Mons 2015 : une politique de la démesure ?

Pris de fièvre monumentale, les autorités estimèrent en outre judicieux de faire appel à deux célèbres « marques » parmi les bâtisseurs contemporains.

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Beau­coup se sou­vien­dront de l’allocution d’un Elio Di Rupo van­tant son fief à la tri­bune de l’ONU. Devant un par­terre de digni­taires inter­lo­qués (Didier Reyn­ders en tête), le bourg­mestre lan­çait alors un cri du cœur : « Je viens de Mons », rap­pe­lant l’accession pro­chaine de sa cité au rang de capi­tale euro­péenne de la culture. Depuis, plus per­sonne n’eut loi­sir d’échapper à l’enrôlement des fes­ti­vo­crates autour de cet évé­ne­ment atten­du tel une révo­lu­tion cultu­relle au sud du pays. « Je suis mon­tois, et toi ? ».

En ces temps d’hystérie mono­théiste, un détour par la Grèce païenne offre des avan­tages ines­pé­rés quant à l’interprétation de cette actua­li­té poli­ti­co-fes­tive immi­nente. Alors que les sagesses antiques igno­raient la notion de péché tel que nous le conce­vons suite à notre héri­tage judéo-chré­tien, de nom­breux récits mytho­lo­giques nous ren­seignent sur une faute morale épin­glée par les socié­tés poly­théistes : l’Hybris, ce mou­ve­ment fau­tif de dépas­se­ment des limites. Une déme­sure sou­vent sanc­tion­née par Némé­sis (déesse de la juste colère des dieux).

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Ain­si, l’épisode du Mika­do ban­cal d’Arne Quinze aurait jadis mis la puce à l’oreille à nos ancêtres d’Attique ou de Béo­tie. Arne Quinze, ce nou­veau Sisyphe de l’art contem­po­rain, condam­né à recons­truire – sans cesse – une nou­velle struc­ture avant que celle-ci ne s’écroule à son tour.

Cette séquence bur­lesque accom­pa­gnant le lan­ce­ment de Mons 2015 ne consti­tue pour­tant qu’un exemple par­mi tant d’autres. Némé­sis, cette rabat-joie bri­seuse de fête (bri­seuse de grève en pire) semble en effet s’acharner sur la cité du Dou­dou. Les coups du sort se suc­cèdent ; le musée des Beaux-Arts de Mons (BAM) connaît un retard de cinq semaines, met­tant en péril l’exposition inau­gu­rale consa­crée à Vincent Van Gogh. Une tuile venant s’ajouter au des­tin de la future gare-dra­gon (ou libel­lule) de Mons des­si­née par l’architecte espa­gnol et habi­tué de la SNCB San­tia­go Cala­tra­va, dont l’inauguration est d’ores et déjà repor­tée au plus tôt à 2017. Les visi­teurs de Mons 2015 se conso­le­ront avec l’habillement en lampes LED de la pas­se­relle pro­vi­soire vers la ville – un pla­fond recou­vert d’écrans dif­fu­sant cou­leurs et formes abs­traite, sorte de mise en abyme de l’abstraction prin­ci­pale : la gare elle-même.

Pris de fièvre monu­men­tale, les auto­ri­tés esti­mèrent en outre judi­cieux de faire appel à deux célèbres « marques » par­mi les bâtis­seurs contem­po­rains. À côté de Cala­tra­va – déjà cité – Daniel Lie­bes­kind signant le nou­veau Centre des congrès « aus­si majes­tueux qu’un navire à l’assaut des flots » d’après l’hagiographie offi­cielle. « Les deux archi­tectes […] ne sont autres que ceux qui œuvrent au même moment à la recons­truc­tion du Ground Zero, à New York ». Grâce aux fran­chises mon­dia­li­sées de l’architecture, Mons se his­se­rait ain­si au niveau du Big Apple.

Cette poli­tique de l’esbroufe éphé­mère et des cica­trices urbaines durables témoi­gne­rait d’une ville livrée aux poli­tiques hybriques, ayant per­du le sens des réa­li­tés. C’est d’ailleurs la phi­lo­so­phie même des capi­tales euro­péennes de la culture qui fut poin­tée du doigt dans une désor­mais célèbre dia­tribe du Guar­dian : « le prin­cipe des capi­tales euro­péennes de la culture encou­rage les bourg­mestres à rêver à des grands bâti­ments dont ils n’ont pas besoin et qu’ils ne peuvent se per­mettre. L’article sou­ligne, non sans une pointe de sar­casme, que les habi­tants seraient davan­tage enthou­sias­més par l’arrivée du géant sué­dois de l’ameublement low-cost Ikea. Des consi­dé­ra­tions sans-doute bas­se­ment terre-à-terre, à mille lieues des pro­jets d’élus esthètes et vision­naires, aux­quelles s’ajoute la consta­ta­tion d’un centre-ville à l’abandon.

Or, le recours aux star­chi­tectes s’inscrit en réa­li­té dans une stra­té­gie de place-bran­ding (mar­ke­ting ter­ri­to­rial) dans laquelle le pro­jet archi­tec­tu­ral n’est pas appré­hen­dé comme l’objet d’une démarche de concep­tion répon­dant à un besoin réel, mais plu­tôt comme une stra­té­gie mar­ke­ting glo­bale.

À tra­vers Mons 2015, c’est à l’échelle de la ville et de son hin­ter­land (la « grande-Diru­pie ») que s’opère le pro­ces­sus de mise-en-marque. Une stra­té­gie ris­quant au pas­sage de concur­ren­cer les efforts de bran­ding entre­pris par la Région wal­lonne (par­mi ceux-ci : la marque Wallonia.be lan­cée en 2013, alors pré­sen­tée comme « vec­teur de mobi­li­sa­tion et de cohé­rence dans le cadre de la visi­bi­li­té de la région, qu’elle soit éco­no­mique, tou­ris­tique ou cultu­relle »).

Der­rière Mons 2015, les attentes sont donc immenses. Peu connue au-delà de nos fron­tières, l’objectif éco­no­mique et poli­tique est de faire figu­rer dura­ble­ment la cité du Dou­dou sur la map­pe­monde des inves­tis­seurs et tou­ristes cultu­rels étran­gers. Après Google, IBM et Micro­soft, qui offrent déjà un par­fum de glo­ba­li­sa­tion à la Digi­tal Inno­va­tion Val­ley mon­toise, les poin­tures « ban­kables » de l’architecture doivent appo­ser un sceau de cré­di­bi­li­té au sta­tut de pôle cultu­rel mon­dial rêvé par cette ville de moins de 100.000 âmes.

Mais ce boost de noto­rié­té offert par l’éphémère sta­tut de capi­tale euro­péenne sup­pose une offre cultu­relle anti­ci­pant sur une réelle demande locale et étran­gère. En tour­nant la page des couacs ini­tiaux, les auto­ri­tés mon­toises devront ain­si rapi­de­ment étouf­fer les soup­çons d’Hybris en véri­fiant le bien-fon­dé des inves­tis­se­ments avant que Némé­sis ne fasse rétrac­ter les fer­vents bâtis­seurs à l’intérieur des limites fran­chies, lais­sant alors le champ libre à Momos – divi­ni­té mineure de la raille­rie.

Nico­las Bay­gert

Source de l’ar­ticle : Blog de la revue nou­velle