Pourquoi des compagnies comme Google collaborent avec les flics et les barbouzes

Depuis le début de la révolution des ordinateurs personnels et de l’Internet dans les années 1990, on nous a ressassé que nous sommes aux prises avec une technologie libératrice...

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Sur­veillance Val­ley : Pour­quoi des com­pa­gnies comme Google col­la­borent avec les flics et les bar­bouzes
Extrait du livre Sur­veillance Val­ley. The Secret Mili­ta­ry His­to­ry of the Inter­net
Par Yasha Levine / Tra­duit par Ente­le­kheia — Faus­to Giu­dice

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C’é­tait le 18 février 2014, et il fai­sait déjà nuit quand j’ai tra­ver­sé le Pont de la Baie, venant de San Fran­cis­co et que j’ai garé ma voi­ture au centre-ville d’Oak­land. Les rues étaient désertes, à l’ex­cep­tion de quelques SDF affa­lés en tas contre un store de maga­sin fer­mé. Deux voi­tures de police ont brû­lé un feu rouge, sirènes hur­lantes.

Je me suis diri­gé vers l’hô­tel de ville d’Oak­land à pied. Même à dis­tance, je pou­vais voir que quelque chose d’in­ha­bi­tuel s’y pas­sait. Une file de voi­tures de police sta­tion­nées entou­rait le pâté de mai­sons, et des pré­sen­ta­teurs et des équipes de came­ra­men de télé­vi­sion se bous­cu­laient pour avoir la meilleure place. Un grand groupe de gens se pres­sait près de l’en­trée, cer­tains bran­dis­sant ce qui res­sem­blait à un énorme rat en papier mâché, pro­ba­ble­ment des­ti­né à sym­bo­li­ser le mou­char­dage. Mais l’ac­tion réelle était à l’in­té­rieur. Plu­sieurs cen­taines de per­sonnes rem­plis­saient la salle déco­rée et sur­mon­tée d’une cou­pole du conseil muni­ci­pal d’Oak­land. Beau­coup por­taient des pan­cartes. C’é­tait une foule en colère, et les poli­ciers étaient ran­gés sur les côtés de la salle, prêts à éva­cuer tout le monde si les choses deve­naient incon­trô­lables.

L’a­gi­ta­tion était liée au prin­ci­pal point de l’ordre du jour de la soi­rée : le conseil muni­ci­pal devait voter sur un ambi­tieux pro­jet de 11 mil­lions de dol­lars pour créer un centre de sur­veillance poli­cière à l’é­chelle de la ville. Son nom offi­ciel était « Domain Awa­re­ness Cen­ter » — mais tout le monde l’ap­pe­lait « le DAC ». Il était conçu pour relier les flux vidéo en temps réel de mil­liers de camé­ras à tra­vers la ville et les ache­mi­ner vers un centre de contrôle uni­fié. La police serait en mesure de poin­ter sur un endroit et de le regar­der en temps réel ou de remon­ter le temps. Ils pour­raient acti­ver la recon­nais­sance faciale et les sys­tèmes de pis­tage des véhi­cules, se bran­cher sur les flux de médias sociaux et com­plé­ter leur vision avec des don­nées pro­ve­nant d’autres orga­nismes poli­ciers, locaux comme fédé­raux.

Les plans pour ce centre de sur­veillance avaient tour­men­té la poli­tique de la ville depuis des mois, et l’in­di­gna­tion fai­sait main­te­nant sen­tir sa pré­sence. Des habi­tants, des lea­ders reli­gieux, des mili­tants syn­di­caux, des poli­ti­ciens à la retraite, des anar­chistes enca­gou­lés du « Black Bloc » et des repré­sen­tants de l’Ame­ri­can Civil Liber­ties Union : ils étaient tous pré­sents, côtoyant un groupe de mili­tants locaux dévoués qui s’é­taient ras­sem­blés pour arrê­ter le DAC. Un fonc­tion­naire de la ville ner­veux, à lunettes et en cos­tume beige, a pris la parole pour ras­su­rer la foule agi­tée que le Domain Awa­re­ness Centre avait été conçu pour les pro­té­ger, pas pour les espion­ner. “Ce n’est pas un centre de fusion. Nous n’a­vons aucun accord avec la NSA, la CIA ou le FBI pour qu’ils puissent accé­der à nos bases de don­nées”, a‑t-il décla­ré.

La salle a explo­sé en pan­dé­mo­nium. La foule n’avalait pas ça. Les gens huaient et sif­flaient. “Tout ça, c’est pour sur­veiller les gens qui pro­testent”, a crié quelqu’un quel­qu’un depuis le bal­con. Un jeune homme au visage mas­qué a bon­di à l’a­vant de la salle et a mis de manière mena­çante son smart­phone devant le visage du fonc­tion­naire et a pris des pho­tos. “Quel effet ça te fait ? Qu’est-ce que tu penses de ça, être sur­veillé tout le temps ! “, a‑t-il hur­lé. Un homme d’âge moyen — chauve, por­tant des lunettes et un pan­ta­lon kaki frois­sé – est mon­té sur le podium et a engueu­lé les diri­geants poli­tiques de la ville. “Les membres du conseil croient vrai­ment qu’on peut faire confiance, sur l’utilisation du DAC, au dépar­te­ment de police d’Oak­land, qui a une his­toire inéga­lée de vio­la­tion des droits civiques des oak­lan­dais et qui ne peut même pas suivre ses propres direc­tives, que ce soit pour le contrôle des foules ou les camé­ras-pié­ton ?” Il est repar­ti de manière fra­cas­sante en hur­lant:“Le seul bon DAC est un DAC mort !” Des applau­dis­se­ments fré­né­tiques ont écla­té.

Oak­land est l’une des villes les plus diver­si­fiées du pays. Elle abrite éga­le­ment un ser­vice de police violent, sou­vent irres­pon­sable, qui opère sous tutelle fédé­rale depuis plus d’une décen­nie. Les abus de la police se déroulent dans un contexte de gen­tri­fi­ca­tion crois­sante ali­men­tée par le boom de l’In­ter­net dans la région et la flam­bée des prix de l’im­mo­bi­lier qui va avec. À San Fran­cis­co, des quar­tiers comme le Mis­sion Dis­trict, qui abrite his­to­ri­que­ment une com­mu­nau­té lati­no-amé­ri­caine dyna­mique, se sont trans­for­més en rési­dences en copro­prié­té, lofts et en pubs gas­tro­no­miques haut de gamme. Les ensei­gnants, les artistes, les per­sonnes âgées et tous ceux qui ne gagnent pas un salaire à six chiffres ont du mal à joindre les deux bouts. Oak­land, qui fut un temps épar­gnée par ce sort, a été frap­pée à son tour. Mais les habi­tants ne se lais­saient pas faire sans com­bat. Et une grande par­tie de leur colère était concen­trée sur la Sili­con Val­ley.

Les gens ras­sem­blés à l’hô­tel de ville ce soir-là voyaient le DAC d’Oak­land comme une exten­sion de la gen­tri­fi­ca­tion tech­no­lo­gique qui chas­sait de la ville les plus pauvres des habi­tants de longue date. « On n’est pas idiots. On sait que le but est de sur­veiller les musul­mans, les com­mu­nau­tés noires et brunes et les contes­ta­taires », disait une jeune femme en fou­lard. « Ce centre arrive à un moment où vous essayez de faire d’Oak­land un ter­rain de jeux et un dor­toir pour les pro­fes­sion­nels de San Fran­cis­co. Ces efforts exigent que vous ren­diez Oak­land plus tran­quille, plus blanche, moins effrayante et plus riche — et ça veut dire se débar­ras­ser des musul­mans, des noirs et des bruns, et des contes­ta­taires. Vous le savez et les déve­lop­peurs aus­si. Nous les avons enten­dus lors des réunions. Ils ont peur. Ils l’ad­mettent ver­ba­le­ment ». Elle avait rai­son. Quelques mois plus tôt, deux jour­na­listes d’in­ves­ti­ga­tion d’Oak­land avaient obte­nu une copie des docu­ments d’aménagement urbain internes trai­tant du DAC et avaient consta­té que les res­pon­sables muni­ci­paux sem­blaient davan­tage inté­res­sés à uti­li­ser le centre de sur­veillance pro­po­sé pour sur­veiller les pro­tes­ta­tions poli­tiques et l’ac­ti­vi­té syn­di­cale au les quais d’Oak­land que par la lutte contre la cri­mi­na­li­té.

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“Cou­lons le DAC”

Il y avait un autre hic. Oak­land avait ini­tia­le­ment sous-trai­té le déve­lop­pe­ment du DAC à Science Appli­ca­tions Inter­na­tio­nal Cor­po­ra­tion, une impor­tante entre­prise de sous-trai­tance mili­taire basée en Cali­for­nie qui tra­vaille tel­le­ment pour la Natio­nal Secu­ri­ty Agen­cy qu’elle est connue dans le sec­teur du ren­sei­gne­ment sous le nom de « NSA West ». L’entreprise est éga­le­ment un impor­tant sous-trai­tant de la CIA, impli­quée dans toutes sortes de pro­grammes, de la sur­veillance des employés de l’agence dans le cadre des pro­grammes sur les « menaces internes » à la ges­tion de la flotte de drones assas­sins de la CIA. Plu­sieurs habi­tants d’Oak­land ont pris à par­tie l’administration muni­ci­pale pour déci­der de s’as­so­cier avec une entre­prise qui était à ce point inté­grée dans l’ap­pa­reil mili­taire et du ren­sei­gne­ment des USA. “SAIC faci­lite les télé­com­mu­ni­ca­tions pour le pro­gramme de drones en Afgha­nis­tan qui a assas­si­né plus d’un mil­lier de civils inno­cents, y com­pris DES ENFANTS”, a décla­ré un homme en swea­ter noir. “Et c’est la com­pa­gnie que vous avez choi­sie ?

J’ai regar­dé autour de moi avec éton­ne­ment. On était au cœur d’une région sup­po­sée pro­gres­siste, celle de la baie de San Fran­cis­co, et pour­tant la ville envi­sa­geait de s’as­so­cier à un puis­sant sous-trai­tant de ren­sei­gne­ment pour construire un centre de sur­veillance poli­cière qui, si les infor­ma­tions étaient cor­rectes, ser­vi­rait à espion­ner et à sur­veiller les habi­tants. Quelque chose a ren­du cette scène encore plus étrange pour moi ce soir-là. Grâce à un tuyau d’un mili­tant local, j’a­vais eu vent qu’Oak­land avait dis­cu­té avec Google d’une démons­tra­tion de pro­duits pour ce qui sem­blait être une ten­ta­tive de l’en­tre­prise d’ob­te­nir une par­tie du contrat pour le DAC.

Google aidant éven­tuel­le­ment Oak­land à espion­ner ses habi­tants ? Si c’était vrai, ce serait par­ti­cu­liè­re­ment acca­blant. Beau­coup d’Oak­lan­dais ont vu des entre­prises de la Sili­con Val­ley comme Google comme les prin­ci­paux res­pon­sables de la flam­bée des prix de l’immobilier, de la gen­tri­fi­ca­tion et de la poli­tique agres­sive qui ren­dait la vie misé­rable pour les habi­tants pauvres et à faible reve­nu. En effet, quelques semaines plus tôt, des mani­fes­tants s’é­taient ras­sem­blés devant la mai­son locale d’un riche mana­ger de Google qui par­ti­ci­pait per­son­nel­le­ment à un pro­jet de pro­mo­tion immo­bi­lière de luxe à proxi­mi­té.

Le nom de Google n’a jamais été évo­qué lors de la tumul­tueuse réunion du conseil muni­ci­pal ce soir-là, mais j’ai réus­si à mettre la main sur un bref échange de cour­riels entre un « res­pon­sable du par­te­na­riat stra­té­gique » de Google et un fonc­tion­naire d’Oak­land à la tête du pro­jet du CAD qui lais­sait entre­voir que quelque chose était en cours.

Dans les semaines sui­vant la réunion du conseil muni­ci­pal, j’ai ten­té de cla­ri­fier cette rela­tion. Quels types de ser­vices Google offrait-il au centre de sur­veillance poli­cière d’Oak­land ? Jus­qu’où les négo­cia­tions avaient-elles pro­gres­sé ? Avaient-elles été fruc­tueuses ? Mes demandes à Oak­land ont été igno­rées et Google ne par­lait pas non plus, essayer d’ob­te­nir des réponses de la part de l’en­tre­prise était comme par­ler à un roc géant. Mon enquête a encore mar­qué le pas lorsque les rési­dents d’Oak­land ont tem­po­rai­re­ment réus­si à ame­ner la ville à sus­pendre ses plans pour le CAD.

À l’é­poque, j’é­tais jour­na­liste à Pan­do, un maga­zine de San Fran­cis­co, petit mais sans peur, qui cou­vrait la poli­tique et les affaires de la Sili­con Val­ley. Je savais que Google fai­sait la plus grande par­tie de son argent grâce à un sys­tème sophis­ti­qué de publi­ci­té ciblée qui tra­çait ses uti­li­sa­teurs et construi­sait des modèles pré­dic­tifs de leur com­por­te­ment et de leurs inté­rêts. La socié­té avait un aper­çu de la vie de près de deux mil­liards de per­sonnes qui uti­li­saient ses plates-formes — du cour­rier élec­tro­nique à la vidéo en pas­sant par la télé­pho­nie mobile — et réa­li­sait une étrange alchi­mie, trans­for­mant les don­nées des gens en or : près de 100 mil­liards de dol­lars de recettes annuelles et une capi­ta­li­sa­tion bour­sière de 600 mil­liards de dol­lars ; ses co-fon­da­teurs Lar­ry Page et Ser­gey Brin ont une richesse per­son­nelle com­bi­née esti­mée à 90 mil­liards de dol­lars.

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Google est l’une des socié­tés les plus riches et les plus puis­santes au monde, mais elle se pré­sente comme l’un des bons gars : une entre­prise en mis­sion pour rendre le monde meilleur et un rem­part contre les gou­ver­ne­ments cor­rom­pus et intru­sifs tout autour du globe. Et pour­tant, quand j’ai retra­cé l’his­toire et creu­sé dans les détails du busi­ness de sous-trai­tance gou­ver­ne­men­tale de Google, j’ai décou­vert que l’en­tre­prise était déjà un sous-trai­tant mili­taire à part entière, ven­dant des ver­sions de sa tech­no­lo­gie d’a­na­lyse et d’exploration de don­nées sur les consom­ma­teurs aux dépar­te­ments de police, aux admi­nis­tra­tions muni­ci­pales et à peu près à toutes les grandes agences de ren­sei­gne­ment et mili­taires US. Au fil des ans, elle a four­ni la tech­no­lo­gie de car­to­gra­phie uti­li­sée par l’ar­mée US en Irak, héber­gé des don­nées pour la Cen­tral Intel­li­gence Agen­cy, indexé les vastes bases de don­nées de ren­sei­gne­ment de la NSA, construit des robots mili­taires, lan­cé un satel­lite d’es­pion­nage en col­la­bo­ra­tion avec le Penta­gone, et loué sa plate-forme d’informatique en nuage pour aider les ser­vices de police à pré­voir le crime. Et Google n’est pas seule. D’A­ma­zon à eBay en pas­sant par Face­book, la plu­part des entre­prises d’ Inter­net que nous uti­li­sons chaque jour sont éga­le­ment deve­nues de puis­santes socié­tés qui tracent et pro­filent leurs uti­li­sa­teurs tout en pour­sui­vant des par­te­na­riats et des rela­tions com­mer­ciales avec les prin­ci­pales agences mili­taires et de ren­sei­gne­ment US. Cer­taines par­ties de ces entre­prises sont si inti­me­ment liées aux ser­vices de sécu­ri­té US qu’il est dif­fi­cile de dire où elles finissent et où le gou­ver­ne­ment US com­mence.

Depuis le début de la révo­lu­tion des ordi­na­teurs per­son­nels et de l’In­ter­net dans les années 1990, on nous a res­sas­sé que nous sommes aux prises avec une tech­no­lo­gie libé­ra­trice, un outil qui décen­tra­lise le pou­voir, fait tom­ber les bureau­cra­ties retran­chées et apporte plus de démo­cra­tie et d’é­ga­li­té au monde. Les ordi­na­teurs per­son­nels et les réseaux d’in­for­ma­tion étaient sup­po­sés être la nou­velle fron­tière de la liber­té — une tech­no-uto­pie où les struc­tures auto­ri­taires et répres­sives per­daient leur pou­voir et où la créa­tion d’un monde meilleur était encore pos­sible. Et tout ce que nous, cyber-citoyens du monde, devions faire pour que ce monde nou­veau et meilleur fleu­risse et s’é­pa­nouisse, c’é­tait de déga­ger et de lais­ser les entre­prises Inter­net inno­ver et le mar­ché opé­rer sa magie. Ce récit a été plan­té pro­fon­dé­ment dans le sub­cons­cient col­lec­tif de notre culture et influe puis­sam­ment sur la façon dont nous voyons l’In­ter­net aujourd’­hui.

Mais si on passe du temps à regar­der en détail le busi­ness de l’Internet, l’his­toire devient plus sombre, moins opti­miste. Si l’Internet est vrai­ment une rup­ture révo­lu­tion­naire avec le pas­sé, pour­quoi des entre­prises comme Google couchent-elles avec des flics et des espions ?

J’ai essayé de répondre à cette ques­tion appa­rem­ment simple après avoir visi­té Oak­land ce soir-là de février. Je ne savais pas alors que cela me condui­rait à une plon­gée en pro­fon­deur dans l’his­toire d’In­ter­net et fina­le­ment à écrire un livre. Main­te­nant, après trois ans de tra­vail d’in­ves­ti­ga­tion, d’in­ter­views, de voyages à tra­vers deux conti­nents, et d’in­nom­brables heures de cor­ré­la­tion et de recherche de docu­ments his­to­riques et déclas­si­fiés, je connais la réponse.

Pre­nez n’importe quel his­to­rique de vul­ga­ri­sa­tion d’Internet et vous trou­ve­rez géné­ra­le­ment une com­bi­nai­son de deux récits de la nais­sance de cette tech­no­lo­gie d’ordinateurs en réseaux. Le pre­mier dit qu’elle a émer­gé du besoin mili­taire d’un réseau de com­mu­ni­ca­tions capable de sur­vivre à un bom­bar­de­ment nucléaire. Cela a mené au déve­lop­pe­ment de l’ancêtre d’Internet, connu sous le pre­mier nom d’ARPANET et construit par l’Advan­ced Research Pro­jects Agen­cy du Penta­gone, aujourd’hui connu sous le nom Defense Advan­ced Research Pro­jects Agen­cy (Agence pour les pro­jets de recherche avan­cée de défense, acro­nyme DARPA). Le réseau a pris vie à la fin des années 60 et avait une concep­tion décen­tra­li­sée qui pou­vait ache­mi­ner des mes­sages même si des par­ties du réseau étaient détruites par une explo­sion nucléaire. Le deuxième récit, qui est domi­nant, explique qu’il n’y avait pas la moindre appli­ca­tion mili­taire pré­vue dans la pre­mière mou­ture d’Internet. Selon cette ver­sion, l’ARPANET a été conçu par de jeunes ingé­nieurs infor­ma­ti­ciens radi­caux et des hackers ludiques pro­fon­dé­ment influen­cés par la contre-culture impré­gnée de LSD de la région de la baie de San Fran­cis­co. Ils se sou­ciaient de guerres, de sur­veillance ou de ce genre de chose comme d’une guigne, mais ils rêvaient d’une cyber-uto­pie qui ren­drait les armées obso­lètes. Ils ont construit un réseau civil pour concré­ti­ser cette idée, et c’est cette ver­sion de l’ARPANET qui est ensuite deve­nue l’Internet que nous uti­li­sons aujourd’hui. Pen­dant des années, les deux inter­pré­ta­tions de l’histoire d’internet ont nour­ri une contro­verse. Aujourd’hui, la plu­part des his­to­riques mêlent les deux ver­sions, accep­tant la pre­mière, mais accor­dant beau­coup plus d’importance à la deuxième.

Mes recherches révèlent une troi­sième moti­va­tion his­to­rique à la créa­tion du pre­mier Inter­net, une moti­va­tion qui a presque tota­le­ment dis­pa­ru des livres d’histoire. Ici, l’élan n’était pas tant enra­ci­né dans le besoin de sur­vivre à une guerre nucléaire, mais dans les arts obs­curs de la contre-insur­rec­tion et du com­bat de l’USAmérique contre ce qu’elle per­ce­vait comme une dif­fu­sion mon­diale du com­mu­nisme. Dans les années 1960, les USA étaient une puis­sance mon­diale qui super­vi­sait un monde de plus en plus vola­tile : il y avait des conflits et des insur­rec­tions régio­nales contre les gou­ver­ne­ments alliés des USA de l’Amérique du Sud jusqu’à l’Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Ce n’étaient pas des guerres conven­tion­nelles qui impli­quaient des armées de métier, mais des cam­pagnes de gué­rillas et des sou­lè­ve­ments locaux sou­vent menés dans des régions que les USA connais­saient mal. Qui étaient ces gens ? Pour­quoi se révol­taient-ils ? Qu’est-ce qui pou­vait être fait pour les stop­per ? Dans les milieux mili­taires, ces ques­tions étaient consi­dé­rées comme cru­ciales pour les efforts de paci­fi­ca­tion des USA, et quelques-uns pen­saient que la seule façon effi­cace d’y répondre était de déve­lop­per une tech­no­lo­gie de l’information assis­tée par ordi­na­teur.

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L’Internet est né de ces efforts : une ten­ta­tive de construire un sys­tème d’ordinateurs capable de col­lec­ter et de par­ta­ger des ren­sei­gne­ments, d’observer le monde en temps réel, d’étudier et d’analyser les gens et les mou­ve­ments poli­tiques dans le but de pré­dire et de pré­ve­nir les remous sociaux. Cer­tains ont même rêvé de créer une sorte de radar qui anti­ci­pe­rait les chan­ge­ments dans les socié­tés humaines : un sys­tème d’ordinateurs en réseau qui repé­re­rait les menaces poli­tiques et sociales et les inter­cep­te­rait de la même façon qu’un radar pour les avions de com­bat hos­tiles. En d’autres termes, l’Internet a été pro­gram­mé dès le départ pour être un outil de sur­veillance de masse. Quels que soient les autres usages que nous en fai­sons aujourd’hui – ren­contres en ligne, adresses et iti­né­raires, échanges pri­vés, e‑mails ou sui­vi de l’actualité – il a tou­jours eu une nature double enra­ci­née dans la col­lecte de ren­sei­gne­ments et la guerre.

En retra­çant cette his­toire oubliée, j’ai réa­li­sé que je ne décou­vrais rien de nou­veau, mais que je déter­rais quelque chose qui avait été évident aux yeux de beau­coup de gens jusqu’à une période récente. Au début des années 1960 aux USA, une grande peur de la pro­li­fé­ra­tion des banques de don­nées sur ordi­na­teurs et des tech­no­lo­gies de réseaux s’était fait jour. Les gens crai­gnaient que ces sys­tèmes soient uti­li­sés aus­si bien par les grandes entre­prises que par les gou­ver­ne­ments pour sur­veiller et contrô­ler la popu­la­tion. De fait, la vision cultu­relle domi­nante de l’époque était que les ordi­na­teurs et les tech­no­lo­gies infor­ma­tiques — y com­pris l’ARPANET, le réseau de recherches mili­taires qui allait se déve­lop­per jusqu’à l’Internet que nous connais­sons aujourd’hui – étaient des outils de répres­sion et non de libé­ra­tion.

J’ai été réel­le­ment cho­qué de décou­vrir que, dès 1969, la pre­mière année de fonc­tion­ne­ment de l’ARPANET, un groupe d’étudiants du MIT et de Har­vard avaient ten­té de faire fer­mer des recherches conduites dans leur uni­ver­si­té sous l’égide de l’ARPANET. Ils voyaient ce réseau d’ordinateurs comme le début d’un sys­tème hybride pri­vé-public de sur­veillance et de contrôle – ils appe­laient ça « mani­pu­la­tion infor­ma­ti­sée de popu­la­tions » – et pré­ve­naient qu’il allait être uti­li­sé pour espion­ner les USA­mé­ri­cains et mener des guerres contre les mou­ve­ments poli­tiques pro­gres­siste. Ils com­pre­naient cette tech­no­lo­gie mieux que nous ne la com­pre­nons aujourd’hui. Plus impor­tant, ils avaient rai­son. En 1972, presque dès les pre­miers pas de l’ARPANET au niveau natio­nal, le réseau a ser­vi à aider la CIA, la NSA et l’armée US à espion­ner des dizaines de mil­liers de mili­tants anti-guerre et pour les droits civiques. A l’époque, cela avait fait scan­dale, et le rôle de l’ARPANET avait fait l’objet de longs débats à la télé­vi­sion US, y com­pris au JT du soir de NBC.

Cet épi­sode, qui s’est pro­duit il y a qua­rante-cinq ans, est une par­tie inté­grante du bilan his­to­rique d’Internet, impor­tante pour tous ceux qui veulent com­prendre ce réseau qui joue un si grand rôle dans nos vies d’aujourd’hui. Pour­tant, vous n’en enten­drez par­ler dans aucun livre ou docu­men­taire récent sur les ori­gines d’Internet — du moins, dans aucun de ceux que j’ai pu trou­ver, et j’ai lu et regar­dé à peu près tout ce qui est sor­ti sur le sujet.

Dans les années 1970, la signi­fi­ca­tion his­to­rique de l’ARPANET n’était pas encore appa­rente. Vingt années de plus allaient être néces­saires à l’introduction d’Internet dans la plu­part des foyers occi­den­taux, et quatre décen­nies allaient s’écouler avant que les fuites d’Edward Snow­den ne révèlent la sur­veillance de masse par le gou­ver­ne­ment des USA à tra­vers Inter­net. Aujourd’hui encore, nombre de gens pensent que la sur­veillance est quelque chose d’étranger à Inter­net — quelque chose qui lui aurait été impo­sé de l’extérieur par des agences gou­ver­ne­men­tales para­noïaques. Mais l’histoire révèle qu’il en va tout autre­ment. Elle démontre que les agences de ren­sei­gne­ments et mili­taires ont uti­li­sé la tech­no­lo­gie des réseaux pour espion­ner les USA­mé­ri­cains dès la pre­mière ver­sion de l’Internet. La sur­veillance est ins­crite dans son ADN depuis sa nais­sance.

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The Secret Mili­ta­ry His­to­ry of the Inter­net
by Yasha Levine.
PUBLIC AFFAIRS, 384 pages.
ISBN-13 : 9781610398022

Yasha Levine est jour­na­liste d’investigation pour Pan­do Dai­ly, un maga­zine d’information de San Fran­cis­co spé­cia­li­sé dans les poli­tiques et pou­voirs liés à la hi-tech. Il a été publié dans Wired Maga­zine, The Nation, Slate, Pen­thouse, The New York Obser­ver, Play­boy, Not Safe For Work Corp, Alter­net et d’autres. Il est inter­ve­nu sur des émis­sions de télé­vi­sion, y com­pris sur MSNBC. Son livre Sur­veillance Val­ley : The Secret Mili­ta­ry His­to­ry of the Inter­net est sor­ti avant-hier, le 6 février 2018.

Mer­ci à Ente­le­kheia/Tlax­ca­la
Source : the blaf­fer