Dont shoot ! Une exposition collective

par Zin TV

Peut-on encore fil­mer ou pho­to­gra­phier la police sans se faire arrê­ter ? Nos droits fon­da­men­taux sont-ils en dan­ger ? Des images, des témoi­gnages et des réflexions sur notre liber­té d’ex­pres­sion mena­cée.

Conçu pour être iti­né­rante, l’ex­po­si­tion col­lec­tive Dont shoot ! se tien­dra à par­tir du 3 novembre 2018 au pia­no­fa­briek. Des images, des témoi­gnages et des réflexions sur notre liber­té d’ex­pres­sion en dan­ger.

ZIN TV, le Col­lec­tif Kras­nyi, Fré­dé­ric Moreau de Bel­laing et la Ligue des Droits de l’Homme se sont asso­ciés afin de rendre visible des scènes de répres­sion poli­cière contre les migrants, contre les mou­ve­ments sociaux et contre les citoyens soli­daires… et de dénon­cer les mul­tiples ten­ta­tives de cri­mi­na­li­sa­tion d’i­ni­tia­tives soli­daires. Témoi­gnages d’une démo­cra­tie qui se dété­riore et qui perd len­te­ment ses droits fon­da­men­taux.

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L’i­mage de l’af­fiche de l’ex­po­si­tion montre un indi­vi­du tirant à bout por­tant sur des migrants, cette image fait l’ob­jet d’une demande de retrait par la cel­lule com­mu­ni­ca­tion de la zone de Police Bruxelles CAPITALE Ixelles car ils y ont recon­nu un de leurs col­lègues. La demande fut moti­vée en vue de pro­té­ger la vie pri­vée de l’agent. En vue d’ob­tem­pé­rer avec la police, les orga­ni­sa­teurs de l’ex­po­si­tion ont aus­si­tôt bar­ré le visage du membre du per­son­nel de la Zone de police. L’i­dée n’est pas d’in­ter­ro­ger l’i­den­ti­té du per­son­nage mais sa fonc­tion, sur­tout lorsque le port d’un bras­sard est obli­ga­toire pour un poli­cier en civil afin de ne pas le confondre avec un civil ordi­naire…

L’ex­po­si­tion artis­tique mon­tre­ra des images ayant sur­vé­cues aux ten­ta­tives de cen­sure sur le ter­rain, images d’une résis­tance pour la liber­té d’in­for­ma­tion.

Voi­ci une réflexion de ZIN TV sur le contexte de l’ex­po­si­tion.


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Lorsqu’un agent de la police fédérale saisit la caméra de ZIN TV, comme ce fut le cas le 15 octobre 2015 à Bruxelles, il laisse pour seule preuve de sa créativité une carte mémoire vide. Toutes les données de la carte mémoire ont été effacées… Filmés au départ par une équipe de ZIN TV, les registres de ce jour-là contenaient le déroulement d’une manifestation sociale et d’une répression policière. Un policier arracha la caméra des mains du caméraman qui filmait et sans le vouloir, le policier filme le dernier plan de la journée, et il s’exclame : « il faut effacer ces images ! ». Puis, il s’exécuta en accédant dans le menu de la caméra, reconfigurant la carte SD avec la ferme intention de ne laisser aucune trace de cette journée.
Par cet acte, le policier s’est transformé en pirate, en un délinquant et ses collègues en complices… Car il n’existe aucune interdiction générale de photographier ou de filmer les actions de la police.

Au départ, ces registres étaient sen­sés infor­mer sur les reven­di­ca­tions des mani­fes­ta­tions contre le trai­té de libre com­merce. Depuis que nous avons réus­si à recons­truire la carte SD, et récu­pé­rer une par­tie des images, les registres nous informent désor­mais sur les pra­tiques délic­tuelles d’un agent de police et deviennent éga­le­ment une pièce à convic­tion dans le pro­cès enta­mé par ZIN TV & ATTAC contre la police fédé­rale et se consti­tuent par­tie civile devant un juge d’instruction.

L’attention que des citoyens ou des jour­na­listes portent à l’action poli­cière devrait être consi­dé­rée comme nor­male par les forces de l’ordre sou­cieuses du res­pect des règles déon­to­lo­giques. En Bel­gique, sur le ter­rain, les poli­ciers main­tiennent sou­vent la confu­sion : « il est inter­dit de fil­mer », « vous n’avez pas de carte de presse », « vous devez flou­ter mon image »… Pire, dans le but d’intimider et de décou­ra­ger le citoyen à fil­mer l’action poli­cière, les agents des forces de l’ordre sai­sissent par­fois votre maté­riel de prise de vues et l’anéantisse où… s’en serve pour repé­rer les meneurs. Est-il de trop d’affirmer que si l’im­pu­ni­té règne sur ces pra­tiques nous bana­li­sons des pra­tiques fas­cistes ? Depuis quelques années, des cen­taines de cas sont recen­sées par la Ligue des Droits de L’homme, Obs­Pol, le Comi­té P dont la plu­part res­te­ront sans suite… Des mil­liers d’autres cas ano­nymes res­tés sans suite, par peur ?

Trois ans après l’arrestation d’une équipe de ZIN TV et de la des­truc­tion de ses images, le 2 octobre 2018, Die­go Dumont, membre de la pla­te­forme citoyenne de sou­tien aux réfu­giés, filme l’arrestation d’une ving­taine de migrants pié­gés dans le wagon d’un train dont les sor­ties ont été blo­quées par les poli­ciers, pour mieux les en extraire un à un. Die­go filme à dis­tance. Les poli­ciers fédé­raux vio­lentent Die­go sadi­que­ment, jusqu’au sang, lui confisquent son GSM-camé­ra et l’embarquent menot­té. Mani­fes­te­ment, il ne sert plus à rien de rap­pe­ler ses droits, de mon­trer sa carte d’identité… les poli­ciers n’en tiennent plus compte.

Ce soir-là, 29 per­sonnes étran­gères en séjour illé­gal ont été arrê­tées, 18 seront dépor­tées dans un centre fer­mé. En cette heure tar­dive, le quai de la gare de Lan­den res­te­ra déses­pé­ré­ment vide, quelques sil­houettes en uni­forme déam­bulent, une ombre vient pla­ner au des­sus de quelques taches de sang épar­pillées sur les dalles… Théo Fran­cken, secré­taire d’État fédé­ral à l’a­sile et à la migra­tion, est pré­sent sur les lieux. Il est accom­pa­gné d’un pho­to­graphe, à des fins élec­to­rales, le ministre se van­te­ra de la cap­ture des migrants, comme s’il s’agissait de dan­ge­reux cri­mi­nels. Il faut bien satis­faire l’électorat xéno­phobe qui pousse vers la clan­des­ti­ni­té et la pré­ca­ri­té des mil­liers per­sonnes dési­gnées comme des vec­teurs de la délin­quance.

Plus tard, lorsque Die­go témoi­gne­ra de l’agression, il dira : “J’ai eu peur. Je me suis deman­dé où cela allait s’ar­rê­ter” en effet, il a rai­son : depuis trois ans, on fran­chit un seuil sup­plé­men­taire dans l’abus. En sui­vant cette logique, lors des pro­chaines étapes les poli­ciers ne se conten­te­ront plus de l’élimination des preuves.
Cinq jours après la mésa­ven­ture des migrants et de Die­go Dumont, le dimanche 7 octobre, entre 7h et 9h du matin, quatre familles — membres de la pla­te­forme Citoyenne de Sou­tien aux Réfu­giés — qui hébergent des migrants — ont été la cible de per­qui­si­tions de police. Portes et ser­rures for­cées, pla­quages au sol, man­dats d’amener, citoyens menot­tés… Des ménages belges ont été trai­tés comme des nar­co­tra­fi­quants, comme des cri­mi­nels pour avoir été soli­daires envers un public plus sou­vent vic­time de traite d’êtres humains que cou­pable de tra­fic d’êtres humains.

Deux jours plus tard, le 9 octobre à 1h du matin, ne sup­por­tant plus l’i­so­le­ment et les trai­te­ment inhu­mains infli­gés par notre poli­tique d’im­mi­gra­tion, un réfu­gié d’origine éry­thréenne se sui­cide au centre fer­mé pour étran­gers de Vot­tem. Après les 8 per­sonnes décé­dées en 2018 sur les routes migra­toires en Bel­gique, dont la petite Maw­da, après ce sui­cide, qui sera la pro­chaine vic­time de cette poli­tique ? Les jours passent, les vic­times aug­mentent… et nous devrions conti­nuer à vivre en toute nor­ma­li­té, en toute pas­si­vi­té ?

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La mémoire, la jus­tice et la démo­cra­tie comme outils pour arrê­ter l’escalade.

Tout indi­vi­du a droit à la liber­té d’o­pi­nion et d’ex­pres­sion, énonce l’article 19 de la décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’Homme. L’interdiction de fil­mer la police, équi­vaut à une atteinte d’un de nos droits fon­da­men­taux démo­cra­tiques les plus essen­tiels. Bana­li­ser ce délit équi­vaut à souiller la mémoire de ceux qui sont morts pour ces droits. C’est tuer une deuxième fois la rédac­tion de Char­lie Heb­do, c’est oublier Nor­bert Zon­go, c’est pro­lon­ger l’autodafé des nazis en 1933… A la cen­sure ont tou­jours suc­cé­dé les inti­mi­da­tions, les déten­tions arbi­traires, les tor­tures, le sang, les balles, la mort… Les ravages lais­sés par le fas­cisme de l’Espagne de Fran­co ou le Chi­li de Pino­chet ont démon­tré qu’il est plus facile de détruire la culture que de la recons­truire par après en démo­cra­tie, on parle dès lors de vide cultu­rel… Une socié­té amné­sique et silen­cieuse, sans âme. En démo­cra­tie, pou­vons-nous être com­plai­sants avec les fas­cistes ?

C’est ain­si qu’en pleine démo­cra­tie, vers la mi-août 2018, Georges-Louis Bou­chez, délé­gué géné­ral du Mou­ve­ment Réfor­ma­teur (MR), sou­haite que la réfé­rence au natio­nal-socia­lisme soit sanc­tion­née afin d’é­vi­ter les amal­games. Si sa pro­po­si­tion devient une loi, toute per­sonne accu­sant Théo Fran­cken ou quelqu’un d’autre de nazi, sera sanc­tion­né car les accu­sés ne sont pas réel­le­ment nazis. Et cela, même si les diri­geants de la N‑VA ne semblent pas avoir de com­plexes à culti­ver une pro­mis­cui­té avec le pas­sé col­la­bo­ra­tion­niste nazi de la Flandre. Si le MR tente de pro­té­ger ses alliés d’ex­trême droite des amal­games qu’on leur colle, ils n’hé­sitent pas d’a­mal­ga­mer l’ex­trême gauche avec les régimes nazis… En effet, le 24 octobre 2018, le MR a dépo­sé une pro­po­si­tion de réso­lu­tion au Par­le­ment de la Fédé­ra­tion Wal­lo­nie-Bruxelles afin, notam­ment, d’inscrire dans les manuels sco­laires la sen­si­bi­li­sa­tion aux dan­gers des régimes com­mu­nistes et à leurs crimes — “à l’instar de ce qui se fait pour le régime nazi” et inter­dire le sub­ven­tion­ne­ment “des asso­cia­tions niant, mini­mi­sant ou jus­ti­fiant les crimes com­mis par les régimes com­mu­nistes “. Bref, si le MR n’est pas à une contra­dic­tion près, l’important est peut-être de ne pas de dire ce qu’on est mais d’être ce qu’on fait.

Début sep­tembre 2018, alors qu’on pen­sait s’être débar­ras­sé pour de bon de la pen­sée fas­ciste, de l’apologie d’Adolf Hit­ler, de l’idéologie raciste et anti­sé­mite, un repor­tage de la VRT nous aver­tit sur les pro­jets nau­séa­bond de l’organisation ultra-natio­na­liste Schild & vrien­den. Le réa­li­sa­teur, Tim Verhey­den explique leur nature : « ils veulent un retour à la socié­té d’an­tan tein­tée d’un natio­na­lisme eth­nique. Ce sont ces prises de posi­tions, reliées à la glo­ri­fi­ca­tion d’Hit­ler, et à la manière dont ils incitent à la haine qui en font un groupe dan­ge­reux ». Un mois avant les élec­tions com­mu­nales, ces révé­la­tions tombent mal pour la N‑VA où des dizaines de membres de Schild & Vrien­den y sont actifs, ont des fonc­tions impor­tantes ou sont can­di­dats sur les listes du par­ti. Nor­mal, l’organisation a été consti­tuée afin d’« assu­rer la sécu­ri­té » lors des inter­ven­tions du secré­taire d’Etat Theo Fran­cken.

Depuis 2014, le par­ti libé­ral fran­co­phone MR semble déter­mi­né à cou­vrir toutes les dérives de la N‑VA, son allié fédé­ral, dont la pré­sence de diri­geants d’extrême droite au sein du gou­ver­ne­ment montre à quel point la bana­li­sa­tion du fas­cisme a pro­gres­sé. Sans com­plexes, leurs diri­geants montrent l’exemple de cette bana­li­sa­tion. Ain­si, en juin 2013, Theo Fran­cken par­ti­cipe à un dîner avec notam­ment Dries Van Lan­gen­hove, le prin­ci­pal diri­geant de Schild & vrien­den et Bo De Geyndt, fon­da­teur de Géné­ra­tion Iden­ti­taire Vlaan­de­ren. Décembre 2016, Kar­li­jn Deene, conseillère com­mu­nale à Gand et col­la­bo­ra­trice directe de Geert Bour­geois, le ministre-pré­sident N‑VA de la Région fla­mande, par­ti­cipe à une fête de Noël orga­ni­sé par le Vrien­den­kring Sneys­sens, une ami­cale d’an­ciens nazis fla­mands du Front de l’Est où l’un des prin­ci­paux ora­teurs de la soi­rée fut Oswald Van Oote­ghem, un ancien offi­cier de la SS. Se sou­vient-on de la par­ti­ci­pa­tion de Théo Fran­cken à l’an­ni­ver­saire de Bob Maes, un ancien col­la­bo­ra­teur de l’oc­cu­pant nazi de notre pays durant la Deuxième Guerre mon­diale et fon­da­teur de la milice d’ex­trême droite VMO ? Se sou­vient-t-on qu’un autre diri­geant de la N‑VA, Ben Weyts, ministre fla­mand de la Mobi­li­té et des Trans­ports publics, était pré­sent à la même fête et y a tenu un dis­cours en son hon­neur ? Se sou­vient-on des décla­ra­tions de Jan Jam­bon mini­mi­sant la col­la­bo­ra­tion avec l’oc­cu­pant alle­mand en la qua­li­fiant d’ ”erreur” et qu’il faut prendre les choses avec du recul. « C’est plus facile à dire après. Les gens qui ont col­la­bo­ré avec les Alle­mands avaient leurs rai­sons. Moi, je ne vivais pas à cette époque-là ». Se sou­vient-on que la poli­tique migra­toire répres­sive de la N‑VA fut, en par­tie pra­ti­quée par le pré­dé­ces­seur de Theo Fran­cken, Mag­gie De Block, de l’O­pen VLD et alors ministre du gou­ver­ne­ment du socia­liste Elio Di Rupo ?

Détruire une mémoire est un acte bar­bare et il est consi­dé­ré comme tel par les lois qui régissent nos socié­tés modernes du XXIe siècle. En effet, ces lois tiennent compte des désastres his­to­riques qu’a lais­sé l’expérience fas­ciste en Europe et ailleurs. Jusqu’où doit-on aller pour expli­quer la gra­vi­té de la situa­tion ? Il y a pour­tant des signes : la répres­sion de la liber­té d’expression média­tique connait une forte aug­men­ta­tion depuis la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment MR & N‑VA.

L’attentat du 13 novembre 2015 à Paris a déblo­qué 400 mil­lions d’euros sup­plé­men­taires en faveur de la sécu­ri­té et contre le ter­ro­risme à Bruxelles, s’ajoutant aux 9,2 mil­liards d’euros en maté­riel de guerre. Mal­gré l’arsenal déployé et la sécu­ri­té ren­for­cée en Bel­gique, cela n’a pas empê­ché les atten­tats du 22 mars 2016. C’est dans une socié­té endeuillée, encore sous le choc, qu’on nous parle de ren­for­cer la coopé­ra­tion trans­na­tio­nale, d’échange d’informations, de police maro­caine en patrouille chez nous dans les quar­tiers popu­laires, d’un aéro­port natio­nal comme celui de Tel Aviv, d’importer les méthodes mus­clées du FBI… Où est cet équi­libre entre sécu­ri­té et liber­té ? La sécu­ri­té publique se fait au détri­ment de nos liber­tés. L’État poli­cier se bana­lise. La liber­té se meure en toute sécu­ri­té…

Après que Paris ait été frap­pé par des atten­tats qui ont fait 130 morts et plu­sieurs cen­taines de bles­sés, à Bruxelles, le niveau d’a­lerte ter­ro­riste est pas­sé au niveau 4. Et c’est ici qu’apparaissent les chats pour aider la police : les lol­cats du bla­ckout bruxel­lois, sous le hash­tag #Brus­sels­Lo­ck­down, une ava­lanche de pho­tos de chats pro­duite par le jour­na­lisme offi­ciel en réponse à la demande de dis­cré­tion de la part de la police. Durant l’alerte qui affecte la capi­tale belge, les 22 et 23 novembre 2015, les félins enva­hissent Face­book et Twit­ter pour ne pas inter­fé­rer avec les “opé­ra­tions poli­cières en cours”. Com­pre­nez bien, les jour­na­listes offi­ciels s’auto-censurent, ils cessent d’informer sur l’état d’alerte en Bel­gique et pour com­bler le vide ils publient des images de chats… Le cha­ton comme figure iro­nique de la cen­sure par omis­sion, icône de l’innocuité… Les forces de l’ordre ont som­mé les médias de ne plus par­ta­ger “d’in­for­ma­tions via les réseaux sociaux”, comme si on devait se rendre à l’é­vi­dence que le tra­vail jour­na­lis­tique était incom­pa­tible avec les actions des forces de l’ordre.

Bruxelles, dimanche 27 mars 2016 : Quelques cen­taines d’hommes au crâne rasé, tatoués, blou­sons noir-jaune-rouge, visages mi cachés, fai­sant des saluts nazi, pié­tinent les fleurs dépo­sées en hom­mage aux vic­times des atten­tats en face des marches de la Bourse, ils frappent, ils bous­culent les citoyens en deuil… Ils sont escor­tés par la police.

Le same­di 2 avril 2016, en réponse à l’appel euro­péen lan­cé par Géné­ra­tion Iden­ti­taire de venir mani­fes­ter contre les “isla­mistes” à Molen­beek, un ras­sem­ble­ment anti­fas­ciste et anti­ra­ciste était cen­sé se tenir à la Bourse à 13h. Le déploie­ment poli­cier y fut plus impor­tant que celui des mani­fes­tants. La mani­fes­ta­tion a été inter­dite. Déguer­pis­sez ! Obtem­pé­rez ! Des arres­ta­tions vio­lentes de per­sonnes pour­tant au com­por­te­ment paci­fique. La police emporte bru­ta­le­ment des jeunes qui grattent une gui­tare, des simples pas­sants, ils encerclent les ter­rasses des cafés, contrôlent les iden­ti­tés, fouillent dans les toi­lettes, menottent avec des col­sons. Le pré­sident de la Ligue des droits de l’homme se fait arrê­ter, ain­si qu’un jour­na­liste de ZIN TV et 80 autres per­sonnes. Cette-fois-ci, c’est la police en civil qui filme.
Les mesures visant à pré­ve­nir les atten­tats sont récu­pé­rés pour asseoir un pou­voir tou­jours plus auto­ri­taire et arbi­traire…

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Notre liber­té de contes­ta­tion et d’expression

La poli­tique impo­pu­laire du gou­ver­ne­ment Michel a connu depuis le début de son man­dat des contes­ta­tions sans cesse crois­sante, aus­si bien en ce qui concerne l’appauvrissement de la popu­la­tion que les coupes bud­gé­taires et autres mesures d’austérité prises dans le cadre de la stricte dis­ci­pline bud­gé­taire de la Com­mis­sion euro­péenne. La dette publique de la Bel­gique conti­nue à aug­men­ter, le relè­ve­ment de la TVA sur l’électricité est pas­sé à 21 %, l’âge de la pen­sion à 67 ans, suivent aus­si le tax-shift, une poli­tique d’immigration dis­cri­mi­na­toire et répres­sive, le main­tient en fonc­tion­ne­ment irres­pon­sable des réac­teurs nucléaires en fin de vie, le dés­in­ves­tis­se­ment de la SNCB, la limi­ta­tion du droit de grève…

Des­cendre dans la rue pour exi­ger plus d’investissements en emplois dans l’enseignement, dans le loge­ment social et dans le ser­vice public… Pro­tes­ter contre les mesures anti­so­ciales, anti-éco­lo­giques et anti-démo­cra­tiques du gou­ver­ne­ment et la poli­tique d’économies de la Com­mis­sion euro­péenne ne semble pas faire plier le gou­ver­ne­ment. Bien au contraire, ceux qui créent la crise pointent du doigt ceux qui défendent les vic­times de la crise. C’est le monde à l’envers. Les mou­ve­ments sociaux et les syn­di­ca­listes sont ciblés, cri­mi­na­li­sés et trai­nés en jus­tice.

La poli­tique sécu­ri­taire et répres­sive du gou­ver­ne­ment MR & N‑VA s’inscrit dans la conti­nui­té de celle du gou­ver­ne­ment anté­rieur, la vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle s’exerce de façon crois­sante, mêlant racisme d’État, isla­mo­pho­bie, répres­sion anti­syn­di­cale et poli­tique. La NV‑A contrôle le minis­tère de l’intérieur – donc la police, ain­si que le minis­tère de la défense et l’immigration, entre autres. Faut-il s’étonner qu’à l’intérieur de ces ins­ti­tu­tions publiques l’extrême droite y bombe son torse ? A tra­vers leurs poli­tiques répres­sives, ils cherchent à se rendre utiles auprès des sec­teurs patro­naux les plus réac­tion­naires, mon­trant leur vrai visage de néo­li­bé­raux conser­va­teurs. Ain­si, toutes les armes liber­ti­cides sont uti­li­sées pour mieux ins­tal­ler un sys­tème d’inégalités et de méga-pro­fits. Car, à l’heure de sa crise mon­dia­li­sée, le capi­ta­lisme ne pro­met plus rien à ceux qu’il écrase tou­jours plus et dont il craint les colères orga­ni­sées et conver­gentes.

Dans la Bel­gique du XXIe siècle, la vio­lence est doré­na­vant deve­nue banale. Comme il est deve­nu banal d’assister à la noyade mas­sive de mil­liers de migrants dans la médi­ter­ra­née, comme est deve­nue banale la pro­mis­cui­té entre les mil­liar­daires et le pou­voir poli­tique, comme il est banal que per­sonne ne s’offusque qu’un lob­byiste devienne ministre… Comme c’est deve­nu banal de répri­mer les mou­ve­ments sociaux et ceux qui les font exis­ter dans l’imaginaire col­lec­tif. Qu’il est banal d’être bla­sé, d’être cynique… pour­vu qu’on se dérobe à l’action col­lec­tive.

Et la démo­cra­tie ?

Tous les méfaits de la démo­cra­tie sont remé­diables par davan­tage de démo­cra­tie, disait Alfred Ema­nuel Smith. Énon­cer les prin­cipes démo­cra­tiques c’est bien, encore faut-il les faire res­pec­ter. A cette fin, il convient de se mobi­li­ser le plus lar­ge­ment pos­sible contre la vio­lence d’État anti­so­ciale, anti­dé­mo­cra­tique et raciste. Il faut dénon­cer sans relâche, sans conces­sion, toutes les répres­sions contre toutes et contre tous. Il faut faire vivre la démo­cra­tie, c’est en son sein qu’un autre pro­jet de socié­té doit voir le jour. Il faut frei­ner ce capi­ta­lisme qui nous conduit vers le pire. Radi­ca­li­ser la démo­cra­tie sup­pose à la fois de trans­for­mer les struc­tures de pou­voir et d’établir une autre hégé­mo­nie que celle que nous vivons.

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Le cas de Jor­dan Croei­saerdt est plein d’enseignements à tirer… La SNCB engage des huis­siers de jus­tice pour inti­mi­der les che­mi­nots qui s’opposent au plan de restruc­tu­ra­tion du rail, et sur les piquets de grève, ils sont à l’affut de la moindre irré­gu­la­ri­té. Accu­sé de com­por­te­ment violent lors d’un piquet à l’entrée du siège de la SNCB, le 6 jan­vier 2016, Jor­dan reçoit une astreinte de 1700€ et trois mois de sus­pen­sion sans indem­ni­tés. Cette sanc­tion vise à créer un pré­cé­dent, à décou­ra­ger tous les futurs gré­vistes et limite dan­ge­reu­se­ment le droit à la contes­ta­tion sociale. Aus­si­tôt, Jor­dan intro­duit un recours. Le sus­pens a duré deux ans, deux ans de mobi­li­sa­tions en soli­da­ri­té avec Jor­dan.

Le 23 février 2018, l’audience au conseil d’État rend ses conclu­sions : « On voit ce qui a beau­coup fâché la par­tie adverse, c’est que le requé­rant ait pris la parole dans les médias et ait por­té atteinte à l’image des che­mins de fer belge. J’estime que la par­tie adverse a fait feu de tout bois pour adres­ser des reproches au requé­rant dont l’activité syn­di­cale semble jugée trop vive. Il n’y a cepen­dant pas d’éléments qui per­mettent d’affirmer que le requé­rant ait eu un com­por­te­ment abu­sif. Parce que c’est la seule ques­tion : Est-ce que le requé­rant a dépas­sé les limites de ce qui est accep­table ? » En mars 2018, la jus­tice donne rai­son à Jor­dan contre son employeur. Une vic­toire pour la démo­cra­tie qui en appelle d’autres.

D’où le besoin de créer des médias citoyens afin de rendre visible les luttes sociales et ain­si les faire exis­ter dans l’imaginaire col­lec­tif, pour rendre compte des reven­di­ca­tions du mou­ve­ment social et témoi­gner de la vio­lence exer­cée à son encontre. On com­prend mieux pour­quoi ils essayent de nous faire taire et veulent nous empê­cher de fil­mer. Ils ne savent pas qu’ils ne pour­ront pas nous en empê­cher, car nous avons de notre côté la rai­son.

Le Col­lec­tif ZIN TV
Pho­tos de Fré­dé­ric Moreau De Bel­laing & Col­lec­tif Kras­nyi

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