Mandela à Gaza : “Si la seule solution est la violence, alors nous utiliserons la violence”

Les pays occidentaux n'ont pas toujours, loin de là, soutenu les combats de Nelson Mandela...

Comme l’a­vait rap­pe­lé Pierre Has­ki dans un article publié sur Rue89, les pays occi­den­taux n’ont pas tou­jours, loin de là, sou­te­nu les com­bats de Nel­son Man­de­la. Ce der­nier leur a d’ailleurs à plu­sieurs reprises ren­du la pareille en se démar­quant net­te­ment des posi­tions des États-Unis et de l’U­nion euro­péenne, comme lors de son voyage à Gaza en octobre 1999, durant lequel il a fait des décla­ra­tions, pas­sées sous silence par la presse occi­den­tale et peu connues aujourd’­hui encore, alors qu’elles en disent long sur les posi­tions poli­tiques de celui qui est deve­nu le sym­bole de la lutte anti-apar­theid.

En témoigne le dis­cours qu’il pro­nonce, le 20 octobre 1999, devant le Conseil Légis­la­tif Pales­ti­nien (Par­le­ment) à Gaza (extraits vidéos ci-des­sous). Comme le résume la dépêche de l’Asso­cia­ted Press publiée à l’é­poque, Nel­son Man­de­la, tout en affir­mant “sa sym­pa­thie pour le point de vue israé­lien”, “[invoque] à plu­sieurs reprises la simi­li­tude entre la lutte des Pales­ti­niens et des Non-blancs en Afrique du Sud [et se sou­vient] de cette époque où les deux mou­ve­ments étaient consi­dé­rés comme des parias par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, période durant laquelle des liens solides ont été for­gés entre Pales­ti­niens et Sud-Afri­cains”.

Durant ce dis­cours, il rap­pelle notam­ment ce qu’il a décla­ré, quelques jours plus tôt, en Israël, au cours de ren­contres avec Ehud Barak et Shi­mon Pérès, devant les­quels il a affir­mé, entre autres, ceci : “Israël devrait se reti­rer des zones qu’il a prises aux Arabes : le pla­teau [syrien] du Golan, le Sud-Liban et la Cis­jor­da­nie”. Enga­ge­ment qui est, selon Man­de­la, le préa­lable à la recon­nais­sance par les États arabes “du droit de l’É­tat d’Is­raël à exis­ter à l’in­té­rieur de fron­tières sûres”. Et d’a­jou­ter que “tout dis­cours sur la paix res­te­ra creux tant qu’Is­raël conti­nue­ra à occu­per un ter­ri­toire arabe”[[Cité dans le jour­nal qué­be­cois Le Devoir, édi­tion du 20 octobre 1999. ]].

Devant le Conseil Légis­la­tif Pales­ti­nien, il reprend ce der­nier point : “Je leur ai dit qu’il ne sert à rien qu’Is­raël parle de paix tant qu’ils conti­nue­ront à contrô­ler les ter­ri­toires arabes qu’ils ont conquis durant la guerre de 1967”. Et de pour­suivre en déve­lop­pant sa vision stra­té­gique, expli­quant notam­ment que la voie négo­ciée et la paix doivent être la prio­ri­té, et qu’elles sont tou­jours pré­fé­rables à au conflit. Mais, ajoute-t-il alors, “il faut choi­sir la paix plu­tôt que la confron­ta­tion, sauf dans les cas où nous ne pou­vons rien obte­nir, ou nous ne pou­vons pas conti­nuer, ou nous ne pou­vons pas aller de l’a­vant. Si la seule solu­tion est la vio­lence, alors nous uti­li­se­rons la vio­lence”.

L’ex-Pré­sident sud-afri­cain dépas­sé par les évé­ne­ments ? Pas du tout. L’ANC et Nel­son Man­de­la n’ont jamais condam­né, a prio­ri, la lutte armée dans le cadre des com­bats d’é­man­ci­pa­tion natio­nale. Jus­ti­fiant ce point de vue, Man­de­la a ain­si écrit dans son auto­bio­gra­phie, Un long che­min vers la liber­té, ce qui suit : “C’est tou­jours l’oppresseur, non l’opprimé, qui déter­mine la forme de la lutte. Si l’oppresseur uti­lise la vio­lence, l’opprimé n’aura pas d’autre choix que de répondre par la vio­lence. Dans notre cas, ce n’était qu’une forme de légi­time défense”[[Nelson Man­de­la, Un long che­min vers la liber­té, Paris, Fayard, 1995 (p. 647 de l’é­di­tion Livre de poche). ]].

La lutte contre l’a­par­theid, c’é­tait ça aus­si. Nel­son Man­de­la, c’est ça aus­si.

Il ne s’a­git pas ici de trans­for­mer Man­de­la en héraut du com­bat pour les droits natio­naux des Pales­ti­niens, même s’il n’a jamais fait mys­tère de son sou­tien à la lutte contre l’oc­cu­pa­tion israé­lienne. Man­de­la a tou­jours été, sur ce ter­rain, beau­coup plus en retrait que l’ar­che­vêque Des­mond Tutu, qui depuis de longues années sou­tient la cam­pagne inter­na­tio­nale de boy­cott de l’É­tat d’Is­raël, qu’il qua­li­fie, à l’ins­tar d’autres diri­geants sud-afri­cains, d’É­tat d’a­par­theid. Tel n’est pas le cas de Man­de­la, contrai­re­ment à ce que croient ceux qui ont pris pour argent comp­tant un “Mémo de Nel­son Man­de­la à Tho­mas Fried­man” dénon­çant “l’a­par­theid israé­lien”, qui est en réa­li­té un exer­cice de style rédi­gé par Arjan el-Fas­sed[De même, la célèbre cita­tion “Notre liber­té est incom­plète sans la liber­té des Pales­ti­niens”, si elle témoigne d’un évident sou­tien de Man­de­la à la cause pales­ti­nienne, a for­tio­ri dans la mesure où elle est extraite d’un dis­cours pro­non­cé dans le cadre de la “Jour­née inter­na­tio­nale de soli­da­ri­té avec le peuple pales­ti­nien” (le 4 décembre 1997), est en réa­li­té tron­quée. La phrase ori­gi­nale est en effet : “Nous ne savons que trop bien que notre liber­té est incom­plète sans la liber­té des Pales­ti­niens, sans la réso­lu­tion des conflits au Timor, au Sou­dan et dans d’autres par­ties du monde” (dis­cours en ligne sur le [site du gou­ver­ne­ment sud-afri­cain). ]] .

Il ne s’a­git pas non plus de défendre une quel­conque posi­tion de prin­cipe quant au recours à la lutte armée, mais bel et bien de sou­li­gner le fait que, quel que soit le juge­ment que l’on peut por­ter sur les opi­nions de Man­de­la, la moindre des choses est de refu­ser, à l’heure où les “hom­mages” hypo­crites se mul­ti­plient, que sa pen­sée et ses com­bats soient ampu­tés de cer­taines de leurs dimen­sions essen­tielles. Man­de­la peut et doit être cri­ti­qué, que l’on parle de ses choix poli­tiques, éco­no­miques ou sociaux. Mais ce serait salir sa mémoire et tra­hir les luttes qu’il a menées que de lais­ser ses adver­saires d’hier déci­der de ce que l’His­toire doit rete­nir de lui.

Source de l’ar­ticle : blog de julien salinge


MANDELA : DISCOURS sur la PALESTINE

Man­de­la’s Memo to Tho­mas Fried­man About Israel & Pales­tine

By Nel­son Man­de­la, in Jef­fer­son Cor­ner — Ame­ri­ca’s Spea­ker’s Cor­ner, 28 March 2001

Cher Tho­mas,

Je sais que vous et moi, nous aspi­rons à la paix au Moyen-Orient, mais avant que vous conti­nuiez à par­ler des condi­tions néces­saires d’un point de vue israé­lien, vous devez savoir ce qui est dans mon esprit.

Par où com­men­cer ? Que diriez-vous de 1964. Lais­sez-moi citer mes propres paroles lors de mon pro­cès. Elles sont vraies aujourd’hui, autant qu’elles l’étaient alors : « J’ai com­bat­tu contre la domi­na­tion blanche et j’ai com­bat­tu contre la domi­na­tion noire. J’ai ché­ri l’idéal d’une socié­té libre et démo­cra­tique dans laquelle tous vivraient ensemble en har­mo­nie et avec des chances égales. C’est un idéal pour lequel j’espère vivre. Mais s’il le faut, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mou­rir « .

Aujourd’hui, le monde, noir et blanc, recon­naît que l’Apartheid n’a pas d’avenir. En Afrique du Sud, il s’est ter­mi­né par notre propre action de masse, pour bâtir la paix et la sécu­ri­té. Cette cam­pagne et d’autres actions ne pou­vaient qu’aboutir à l’établissement de la démo­cra­tie.

C’est peut-être étrange pour vous d’observer la situa­tion en Pales­tine ou, plus spé­ci­fi­que­ment, la struc­ture des rela­tions poli­tiques et cultu­relles entre les Pales­ti­niens et les Israé­liens, comme un sys­tème d’apartheid. C’est parce que vous pen­sez à tort que le pro­blème de la Pales­tine a com­men­cé en 1967. Cela a été démon­tré dans votre récent article « Pre­mier Mémo de Bush » dans le New York Times du 27 Mars 2001.

Vous sem­blez sur­pris d’entendre qu’il y a encore des pro­blèmes de 1948 à résoudre, l’élément le plus impor­tant est le droit au retour des réfu­giés pales­ti­niens. Le conflit israé­lo-pales­ti­nien n’est pas seule­ment une ques­tion d’occupation mili­taire et Israël n’est pas un pays qui a été créé « nor­ma­le­ment » et s’est mis à occu­per un autre pays en 1967.

Les Pales­ti­niens ne luttent pas pour un « Etat » mais pour la liber­té, la libé­ra­tion et l’égalité, exac­te­ment comme nous avons lut­té pour la liber­té en Afrique du Sud.

Au cours des der­nières années, et sur­tout pen­dant le règne du Par­ti tra­vailliste, Israël a mon­tré qu’il n’était pas encore prêt à rendre ce qu’il avait occu­pé en 1967, que les colo­nies res­tent, Jéru­sa­lem est sous sou­ve­rai­ne­té exclu­si­ve­ment israé­lienne et les Pales­ti­niens n’ont pas d’ Etat indé­pen­dant, mais sont sous domi­na­tion éco­no­mique israé­lienne avec un contrôle israé­lien des fron­tières, de la terre, de l’air, de l’eau et de la mer.

Israël ne pense pas à un « Etat » mais à une « sépa­ra­tion ». La valeur de la sépa­ra­tion se mesure en termes de capa­ci­té d’Israël à gar­der l’Etat Juif, et à ne pas avoir une mino­ri­té pales­ti­nienne qui pour­rait avoir la pos­si­bi­li­té de deve­nir majo­ri­taire à un cer­tain moment dans l’avenir. Si cela se pro­duit, cela for­ce­rait Israël à deve­nir soit un Etat démo­cra­tique ou bi-natio­nal laïque, ou à se trans­for­mer en un Etat d’apartheid de fac­to.

Tho­mas, si vous sui­vez les son­dages en Israël au cours des 30 ou 40 der­nières années, vous trou­vez clai­re­ment un racisme gros­sier : un tiers de la popu­la­tion se déclare ouver­te­ment être raciste. Ce racisme est de la nature de « Je hais les Arabes » et « je sou­haite la mort des arabes. »

Si vous sui­vez éga­le­ment le sys­tème judi­ciaire en Israël, vous ver­rez qu’il y a dis­cri­mi­na­tion contre les Pales­ti­niens, et si vous consi­dé­rez les ter­ri­toires occu­pés en 1967, vous trou­ve­rez qu’il y a déjà deux sys­tèmes judi­ciaires opé­ra­tion­nels qui repré­sentent deux approches dif­fé­rentes de la vie humaine : une pour la vie des Pales­ti­niens l’autre pour celle de la vie juive. En outre, il y a deux approches dif­fé­rentes pour la pro­prié­té et à la terre. La pro­prié­té pales­ti­nienne n’est pas recon­nue comme pro­prié­té pri­vée car elle peut être confis­quée.

Quant à l’occupation israé­lienne de la Cis­jor­da­nie et de Gaza, il y a un fac­teur sup­plé­men­taire. Les soi-disant « zones auto­nomes pales­ti­niennes » sont des Ban­tous­tans.

“Je savais par­fai­te­ment que l’op­pres­seur doit être libé­ré tout comme l’op­pri­mé.

Un homme qui prive un autre homme de sa liber­té est pri­son­nier de sa haine, il est enfer­mé der­rière les bar­reaux de ses pré­ju­gés et de l’é­troi­tesse d’es­prit. (…)

Quand j’ai fran­chi les portes de la pri­son, telle était ma mis­sion : libé­rer à la fois l’op­pri­mé et l’op­pres­seur.”

(Auto­bio­gra­phie)

L’Etat pales­ti­nien ne peut être le sous-pro­duit de l’Etat juif, juste pour gar­der la pure­té juive d’Israël. La dis­cri­mi­na­tion raciale d’Israël est la vie quo­ti­dienne de la plu­part des Pales­ti­niens. Depuis qu’Israël est un Etat juif, les Juifs israé­liens sont capables d’accumuler des droits spé­ciaux que les non-juifs ne peuvent pas avoir. Les Arabes pales­ti­niens n’ont aucune place dans un Etat « juif ».

L’apartheid est un crime contre l’humanité. Israël a pri­vé des mil­lions de Pales­ti­niens de leur liber­té et de la pro­prié­té. Il a per­pé­tué un sys­tème de dis­cri­mi­na­tion raciale et d’inégalité. Il a sys­té­ma­ti­que­ment incar­cé­ré et tor­tu­ré des mil­liers de Pales­ti­niens, en vio­la­tion des règles du droit inter­na­tio­nal. Il a, en par­ti­cu­lier, mené une guerre contre une popu­la­tion civile, en par­ti­cu­lier les enfants.

Les réponses appor­tées par l’Afrique du Sud à des vio­la­tions des droits de l’homme éma­nant des poli­tiques d’élimination et de poli­tiques d’apartheid, res­pec­ti­ve­ment, mettent en lumière ce que la socié­té israé­lienne doit néces­sai­re­ment pas­ser avant qu’on puisse par­ler d’une paix juste et durable au Moyen-Orien.

Tho­mas, je n’abandonne pas la diplo­ma­tie au Moyen-Orient. Si vous vou­lez la paix et la démo­cra­tie, je vous sou­tien­drai. Si vous vou­lez Apar­theid for­melle, nous ne vous sou­tien­drons pas. Si vous vou­lez sou­te­nir la dis­cri­mi­na­tion raciale et le net­toyage eth­nique, nous nous oppo­se­rons à vous.

Quand vous sau­rez ce que vous vou­drez, appe­lez moi…

Source : media­part