Togo : Après l’assassinat de Sylvanus Olimpio en 1963, la lutte continue

La France voyant que rien n'arrêtait les indépendantistes du Togo a décidé de mettre fin à la vie de l'homme qui pilotait la machine.

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Pho­to­gra­phie de Col­lin Gonze

Le pré­sident du Togo Syl­va­nus Olym­pio (à gauche) reçu au bureau du Ame­ri­can Com­mit­tee on Afri­ca (ACOA) à New York, lors de sa visite à l’O­NU en 1962, quatre mois avant son assas­si­nat.

Assas­si­nat de Syl­va­nus OLYMPIO le 13 jan­vier 1963 : conti­nuer la lutte.

Par Kom­la KPOGLI (MOLTRA) 13 jan­vier 2012

Le 27 avril 1960, le Togo, sous la direc­tion de Syl­va­nus Olym­pio, pro­cla­ma son indé­pen­dance après la tutelle fran­çaise qui a sui­vi la colo­ni­sa­tion alle­mande. Deux ans plus tôt, les popu­la­tions du ter­ri­toire du Togo avaient voté pour l’af­fran­chis­se­ment de cette tutelle après une série de ten­ta­tives d’é­touf­fe­ment et de tru­cages élec­to­raux opé­rés par l’ad­mi­nis­tra­tion fran­çaise qui ne voyait pas du tout d’un oeil favo­rable les démarches du peuple du Togo. Pour retar­der les choses ou les blo­quer, la France avait esti­mé que le Togo lui devait 800 mil­lions de francs, ce qui, selon les auto­ri­tés fran­çaises, équi­va­lait aux dépenses que la tutelle aurait coû­té. M. Olym­pio en homme avi­sé, com­prit très tôt qu’un pays qui se pro­clame indé­pen­dant tout en étant “endet­té” ne sau­rait être libre. Ain­si, consa­crait-il deux ans avec l’ef­fort du peuple à tra­vailler pour payer ces 800 mil­lion de francs et pour doter le pays de quelques infra­struc­tures à la mesure de l’é­vè­ne­ment à célé­brer en 1960.

Mais la France n’en­ten­dait pas lais­ser faire. Le géné­ral De Gaulle au pou­voir dans ces années-là consi­dé­rait que l’in­dé­pen­dance de ses ter­ri­toires d’A­frique doit se faire dans le cadre qu’il aura défi­ni. Et ce cadre doit garan­tir ses divers inté­rêts colo­niaux. Cette vision des choses heur­tait les convic­tions du peuple, de M. Olym­pio et ses amis pour qui l’in­dé­pen­dance du Togo devrait se carac­té­ri­ser par :

. une vision socié­tale qui met les citoyens du Togo au centre de toutes les pré­oc­cu­pa­tions et non les inté­rêts occi­den­taux.

. la rup­ture avec le franc CFA (Franc des colo­nies fran­çaises d’A­frique) et une auto­no­mie de battre mon­naie.

. la construc­tion d’in­fra­struc­tures pour rendre viable l’é­co­no­mie togo­laise notam­ment un port auto­nome à Lomé.

. la révi­sion des contrats miniers notam­ment celui sur le phos­phate que la France exploi­tait gra­tui­te­ment depuis de longues années déjà.

. l’ab­sence de coopé­ra­tion mili­taire avec la France car le Togo enten­dait construire une armée faite uni­que­ment de gen­dar­me­rie et de police.

. le déve­lop­pe­ment accé­lé­ré des sec­teurs clés à savoir : l’a­gri­cul­ture pour nour­rir les popu­la­tions, la san­té et l’é­du­ca­tion.

La France voyait là de graves menaces. Après son oppo­si­tion à la construc­tion d’un port mari­time à Lomé sous le pré­texte que le Daho­mey à côté en avait un en construc­tion, la France voyait un dan­ger encore plus grand qu’elle devrait jugu­ler. Syl­va­nus Olym­pio vou­lait rompre avec le franc CFA et battre sa propre mon­naie. A cet effet, il avait donc pré­pa­ré avec la banque de France un accord de rup­ture qui devait être signé le 15 jan­vier 1963. La menace se fit plus pré­cise, lors­qu’a­près échec de toutes les ten­ta­tives fran­çaises de le dis­sua­der allant des pro­po­si­tions les plus miro­bo­lantes à la menace de mort, Syl­va­nus Olym­pio lan­ça un appel d’offre d’é­mis­sion qui fut rem­por­té par l’An­gle­terre qui émet­trait une nou­velle mon­naie qui serait garan­tie par l’Al­le­magne.

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La France voyant que rien n’ar­rê­tait les indé­pen­dan­tistes du Togo a déci­dé de mettre fin à la vie de l’homme qui pilo­tait la machine. Car si le Togo réa­li­sait son pro­jet moné­taire, la toile de la zone franc que la France avait patiem­ment tis­sée autour de ses proies afri­caines aura cédé et les proies pas tota­le­ment mort se seraient libé­rées. Et le plan de “l’in­dé­pen­dance-col­la­bo­ra­tion” aura vécu.

La France va se ser­vir des seconds cou­teaux démo­bi­li­sés en Algé­rie pour abattre Syl­va­nus Olym­pio. Le scé­na­rio est simple : la France va pous­ser ces sol­dats colo­niaux, des tirailleurs séné­ga­lais qui avaient com­bat­tu contre leur propre conti­nent pour que vive le pou­voir colo­nial à aller deman­der leur inté­gra­tion dans l’ar­mée natio­nale du Togo indé­pen­dant. La France était convain­cue que Syl­va­nus Olym­pio qui fut aux anti­podes de ces tirailleurs et qui n’en­ten­dait pas avoir une armée de mili­taires, s’op­po­se­ra à cette demande. Et ce fut le cas. Le pré­texte fut ain­si tout trou­vé. Syl­va­nus Olym­pio était immé­dia­te­ment dépeint comme un tyran dont la haine est orien­tée contre les gens du Nord notam­ment les Kabyè.

La nuit du 12 au 13 jan­vier 1963, la France lâcha ses caniches der­rière le pré­sident Olym­pio qui trou­va refuge au sein de la rési­dence de l’am­bas­sa­deur des Etats-Unis d’A­mé­rique. Ce der­nier, Leon Pol­la­da, infor­ma aus­si­tôt les auto­ri­tés fran­çaises qui y avaient envoyé les tueurs l’a­battre, sous le patro­nage du com­man­dant de la gen­dar­me­rie Georges Maî­trier. Le matin du 13 jan­vier à 07 h, M. Olym­pio fut abat­tu.

Eya­dé­ma Gnas­sing­bé reven­di­qua publi­que­ment l’as­sas­si­nat (mais Eya­dé­ma dira plus tard que ce n’é­tait pas lui qui avait tiré sur le pré­sident lais­sant croire à l’oeuvre d’une main fran­çaise directe. Laquelle ? Quelques sources avaient évo­qué le nom de Georges Maî­trier lui-même.). Et la France offi­cielle pleu­ra de chaudes larmes de cro­co­dile. Cet assas­si­nat porte la marque de la France car, la mort du pré­sident Olym­pio fut annon­cée par la radio France Inter à 06 h du matin, soit une heure à l’a­vance. Comme ce fut le cas avec le coup d’é­tat contre Mama­dou Tand­ja du Niger en février 2010 qui fut annon­cé par Ber­nard Kouch­ner avant même sa réa­li­sa­tion sur le ter­rain.

La paren­thèse auto­no­miste fut fer­mée ain­si dans le sang. Le 13 jan­vier 1963 a été décré­té le jour de la fête de libé­ra­tion natio­nale. Cette fête macabre célé­brée, jusqu’à une date récente où elle a été ralen­tie, tous les ans avec faste et gran­dioses défi­lés civi­lo-mili­taires enre­gis­trait tou­jours la par­ti­ci­pa­tion des offi­ciels fran­çais et d’autres pays aus­si bien de l’Ouest que de l’Est à qui des déco­ra­tions diverses sont accor­dées. Le ter­ri­toire, depuis cette date, est depuis lors plon­gé sous un régime mili­ta­ro-poli­cier et remis dans le bain fran­co-afri­cain. L’as­sas­si­nat d’un pre­mier pré­sident élu afri­cain après l’as­sas­si­nat un peu plus tôt du pre­mier 1er ministre en la per­sonne de Lumum­ba au Congo signa ain­si le début de la fin de la marche de peuple afri­cain vers son indé­pen­dance.

Le 19 sep­tembre 2009, nous écri­vions ceci dans une inter­view réa­li­sée avec Camus Ali du Lynx : “En pro­cé­dant à l’assassinat de Syl­va­nus Olym­pio, la France et les USA ont ins­tal­lé au Togo par le tru­che­ment de sol­dats anti-indé­pen­dan­tistes, incultes et alié­nés pro-colo­nia­listes, le chaos. Ils ont semé le crime qui, en se repro­dui­sant dans une impu­ni­té abso­lue, ne cesse de ron­ger l’âme de notre peuple. C’est en cela que la lutte pour notre affran­chis­se­ment reste entière. Nos ancêtres l’ont com­men­cée. Ils ont été écra­sés. A nous de reprendre le flam­beau en ayant la capa­ci­té de ne pas répé­ter cer­taines de leurs erreurs.”

Pour finir, disons que le meilleur hom­mage que nous puis­sions rendre à tous ces mar­tyrs afri­cains, c’est, tout en tirant tous les ensei­gne­ments de leurs oeuvres, de per­pé­tuer leur com­bat pour l’a­vè­ne­ment d’une Afrique tota­le­ment libé­rée, recons­truite et défi­ni­ti­ve­ment pro­té­gée contre toute agres­sion colo­niale.

Un entre­tien réa­li­sé avec Radio Kanal FM en 2009 sur l’as­sas­si­nat de Syl­va­nus Olym­pio.