Médias birmans en exil : les ondes de la liberté

Depuis une vingtaine d’années, plusieurs médias birmans en exil ont vu le jour sous l’impulsion de la génération des révoltés de 1988. Parmi les plus célèbres, la Democratic Voice of Burma, l’Irrawaddy et Mizzima.

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En avril der­nier, la junte mili­taire a intro­ni­sé un gou­ver­ne­ment civil char­gé d’engager le pays vers une démo­cra­tie qu’elle qua­li­fie de « dis­ci­pli­née ». Impen­sable il y a encore quelques mois, les auto­ri­tés viennent de déblo­quer l’accès à cer­tains sites de médias étran­gers. Un signe d’ouverture qui ne fait pas oublier qu’une ving­taine de jour­na­listes sont tou­jours déte­nus dans les geôles du pays et qu’oser par­ler de démo­cra­tie reste pas­sible de peine de pri­son. Leurs col­lègues clan­des­tins conti­nuent de lut­ter au quo­ti­dien depuis l’étranger ou sur le ter­rain pour témoi­gner des risques encou­rus. L’un d’eux, la Demo­cra­tic Voice of Bur­ma, nous a ouvert ses portes.

C’est dans une atmo­sphère sérieuse mais néan­moins cha­leu­reuse que je suis reçue dans les bureaux de la Demo­cra­tic Voice of Bur­ma (DVB), à Mae Sot, en Thaï­lande. Pour y par­ve­nir, un jour­na­liste est venu me cher­cher dans le centre-ville. L’a­dresse doit être tenue secrète. C’est ici que le réseau des vidéo-jour­na­listes s’organise. Sur­nom­més « VJ », ils sont char­gés de récol­ter infor­ma­tions et témoi­gnages en Bir­ma­nie, en toute clan­des­ti­ni­té, camé­ra au poing et, sur­tout, sous le man­teau. Myo Min Naing me reçoit. Le res­pon­sable du réseau des VJs a pas­sé onze ans en pri­son pour ses acti­vi­tés poli­tiques. Sa meilleure arme aujourd’hui, c’est l’information. « La liber­té de la presse n’existe pas en Bir­ma­nie, déplore-t-il. Mais nous sommes prêts à prendre tous les risques pour infor­mer le peuple et dénon­cer les abus du régime. » Une dizaine de jour­na­listes tra­vaillent dans les locaux de la DVB, équi­pés d’ordinateurs, de télé­vi­sions, de magné­to­scopes et d’un stu­dio.

Une cou­ver­ture périlleuse

Pwa­gyi est en charge de la coor­di­na­tion des opé­ra­tions sur le ter­rain. Il m’explique qu’une cen­taine de leurs jour­na­listes opèrent depuis la Bir­ma­nie. Tous mènent une double vie. Ils sont pour la plu­part ensei­gnants, avo­cats ou poli­ciers et viennent d’un milieu aisé, afin de pou­voir jus­ti­fier, en cas d’arrestation, le port d’une camé­ra ou d’un appa­reil pho­to. Pour plus de sécu­ri­té, ils ne se connaissent pas. « Je n’ai ren­con­tré per­sonne de la DVB en Bir­ma­nie, raconte Joseph All­chin, repor­ter qui a cou­vert les élec­tions de novembre 2010. Je ne savais ni qui ni où ils étaient. En cas d’arrestation et d’interrogation mus­clées, voire même de tor­ture, je n’aurais rien pu révé­ler. » Sam (un pseu­do­nyme) est l’un des jour­na­listes de la DVB qui a cou­vert la révo­lu­tion safran en 2007. Un tra­vail qui a don­né lieu à un docu­men­taire, Bur­ma VJ, nomi­né aux Oscars en 2010. Les images que le monde a pu vision­ner de cet évé­ne­ment pro­viennent pour la plu­part de ces jour­na­listes, ceux de l’étranger ayant été refou­lés par le régime. Sam raconte com­ment il a réus­si à pas­ser à tra­vers les mailles du filet : « En cas d’arrestation, Il faut être malin et impro­vi­ser rapi­de­ment une his­toire pour jus­ti­fier sa pré­sence, le port d’une camé­ra ou d’un appa­reil pho­to. Et détruire rapi­de­ment les preuves sans se faire voir. Beau­coup d’informateurs du gou­ver­ne­ment sont dégui­sés en civil. Il s’agit aus­si de savoir les repé­rer, de part leur allure, mais aus­si de part leur com­por­te­ment. »

Les ondes de la liber­té

Depuis une ving­taine d’années, plu­sieurs médias bir­mans en exil ont vu le jour sous l’impulsion de la géné­ra­tion des révol­tés de 1988. Par­mi les plus célèbres, la Demo­cra­tic Voice of Bur­ma, l’Irrawaddy et Miz­zi­ma. La DVB a été créée en 1992, en Nor­vège, par des exi­lés proches d’Aung Saan Suu Kyi. Depuis 2005, cette chaîne de radio-télé­vi­sion dif­fuse par satel­lite en Bir­ma­nie. Sui­vie chaque jour par près de 10 mil­lions de télé­spec­ta­teurs et d’auditeurs dans le monde, elle est finan­cée par des ONG et la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, notam­ment la Nor­vège, le Dane­mark et les États-Unis. « Les dona­teurs nous sou­tiennent pour lut­ter contre la cen­sure du gou­ver­ne­ment bir­man. Ils attendent de nous un tra­vail jour­na­lis­tique indé­pen­dant et une infor­ma­tion de qua­li­té », estime Joseph All­chin. Au cours de l’entretien, je remarque un jour­nal en anglais posé sur le bureau, le New Light of Myan­mar. « C’est un quo­ti­dien contrô­lé par l’État. Tous doivent publier en deuxième page des textes de pro­pa­gande dési­gnant les médias étran­gers et bir­mans en exil, tels que la BBC ou la DVB, comme des assas­sins pro­pa­ga­teurs de haine », explique Myo Min Naing.

Le gou­ver­ne­ment vient cepen­dant d’ins­tau­rer une réforme pour convaincre d’un assou­plis­se­ment de la cen­sure. Doré­na­vant, les articles sur l’art, le sport, la san­té, les nou­velles tech­no­lo­gies, la lit­té­ra­ture pour enfants et les romans de gare n’auront plus besoin de rece­voir le sceau de publi­ca­tion du Bureau de la cen­sure. Mais si un article cri­tique le régime, le jour­na­liste et le rédac­teur en chef seront condam­nés pour crime d’État. « C’est un coup d’épée dans l’eau. Cela nous force sim­ple­ment à nous auto­cen­su­rer », s’insurge Myo Min Naing. Plus sur­pre­nant peut-être, en sep­tembre der­nier, le gou­ver­ne­ment a auto­ri­sé la dif­fu­sion sur inter­net de sites étran­gers jusque là cen­su­rés. Par­mi eux, Voice of Ame­ri­ca, la BBC, You­Tube, mais aus­si Demo­cra­tic Voice of Bur­ma. Une mesure qui suit les décla­ra­tions du pré­sident Thein Sein en mars der­nier, qui avait sou­li­gné que le gou­ver­ne­ment et le peuple devaient « res­pec­ter le rôle des médias » et que ceux-ci consti­tuaient un « qua­trième pou­voir » dans le pays. Selon David Mathie­son, spé­cia­liste de la Bir­ma­nie à Human Rights­Watch, ces récentes mesures et décla­ra­tions ne consti­tuent pas un espoir pour la liber­té de la presse en Bir­ma­nie. « Beau­coup de jour­na­listes sont tou­jours en pri­son et le sys­tème dras­tique de la cen­sure per­siste, insiste-t-il. Le gou­ver­ne­ment cherche en réa­li­té à se ser­vir des médias pour amé­lio­rer son image et mieux contrô­ler la dif­fu­sion des infor­ma­tions. Il a pour volon­té de sophis­ti­quer son sys­tème de pro­pa­gande. »

Enne­mis public s

En Bir­ma­nie, les jour­na­listes clan­des­tins, consi­dé­rés comme des enne­mis publics, vivent dans les mêmes condi­tions que les pri­son­niers poli­tiques. La DVB compte à elle seule 17 jour­na­listes der­rière les bar­reaux. « Nous rece­vons par­fois des mails des nos col­lègues en pri­son. On sait tout de suite qu’il s’agit de membres du gou­ver­ne­ment qui tentent d’in­fil­trer notre réseau », explique Myo Ming Naing. Pour mieux com­prendre leurs condi­tions de déten­tion, ren­dez-vous est pris dans les bureaux de l’AAPP, l’association d’aide aux pri­son­niers poli­tiques basée à Mae Sot, en Thaï­lande. Min Min, le res­pon­sable com­mu­ni­ca­tion de l’AAPP, me reçoit et me montre des maquettes de pri­sons bir­manes et des pho­tos qui repro­duisent les condi­tions de déten­tion des pri­son­niers. Lui-même a pas­sé cinq ans dans les pri­sons bir­manes pour avoir ten­té de créer un syn­di­cat étu­diant. Il fut jugé sans avo­cat pour le défendre et a été tor­tu­ré à maintes reprises par des offi­ciers mili­taires. « Une fois, ils m’ont frap­pé conti­nuel­le­ment pen­dant 14 jours d’af­fi­lée, le jour, mais aus­si en plein milieu de la nuit, révèle-t-il. Par­fois, je devais res­ter debout dans une posi­tion très dou­lou­reuse. Si je tom­bais, ils me frap­paient. Après avoir man­gé, ils me bat­taient jus­qu’à ce que je vomisse. Comme c’é­tait très dou­lou­reux, j’ai appris à me nour­rir le moins pos­sible, juste de quoi sur­vivre. Cela fai­sait moins mal comme ça. »

Pour Min Min, le mou­ve­ment démo­cra­tique en Bir­ma­nie reste en marche. « En pri­son, j’ai ren­con­tré beau­coup d’enseignants, d’avocats et de poli­ti­ciens. Nous par­lions sou­vent de démo­cra­tie, des sys­tèmes fran­çais, anglais ou amé­ri­cain, de la nature de la démo­cra­tie, qui change d’un pays à l’autre. Nous nous deman­dions sou­vent ce qu’elle devrait être en Bir­ma­nie. C’est grâce à ces ren­contres que j’ai déci­dé de tra­vailler pour l’AAPP. » Son pré­sident, Bo Kyi, se dit ne pas être dupe face à la démo­cra­tie « dis­ci­pli­née » pro­po­sée par le gou­ver­ne­ment. « La tor­ture reste une pra­tique cou­rante, affirme-t-il. La plu­part des pri­sons ne pos­sèdent pas de cli­niques pour soi­gner les malades et les pri­son­niers sont sous-ali­men­tés. Afin d’effectuer une véri­table tran­si­tion démo­cra­tique, le gou­ver­ne­ment doit libé­rer sans condi­tions les pri­son­niers poli­tiques. Il faut une véri­table réforme, un décret offi­ciel. » Les repor­ters clan­des­tins ont sans doute un rôle impor­tant à jouer dans les débats inter­na­tio­naux sur les chan­ge­ments poli­tiques en Bir­ma­nie. « Je veux dire la véri­té à mon peuple. Nous sommes tous fati­gués de la pro­pa­gande d’État. Je veux racon­ter aux Bir­mans son pré­sent et son his­toire ». conclut Sam.

XUAN DAO LE

Source de l’ar­ticle : GAVROCHE