Lorsque la presse rendait Hitler sympathique

Par Des­pi­na Stra­ti­ga­kos

/

The conver­sa­tion


Tra­duit par ZIN TV

Des­pi­na Stra­ti­ga­kos est une his­to­rienne cana­dienne, auteur, entre autres, de “Hit­ler at home” (2017) et pro­fes­seur d’ar­chi­tec­ture à Buf­fa­lo, à l’u­ni­ver­si­té d’É­tat de New York.

EN LIEN :

Hit­ler à la mai­son : Com­ment la machine de rela­tions publiques nazie a réin­ven­té l’i­mage natio­nale du Füh­rer et a trom­pé le monde

Le 16 mars 1941, alors que les villes euro­péennes brû­laient et que les Juifs étaient conduits dans des ghet­tos, le New York Times Maga­zine publia un récit illus­tré sur la pai­sible retraite d’A­dolf Hit­ler dans les Alpes de Des­gan­cha­ren. Adop­tant un ton neutre, le cor­res­pon­dant C. Brooks Peters signa­la aux futurs his­to­riens qu’ils devraient valo­ri­ser l’im­por­tance du “domaine pri­vé et per­son­nel du Füh­rer”, un espace où les dis­cus­sions sur le front de guerre sont entre­cou­pées de “pro­me­nades avec ses trois chiens ber­ger sur de majes­tueux sen­tiers de mon­tagne”.

Pen­dant plus de 70 ans, les remarques de Peters à prendre au sérieux les espaces domes­tiques d’Hit­ler ont été oubliés. Lors­qu’on évoque aujourd’­hui la mise en scène du pou­voir poli­tique d’Hit­ler, on ima­gine plus volon­tiers le camp Zep­pe­lin de Nurem­berg que le salon de sa mai­son.

Cepen­dant, c’est à tra­vers l’ar­chi­tec­ture, le desi­gn et les repré­sen­ta­tions média­tiques de ses mai­sons que le régime nazi a entre­te­nu le mythe d’un Hit­ler qui se com­por­tait en pri­vé comme un homme au foyer et en bon voi­sin.

Dans les années qui ont pré­cé­dé la Seconde Guerre mon­diale, cette image a été uti­li­sée de manière stra­té­gique et effi­cace, tant en Alle­magne qu’à l’é­tran­ger, pour éloi­gner le dic­ta­teur de sa poli­tique san­gui­naire et cruelle. Même après le début de la guerre, l’im­pres­sion favo­rable du Füh­rer en repos jouant avec des chiens et des enfants ne s’est pas immé­dia­te­ment estom­pée.

Un changement radical

La mytho­lo­gie nazie sur les ori­gines d’Hit­ler mettent l’ac­cent sur sa jeu­nesse pré­caire et son absence de domi­cile fixe, ain­si que son mépris du confort. Mais lorsque Hit­ler est deve­nu chan­ce­lier, sur­tout après que les rede­vances de Mein Kampf l’aient ren­du riche, il a consa­cré beau­coup d’éner­gie à réamé­na­ger et à meu­bler ses rési­dences : l’an­cienne chan­cel­le­rie à Ber­lin, son appar­te­ment à Munich et le Ber­ghof, sa mai­son de mon­tagne à Ober­salz­berg.

Ces réno­va­tions ont eu lieu au milieu des années 1930 et ont coïn­ci­dé avec le chan­ge­ment d’i­mage d’Hit­ler en tant qu’­homme d’É­tat et diplo­mate, une trans­for­ma­tion qui a éga­le­ment été favo­ri­sée par les films de pro­pa­gande nazie de Leni Rie­fens­tahl.

Les facettes plus dures de l’ex­tré­miste anti­sé­mite et agi­ta­teur de masse ont été adou­cies par la créa­tion d’une nou­velle per­son­na­li­té sophis­ti­quée qui a émer­gé dans un envi­ron­ne­ment domes­tique soi­gneu­se­ment conçu. A tra­vers des rideaux de soie et des vases de por­ce­laine, les créa­teurs d’Hit­ler ont sug­gé­ré un monde inté­rieur raf­fi­né et paci­fique.

Carte pos­tale de Hein­rich Hoff­mann avec une image du grand salon du Ber­ghof, c. 1936

Ger­dy Troost, déco­ra­trice d’in­té­rieur d’Hit­ler, a joué un rôle impor­tant en don­nant de son client l’i­mage d’un homme de bon goût et ins­truit. Ins­pi­rée par les mou­ve­ments du desi­gn bri­tan­nique, elle a mis l’ac­cent sur la qua­li­té des maté­riaux et de l’ar­ti­sa­nat plu­tôt que sur l’é­ta­lage tape-à-l’œil.

Hit­ler était un client enga­gé et admi­rait son goût, bien que par­fois ils butaient sur sa ten­dance au gran­diose. Troost était une femme res­pec­tée et redou­tée dans l’Al­le­magne nazie, même si les récits sur cette période l’ont igno­rée. Cepen­dant, de nou­velles sources d’ar­chives révèlent son influence sur­pre­nante sur Hit­ler et son impor­tance au sein des cercles d’é­lite nazis.

La villa d’Hitler

Sur­plom­bant l’Al­le­magne d’un côté de la mon­tagne et l’Au­triche de l’autre, Ber­ghof était la plus publique des mai­sons pri­vées d’Hit­ler et a eu une puis­sante influence sur l’i­ma­gi­na­tion nazie impé­riale.

Hit­ler et ses publi­cistes se sont ins­pi­rés des images des mon­tagnes des mou­ve­ments lit­té­raires et artis­tiques alle­mands, en par­ti­cu­lier le roman­tisme, pour mythi­fier le Füh­rer et en faire un lea­der mys­tique qui s’est immer­gé dans les forces ter­ribles et magni­fiques de la nature pour les incar­ner.

En même temps, la mon­tagne a ser­vi d’ou­til pour huma­ni­ser le lea­der de l’Al­le­magne par son contact avec les ani­maux et les enfants. Par le biais de cartes pos­tales, de maga­zines et de livres offi­ciels, les Alle­mands ont fan­tas­més sur une vie domes­tique idéale enra­ci­née dans un pay­sage nature.

Entre l’é­ten­due du Lebens­raum et l’air pur des mon­tagnes, un endroit où le soleil brille et où les enfants blonds jouent, les nazis ont encou­ra­gé les Alle­mands à ima­gi­ner un ave­nir mer­veilleux à condi­tion de sacri­fier leurs poches et leur liber­té.

Pour la presse étrangère, il était un gentleman bavarois

L’es­sor de la culture des célé­bri­tés dans les années 1920 et 1930 a déclen­ché un appé­tit vorace d’in­for­ma­tions sur la vie quo­ti­dienne des riches et des célé­bri­tés. L’é­quipe d’Hit­ler s’en est rapi­de­ment ren­du compte et en a pro­fi­té pour pro­mou­voir sa stra­té­gie de rela­tions publiques, pra­tiques qui sont aujourd’­hui mon­naie cou­rante.

Les jour­na­listes de la presse anglo­phone l’ont englou­ti de pro­pa­gande, ali­men­tant une fausse image d’Hit­ler en publiant de brillantes his­toires du Füh­rer, mal­gré qu’elles contras­taient avec une réa­li­té bien dif­fé­rente et inquié­tante.

Le 30 mai 1937, un mois après que les avions alle­mands aient bom­bar­dé Guer­ni­ca en Espagne, le New York Times Maga­zine publia un article en pre­mière page sur la retraite idyl­lique d’A­dolf Hit­ler dans les mon­tagnes. Dans cette article impres­sion­nant, écrit par le cor­res­pon­dant étran­ger Otto Toli­schus, les cieux ne sont pas dépeints comme mena­çants, mais plu­tôt comme un expo­sé sur la médi­ta­tion, la beau­té et la vie simple.

L’ar­ticle décrit com­ment le lea­der de l’Al­le­magne, entou­ré de som­mets alpins et en com­mu­nion avec la nature, contem­plait le Reich et se réjouis­sait de man­ger du cho­co­lat. L’ar­ticle omet le mas­sacre d’Hit­ler sur Guer­ni­ca, la souf­france de ses vic­times, un fait que Pablo Picas­so a immor­ta­li­sé par la suite dans une de ses œuvres majeures.

En novembre 1938, peu après l’an­nexion des Sudètes en Tché­co­slo­va­quie, et le même mois que la Nuit de cris­tal, la revue Homes and Gar­dens publie un article inti­tu­lé “Hit­ler’s Moun­tain House” (La mai­son de mon­tagne d’Hit­ler) dans lequel elle attri­bue le desi­gn de Ber­ghof au Füh­rer. L’ar­ticle célèbre son goût et décrit sa vie pri­vée comme un envi­ron­ne­ment de raf­fi­ne­ment, de dîners pai­sibles et d’a­mi­tiés agréables.

Quelques jours avant la signa­ture du pacte nazi-sovié­tique en août 1939, le New York Times Maga­zine a publié un autre article enthou­siaste sur la rési­dence et vie saine du Füh­rer, son hos­pi­ta­li­té sans pré­ten­tion et sa pas­sion pour les sucre­ries.

Life, Vogue et d’autres publi­ca­tions lar­ge­ment dif­fu­sées exhi­baient éga­le­ment les chambres d’Hit­ler à leurs lec­teurs à l’aide de pho­to­gra­phies détaillées publiés sur du papier gla­cé .

Cepen­dant, les articles de la presse bri­tan­nique qui admi­raient les goûts et les acti­vi­tés nobles d’Hit­ler se sont rapi­de­ment éva­po­rés au début des hos­ti­li­tés. Les avions de guerre alle­mands bom­bar­dant les villes Bri­tan­niques ont per­mis de rapi­de­ment se dés­in­té­res­ser de la façon dont Herr Hit­ler buvait son thé.

Il a fal­lu plus de temps au public amé­ri­cain pour admettre qu’il avait été escro­qué, ce qui reflète l’am­bi­va­lence géné­rale du pays quant à son impli­ca­tion dans la guerre.

Au cours des der­nières semaines de la guerre en Europe, les forces aériennes alliées ont bom­bar­dé le Ber­ghof et les troupes SS d’Hit­ler y ont mis le feu alors qu’elles bat­taient en retraite. Les habi­tants et les sol­dats amé­ri­cains et fran­çais ont pillé ce qui res­tait.

En 1947, les ruines du Ber­ghof étaient deve­nues une des­ti­na­tion pour de nom­breux tou­ristes curieux. Cepen­dant, les auto­ri­tés pré­oc­cu­pées par les par­ti­sans d’Hit­ler qui fai­saient le pèle­ri­nage sur le site pour rendre hom­mage à leur chef tom­bé au com­bat, avec l’ap­pro­ba­tion de l’ar­mée amé­ri­caine, qui occu­pait Ober­salz­berg, le gou­ver­ne­ment bava­rois démo­lit ce qui res­tait du Ber­ghof. Ils ont ensuite plan­té des arbres dans cette zone.

En 2008, un pan­neau offi­ciel a été pla­cé pour iden­ti­fier l’emplacement de la mai­son d’Hit­ler. Il four­nit une brève his­toire de la rési­dence en anglais et en alle­mand qui décons­truit la vision sim­pliste et répan­due de sa fonc­tion domes­tique : “Ici, Hit­ler a pas­sé plus d’un tiers de son temps au pou­voir. C’est là que d’im­por­tantes dis­cus­sions et négo­cia­tions poli­tiques ont eu lieu et que des déci­sions cru­ciales ont été prises, cela a conduit aux catas­trophes de la Seconde Guerre mon­diale et de l’Ho­lo­causte, cau­sant la mort de mil­lions de per­sonnes.

 

Plus jamais

Le suc­cès du reloo­king de Hit­ler, créé par ses desi­gners et ses publi­ci­taires, sou­ligne la néces­si­té d’a­dop­ter une posi­tion beau­coup plus cri­tique à l’é­gard des indus­tries qui se concentrent sur l’ac­tua­li­té ou le mode de vie domes­tique, qui peuvent avoir une énorme influence idéo­lo­gique.

Ces der­nières années, les médias occi­den­taux ont flat­té Asma al-Assad, la pre­mière dame de Syrie, et ont décla­ré qu’elle exer­çait une influence raf­fi­née et domes­tique sur son mari. Bien que cer­tains de ces médias, dont le maga­zine Vogue, aient ten­té de sup­pri­mer les traces de ces articles sur Inter­net, les récits conti­nuent d’être publiés avec fier­té sur le site du pré­sident Bachar al-Assad.

Mais nous ne devons pas oublier que der­rière une mai­son, il y a bien plus de ce que l’on voit.