­gie : et si San­ka­ra était le modèle à suivre ?

San­ka­ra, c’est aus­si de grandes réformes éco­no­miques. Son prin­ci­pal fait d’armes se porte sur la dette. Le 29 juillet 1987 à Addis Abe­ba, devant l’Organisation de l’Unité Afri­caine, le Pré­sident bur­ki­na­bé pro­nonce un dis­cours mar­quant sur le sujet. Il explique com­ment il compte ne pas rem­bour­ser la dette de son pays, jugée illé­gi­time car contrac­tée à cause de la colo­ni­sa­tion. Sauf que la situa­tion bud­gé­taire, même hors du rem­bour­se­ment de la dette, est cala­mi­teuse. Les recettes fis­cales sont très faibles et les salaires des fonc­tion­naires pha­go­cytent presque tout le bud­get (70%). Dans ces condi­tions, il semble impos­sible d’investir pour l’éducation, les ser­vices publics ou l’économie. C’est ain­si que le révo­lu­tion­naire entame toute une série de réformes fis­cales. La bour­geoi­sie vol­taïque est mise à contri­bu­tion. San­ka­ra et ses ministres roulent en R5 toutes pour­ries et prennent l’avion comme tout le monde. Les dépenses de fonc­tion­ne­ment sont assai­nies et redi­ri­gées vers l’investissement. Les salaires dans la fonc­tion publique dimi­nuent de 5 à 12%. Par contre, la gra­tui­té des loyers est décré­tée. Il s’agit pour le pays de s’en sor­tir par lui-même, sans aide exté­rieure. Le patrio­tisme éco­no­mique est donc exal­té et le pro­tec­tion­nisme ren­for­cé. Le lea­der refuse aus­si les aides ali­men­taires étran­gères et pré­fère déve­lop­per l’agriculture locale grâce à une réforme agraire qui répar­tit mieux les terres et pré­pare l’arrivée de l’engrais dans les tech­niques de culture. La pro­duc­tion de coton locale est aus­si relan­cée et la mode du vête­ment tra­di­tion­nel bur­ki­na­bé est lan­cée par le biais des fonc­tion­naires qui sont obli­gés de le por­ter. À l’heure où tout le monde s’en fout, la ques­tion de l’écologie est inté­grée par San­ka­ra, lequel veut faire de l’agro-écologie une poli­tique natio­nale. Celle-ci a plu­sieurs objec­tifs : la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, la reva­lo­ri­sa­tion de la vie pay­sanne et de l’agriculture fami­liale, l‘adaptation à la crois­sance démo­gra­phique et aux effets du chan­ge­ment cli­ma­tique et enfin, la sau­ve­garde de l’environnement et des res­sources natu­relles. Tant de posi­tions qui pour­raient bien ins­pi­rer notre Vieux Conti­nent ago­ni­sant.

« La patrie ou la mort, nous vain­crons ! ”

Tan­dis que l’Europe a choi­si de mépri­ser le peuple et de kid­nap­per la démo­cra­tie, il y a 25 ans San­ka­ra a fait le choix de s’appuyer des­sus. Alors que l’Europe est au bord du désastre bud­gé­taire, il y a 25 ans San­ka­ra a su réflé­chir au pro­blème d’un point de vue moral et prag­ma­tique et agir contre. À l’heure du déclin indus­triel euro­péen et de la pho­bie mon­dia­liste, il y a 25 ans, San­ka­ra a uti­li­sé le patrio­tisme éco­no­mique pour relan­cer l’économie locale et a évo­qué l’idée du pro­tec­tion­nisme afri­cain (rap­pe­lant le pro­tec­tion­nisme euro­péen agi­té par Emma­nuel Todd ou Jacques Sapir). Au moment de l’impasse éco­lo­gique, il y a 25 ans San­ka­ra a sai­si le pro­blème à bras le corps. À quand une même prise de conscience en Europe ?

Source : http://ragemag.fr/leurope-doit-elle-devenir-sankariste/