Noam Chomsky, que faut-il savoir pour agir ?

Ques­tions posées en mai 2010, lors de la visite de Noam CHOMSKY au Col­lège de France

 

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(pho­to : Daniel Mer­met)

Est-ce que le bon sens suf­fit ? Non, le bon sens peut se trom­per. Alors, donc il fau­drait tout savoir avant d’agir ? Mais alors il faut s’en remettre au savant, mais com­ment avoir confiance dans le savoir du savant ? Que peut le bon sens ? Que peut la connais­sance scien­ti­fique ? Autant de ques­tions posées en mai 2010, lors de la visite de Noam CHOMSKY au Col­lège de France, à l’invitation de Jacques BOUVERESSE.

Un dia­logue sti­mu­lant en exclu­si­vi­té pour nos AMG !

Un entre­tien de Daniel Mer­met, mon­tage de Giv Anque­til.

Cet entre­tien a été publié dans la revue Agone (2010).

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Numé­ro 44 de la revue AGONE : “Ratio­na­li­té, véri­té et démo­cra­tie” Coor­di­na­tion Jean-Jacques Rosat Ce numé­ro est issu du col­loque « Ratio­na­li­té, véri­té et démo­cra­tie – Ber­trand Rus­sell, George Orwell, Noam Chom­sky », orga­ni­sé au Col­lège de France le ven­dre­di 28 mai 2010.

L’habitude de fon­der les opi­nions sur la rai­son, quand elle a été acquise dans la sphère scien­ti­fique, est apte à être éten­due à la sphère de la poli­tique pra­tique. Pour­quoi un homme devrait-il jouir d’un pou­voir ou d’une richesse excep­tion­nels uni­que­ment parce qu’il est le fils de son père ? Pour­quoi les hommes blancs devraient-ils avoir des pri­vi­lèges refu­sés à des hommes de com­plexions dif­fé­rentes ? Pour­quoi les femmes devraient-elles être sou­mises aux hommes ? Dès que ces ques­tions sont auto­ri­sées à appa­raître à la lumière du jour et à être exa­mi­nées dans un esprit ration­nel, il devient très dif­fi­cile de résis­ter aux exi­gences de la jus­tice, qui réclame une dis­tri­bu­tion égale du pou­voir poli­tique entre tous les adultes.

Ber­trand Rus­sell (1961)

SOMMAIRE

Édi­to­rial, Jacques Bou­ve­resse

Rus­sell, Orwell, Chom­sky : une famille de pen­sée et d’action, Jean-Jacques Rosat

Pour­quoi asso­cier les noms de Rus­sell, Orwell et Chom­sky ? Quelles paren­tés y a‑t-il entre leurs pen­sées mais aus­si entre leurs enga­ge­ments mili­tants res­pec­tifs ? Quel genre de lumières pou­vons-nous espé­rer d’eux sur le thème « Ratio­na­li­té, véri­té et démo­cra­tie » ? Il est lar­ge­ment admis que les tyran­nies s’appuient sur le men­songe et les pré­ju­gés, et que la démo­cra­tie sup­pose l’existence d’un espace public des rai­sons où s’affrontent paci­fi­que­ment des citoyens éclai­rés. Mais il est lar­ge­ment admis aus­si que le savoir confère habi­tuel­le­ment à celui qui le pos­sède une supé­rio­ri­té et une auto­ri­té sur celui qui ne le pos­sède pas. Le rela­ti­visme, nous dit-on, garan­tit le droit des domi­nés et des mino­ri­tés à défendre leur propre vision du monde. Certes, il peut arri­ver qu’il leur offre tem­po­rai­re­ment une pro­tec­tion effi­cace. Mais, fon­da­men­ta­le­ment, il est contra­dic­toire avec tout pro­jet d’émancipation car il dépos­sède les domi­nés des armes de la cri­tique.

La véri­té peut-elle sur­vivre à la démo­cra­tie ?, Pas­cal Engel

L’une des rai­sons pour les­quelles la véri­té et la démo­cra­tie ne semblent pas faire bon ménage est qu’on a ten­dance à confondre, d’une part, la liber­té d’opinion et de parole avec l’égale véri­té des opi­nions, ce qui revient à adop­ter une forme de rela­ti­visme, et, d’autre part, la règle de majo­ri­té avec une règle de véri­té, ce qui revient à adop­ter une forme de théo­rie de la véri­té comme consen­sus. Parce que la démo­cra­tie libé­rale repose sur le prin­cipe de la plu­ra­li­té des valeurs et sur la neu­tra­li­té axio­lo­gique, on a ten­dance à pen­ser qu’elle exige de trai­ter toutes les opi­nions comme éga­le­ment res­pec­tables et, moyen­nant une confu­sion de plus, comme éga­le­ment vraies. Parce que la démo­cra­tie sup­pose la règle selon laquelle, en matière de déci­sions, la majo­ri­té doit l’emporter, on sup­pose que les opi­nions majo­ri­taires ont le plus de chances d’être vraies, et qu’elles sont vraies parce qu’elles sont celles de la majo­ri­té.

Tout ça n’est pas seule­ment théo­rique. Notes sur la pra­tique d’une poli­tique édi­to­riale, Thier­ry Dis­ce­po­lo

Comme pro­duc­teur de « pro­pa­gande », le métier d’éditeur tient une posi­tion para­doxale par bien des aspects. D’un côté, sa marque est bien visible sur le pro­duit « livre » ; de l’autre, on est en droit de se deman­der ce qu’il fait. L’éditeur n’est ni l’auteur, qui a écrit le livre, ni l’imprimeur, qui l’a fabri­qué. Pour une part, il est res­pon­sable de la mise en cir­cu­la­tion de mil­liers de phrases ; pour une autre, il ne peut en récla­mer la pater­ni­té – il ne les a pas écrites. Quelle légi­ti­mi­té cet inter­mé­diaire a‑t-il de reven­di­quer les idées que portent les livres ins­crits à son cata­logue ? Parce que, sans son tra­vail, de telles idées ne pour­raient être ­sor­ties de l’anonymat ? On don­ne­ra quelques élé­ments de réponse à ces ques­tions à par­tir de la posi­tion spé­ci­fique de l’éditeur, un métier qui mêle ­indis­so­cia­ble­ment l’argent et les idées.

Ber­trand Rus­sell, la science, la démo­cra­tie et la « pour­suite de la véri­té », Jacques Bou­ve­resse

Ber­trand Rus­sell est convain­cu qu’une appli­ca­tion stricte, par tout le monde, du prin­cipe selon lequel on doit s’efforcer de ne croire, autant que pos­sible, que des choses vraies ou qui du moins ont des chances rai­son­nables d’être vraies, si elle intro­dui­rait assu­ré­ment des chan­ge­ments impor­tants dans la vie sociale et poli­tique, n’aurait pas le genre de consé­quences catas­tro­phiques que l’on pré­dit géné­ra­le­ment. L’illusion et le men­songe ne sont peut-être pas indis­pen­sables à la vie en socié­té à un degré aus­si éle­vé qu’on le croit la plu­part du temps. Ils ne devraient en tout cas pas l’être dans des socié­tés qui ont la pré­ten­tion d’être réel­le­ment démo­cra­tiques.

La soif de pou­voir tem­pé­rée par l’auto-aveuglement, Noam Chom­sky

Tra­duit de l’anglais par Clé­ment Petit­jean

Les doc­trines du ratio­na­lisme éco­no­mique qui, depuis une géné­ra­tion, consti­tuent le dis­cours domi­nant dans les socié­tés avan­cées ont façon­né les poli­tiques menées, mais elles l’ont fait de manière sélec­tive : une recette pour les plus faibles, une autre radi­ca­le­ment dif­fé­rente pour les puis­sants – en somme comme par le pas­sé. Il ne semble pas injuste de dire que cette domi­na­tion ne reflète ni une quel­conque ratio­na­li­té ni un atta­che­ment à la véri­té, mais plu­tôt un enga­ge­ment en faveur des pri­vi­lèges et du pou­voir. Les consé­quences sont imman­quables. Alors qu’ils paraissent très riches en com­pa­rai­son des autres pays, les États-Unis sont en train de revê­tir cer­taines des carac­té­ris­tiques struc­tu­relles des anciennes colo­nies, qui ont typi­que­ment des sec­teurs incroya­ble­ment pros­pères et pri­vi­lé­giés au milieu d’un océan de souf­france et de misère.

Dia­logue sur la science et la poli­tique, Jacques Bou­ve­resse et Noam Chom­sky (entre­tien avec Daniel Mer­met)

Que peut le bon sens com­pa­ré à ce que peut peut-être la connais­sance scien­ti­fique ? Noam Chom­sky a rap­pe­lé que le pro­grès des sciences a ame­né à se rendre compte que le bon sens, ou sens com­mun, pou­vait se trom­per de façon spec­ta­cu­laire. La même chose n’est-elle pas sus­cep­tible de se pas­ser en matière morale et poli­tique ? Après tout, le sens com­mun un peu édu­qué ne peut-il suf­fire pour nous pro­cu­rer les lumières dont nous avons besoin pour l’action ? Pierre Bour­dieu était évi­dem­ment convain­cu que la connais­sance pro­cu­rée par les sciences sociales est fina­le­ment la seule qui soit sus­cep­tible de nous per­mettre de com­prendre réel­le­ment les méca­nismes qui engendrent l’inégalité, l’injustice, l’oppression, etc. [Jacques Bou­ve­resse se sou­vient] d’avoir pris la défense de Noam Chom­sky, au moins une fois, devant Bour­dieu, parce que Chom­sky avait écrit que com­prendre com­ment opèrent ces méca­nismes d’assujettissement et d’oppression qui engendrent l’inégalité et l’injustice n’est pas très dif­fi­cile ; il suf­fit d’un peu de bon sens, de psy­cho­lo­gie – et de cynisme, ajou­tait-il.

LA LEÇON DES CHOSES

À pro­pos de la « pen­sée (anti-)68 » selon Serge Audier, Alexan­der Zevin

Tra­duit de l’anglais par Clé­ment Petit­jean

Pré­sen­té par Phi­lippe Oli­ve­ra

Racisme, sexisme et mépris de classe, Wal­ter Benn Michaels

Tra­duit de l’anglais par Nata­cha Cau­vin

Notes prises en décembre 1981 et jan­vier 1982 lors des réunions à la CFDT et des confé­rences de presse en sou­tien à Soli­dar­nosc, Pierre Bour­dieu
Pré­sen­té par Franck Pou­peau et Thier­ry Dis­ce­po­lo

HISTOIRE RADICALE

Au-delà du mar­xisme, de l’anarchisme et du libé­ra­lisme : le par­cours scien­ti­fique et révo­lu­tion­naire de Bru­no Riz­zi, Pao­lo Sen­si­ni

Tra­duit de l’italien par Miguel Chue­ca

Pré­sen­té par Charles Jac­quier


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Noam Chom­sky, leçons fran­çaises

Le New York Times l’a bap­ti­sé « le plus grand intel­lec­tuel vivant » et la revue Forei­gn Poli­cy « l’intellectuel le plus influent de la pla­nète ». Noam Chom­sky, 81 ans, lin­guiste, cri­tique radi­cal de l’impérialisme amé­ri­cain et des dys­fonc­tion­ne­ments de la pre­mière démo­cra­tie du monde, figure tuté­laire de la gauche alter­mon­dia­liste, a posé le week-end der­nier ses bagages dans l’Hexagone. Une petite halte de quatre jours, au cours de laquelle il a enchai­né les inter­ven­tions au pas de course : confé­rence au CNRS sur la lin­guis­tique, débat avec le grand public à la Mutua­li­té, ren­contre avec les syn­di­ca­listes fran­çais a la Mai­son des métal­los, le tout enca­dré par deux leçons au pres­ti­gieux Col­lège de France, dont il était l’invité.

Cette visite – sa pre­mière en France depuis trente ans – n’a pas lais­sé indif­fé­rent. Pour faire face à l’affluence, le Col­lège de France avait excep­tion­nel­le­ment pré­vu une retrans­mis­sion en direct de sa confé­rence sur Inter­net. Obli­gé de fer­mer ses grilles une fois le grand amphi­théâtre rem­pli, il a offert aux 420 « pri­son­niers volon­taires » un pique-nique gra­tuit, trans­for­mant l’élégante cour pavée du col­lège en sit-in esti­val. À la Mutua­li­té, les 1800 places (ven­dues 18 €) se sont, elles aus­si, arra­chées comme des petits pains. « Tout était com­plet depuis plus de trois semaines », note Sophie Durand, char­gée de l’organisation pour Le Monde diplo­ma­tique. À la tri­bune, Daniel Mer­met, ani­ma­teur de l’émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter, jubile : « Seuls le dalaï-lama et Sœur Emma­nuelle ont fait mieux ! »

Depuis une dizaine d’années, Noam Chom­sky goutte les fruits d’un enga­ge­ment ancien. Né en 1928 dans une famille juive laîque de mili­tants de gauche liber­taires et socia­listes, l’homme a gran­di en contem­plant les désastres humains cau­sés par la Grande Dépres­sion. Deve­nu pro­fes­seur de lin­guis­tique au Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT), il acquiert dans les années 1950 une recon­nais­sance mon­diale pour ses tra­vaux sur la « gram­maire géné­ra­tive », qui pos­tule que les struc­tures du lan­gage sont innées. À par­tir des années 1960, il s’engage sur le ter­rain poli­tique : dénon­cia­tion de l’impérialisme mili­taire des États-Unis (Viet­nam, Cuba, Amé­rique latine, puis Irak), cri­tique du néo­li­bé­ra­lisme et de la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie qui place « le pro­fit avant l’homme » (titre de l’un de ses livres). De l’intérieur, il s’attaque aus­si aux fonc­tion­ne­ments des démo­cra­ties, cri­tique l’influence des milieux d’affaires sur les élec­tions et sur la scène média­ti­co-intel­lec­tuelle. Les atten­tats du 11-Sep­tembre et l’enlisement amé­ri­cain en Irak ont, depuis, fait mal­gré eux sa noto­rié­té. « Ces évé­ne­ments ont ouvert les yeux des Amé­ri­cains sur l’extérieur, recon­nait-il. Ils se sont mis a essayer de com­prendre pour­quoi le monde les détes­tait autant. » Depuis, Noam Chom­sky est deve­nu un globe-trot­ter, sans doute le pre­mier cas d’un type nou­veau : l’intellectuel du « vil­lage mon­dial ».

Si Noam Chom­sky a atteint une sta­ture inter­na­tio­nale, sus­ci­tant des cri­tiques aus­si âpres que les siennes, un petit vil­lage gau­lois résiste a cette vague de fond : la France. « Il existe un désac­cord très pro­fond entre Chom­sky et la France, ana­lyse Jean Bric­mont, qui a coor­don­né le volu­mi­neux Cahier de L’Herne consa­cré à l’Américain[[ Chom­sky, 356 p., 39 euros]]. D’abord parce qu’il fait réfé­rence à des notions comme la véri­té et l’objectivité qui ont été liqui­dées de la scène phi­lo­so­phique, ensuite parce que son natu­ra­lisme et son maté­ria­lisme heurtent à la fois l’héritage catho­lique et la tra­di­tion des sciences humaines, enfin son atti­tude libé­rale et sa défense radi­cale de la liber­té d’expression ne sont pas com­prises ici, comme l’a mon­tré l’affaire Fau­ris­son. » En 1980, l’affaire Fau­ris­son avait en effet fait cou­ler beau­coup d’encre, Chom­sky ayant pris la défense d’un néga­tion­niste notoire au nom de la liber­té d’expression. « Une posi­tion très amé­ri­caine, com­mente Jean Bric­mont, dont le sou­ve­nir s’estompe mais qui l’a dura­ble­ment éloi­gné de la scène fran­çaise. » Que pen­ser alors de l’effervescence de ces der­niers jours ? « Beau­coup de gens aiment Chom­sky parce que Chom­sky n’aime pas Bush, mais cela reste très super­fi­ciel. Comme phi­lo­sophe, Chom­sky n’est pas com­pris. »

Au cours de sa visite, l’intellectuel a d’ailleurs lais­sé la dis­pute phi­lo­so­phique à ses quelques amis phi­lo­sophes fran­çais. Au Col­lège de France, Jean-Jacques Rosat a sou­li­gné la paren­té de Chom­sky avec George Orwell et Ber­trand Rus­sell, tous trois ins­crits dans un cou­rant phi­lo­so­phique ratio­na­liste inquiet de l’abandon par les cou­rants rela­ti­vistes de la réfé­rence a la véri­té : « Si la véri­té n’existe plus, l’individu n’a plus rien pour légi­ti­mer sa révolte. » Jacques Bou­ve­resse a plai­dé que la science consti­tuait tou­jours « un modèle » pour la recherche de la véri­té, fût-elle phi­lo­so­phique. En ligne de mire, les tenants de l’herméneutique comme du post­mo­der­nisme et, pêle-mêle, Hei­deg­ger et Ror­ty, Rawls et Haber­mas. On pour­ra juger la liste un peu longue et bien hété­ro­clite…

Chom­sky s’est, lui, concen­tré sur sa cri­tique du sys­tème éco­no­mique et de la poli­tique amé­ri­caine, dénon­çant la « reli­gion du mar­ché » et la faillite de l’« ortho­doxie éco­no­mique » ren­due mani­feste par la récente crise. Sans effets de manches, d’une voix tou­jours posée, il a poin­té les méfaits d’un sys­tème éco­no­mique qui « consi­dère l’altruisme comme une patho­lo­gie », « un sys­tème qui n’est pas capi­ta­liste, car dans le capi­ta­lisme celui qui fait de mau­vaises affaires en paye les consé­quences, alors que, là, les pro­fits sont pri­vés et les pertes publiques ». Il a aus­si par­ta­gé son inquié­tude devant la menace de « des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale », accu­sant les milieux d’affaires amé­ri­cains de cher­cher à la faire pas­ser pour « un canu­lar libé­ral », afin de « pour­suivre leur recherche des pro­fits à court terme ».

Face à une démo­cra­tie déce­vante, mais tou­jours néces­saire, Chom­sky s’est mon­tré clair sur les moyens de la contes­ta­tion : « non-vio­lence », « édu­ca­tion », « mobi­li­sa­tion popu­laire ». « Recou­rir à la vio­lence revien­drait à accep­ter le champ de bataille que votre oppo­sant pré­fé­ré. » Opti­miste, il a aus­si noté les pro­grès déjà accom­plis. « Le monde est bien plus civi­li­sé qu’il y a cin­quante ans. Aux Etats-Unis, il existe un débat impen­sable il y a quelques années. »

Uto­pisme, uni­la­té­ra­lisme ou, au contraire, luci­di­té et hau­teur de vue ? Cha­cun juge­ra en fonc­tion de son ana­lyse des inéga­li­tés mon­diales. Le public venu à sa ren­contre est quant à lui conquis. « Ce que j’apprécie, c’est sa cri­tique fon­dée sur le res­pect de l’individu », par­tage Car­los Acos­ta, 46 ans, artiste peintre mexi­co-amé­ri­cain. Sœur Marie-Thé­rèse, 78 ans, qui fut pro­vin­ciale des Domi­ni­caines de la Pré­sen­ta­tion et coor­di­na­trice Jus­tice et Paix pour son ordre, consonne à « sa cri­tique d’ensemble, de la guerre en Irak aux consé­quences du néo­li­bé­ra­lisme ». L’écoute atten­tive des jour­na­listes de la presse anglo­saxonne basés à Paris, ras­sem­blés ven­dre­di soir pour une ren­contre convi­viale, a lais­sé, elle, trans­pa­raître un res­pect cer­tain pour le plus intran­si­geant de ses cri­tiques. Quoi qu’il en soit de ses ana­lyses, Chom­sky reste un adver­saire avec lequel on peut par­ler.

Élo­die Mau­rot

La Croix, 03/06/2010


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Noam Chom­sky à Paris

Pour la 1ère fois depuis 25 ans, l’intellectuel amé­ri­cain Noam Chom­sky est venu à Paris pour une série de confé­rences, notam­ment dans l’enceinte pres­ti­gieuse du Col­lège de France. Dès les années 1950, ses tra­vaux ont révo­lu­tion­né la lin­guis­tique et du même coup la phi­lo­so­phie et la psy­cho­lo­gie puisque la pen­sée passe par le lan­gage. Excu­sez du peu ! À 81 ans, il est aus­si connu à tra­vers le monde comme le cri­tique le plus radi­cal du capi­ta­lisme et de l’impérialisme. Durant 4 jours, celui qui est désor­mais pro­fes­seur émé­rite au très renom­mé Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy de Bos­ton a pu échan­ger avec un public venu nom­breux. À chaque fois, les salles étaient combles.

Dans la lignée de son men­tor, le mathé­ma­ti­cien et phi­lo­sophe bri­tan­nique Ber­trand Rus­sell (1872 – 1970) et aux côtés de son grand ami l’historien amé­ri­cain Howard Zinn[[http://www.atheles.org/trouver?main=recherche&ref_editeur=1&cherche=zinn&go=Chercher]] (1922 – 2010), Noam Chom­sky par­ti­cipe dans les années 1960 à la cam­pagne qui se déve­loppe dans les cam­pus amé­ri­cains contre la des­truc­tion par les États-Unis du Viet­nam du Sud, puis du Nord, du Laos, puis du Cam­bodge. Avec cet enga­ge­ment, la tra­jec­toire de sa vie devait chan­ger à jamais. « En rai­son de ma déci­sion, je me pré­pa­rais à pas­ser du temps en pri­son »[[Chom­sky, les médias et les illu­sions néces­saires, 167’, un film de M. ACHBAR et P. WINTONICK, 1993 ; http://www.google.fr/search?q=les+illusions+n%C3%A9cessaires&hl=fr&client=firefox‑a&hs=GbP&tbo=s&rls=org.mozilla:fr:official&tbs=vid:1,dur:l&prmd=v&source=lnt&ei=-xoGTJj0BMeN4gb44ZzkDA&sa=X&oi=tool&resnum=3&ct=tlink&ved=0CBIQpwU]], se sou­vient l’intellectuel conscient du sort réser­vé aux citoyens qui pro­testent contre la poli­tique étran­gère de la pre­mière super­puis­sance.

Depuis, Noam Chom­sky conti­nue. Il a, dans les années 1970, ten­té d’enrayer les mas­sacres com­mis au Timor Orien­tal par les troupes indo­né­siennes avec l’appui des États-Unis et de l’Europe. Il a fait de même contre les guerres menées par l’Amérique de Car­ter puis de Rea­gan en Amé­rique cen­trale jusqu’au début des années 1990. Sans oublier son oppo­si­tion à la poli­tique amé­ri­caine en Amé­rique du Sud qui consis­tait a fomen­ter des coups d’États et à sou­te­nir des dic­ta­tures d’extrême-droite. Les guerres dites « huma­ni­taires » – le Koso­vo en 1999, l’Irak en 1991 et depuis 2003, l’Afghanistan depuis 2001 – sont pour Noam Chom­sky l’occasion de renou­ve­ler ses cri­tiques sur « la res­pon­sa­bi­li­té des intel­lec­tuels »[[The Res­pon­si­bi­li­ty of Intel­lec­tuals, The New York Review of Books, Februa­ry 23, 1967]] qui sou­tiennent de telles entre­prises.

Sa der­nière visite en Europe avait été effec­tuée aux Pays-Bas. Il était venu débattre avec le cham­pion local du néo­li­bé­ra­lisme, Fritz Bol­ken­stein. Ce der­nier pris ses jambes à son cou au cours de l’échange sous l’œil amu­sé des caméras[[Voir : Chom­sky, les médias et les illu­sions néces­saires]]. C’était au début des années 1990. C’est dire si l’intellectuel amé­ri­cain était atten­du en France ! La venue de Chom­sky, à l’invitation du Col­lège de France, a été pré­pa­rée depuis le prin­temps 2009 par les phi­lo­sophes Jacques Bou­ve­resse et Jean-Jacques Rosat, tous deux liés aux édi­tions Agone[[ http://www.atheles.org/trouver?main=recherche&ref_editeur=1&cherche=chomsky&go=Chercher]], le prin­ci­pal édi­teur fran­çais de l’intellectuel amé­ri­cain. Puis, les inter­ven­tions se sont étof­fées avec le ren­fort du Monde Diplo­ma­tique, de son asso­cia­tion de lec­teurs et de l’équipe de Là-bas si j’y suis, émis­sion quo­ti­dienne de repor­tage sur France Inter.

Le public, très large, s’est pres­sé pour écou­ter le cher­cheur amé­ri­cain. On pou­vait notam­ment y recon­naître de nom­breux mili­tants des droits humains (Gisèle Hali­mi et son mari…), des syn­di­ca­listes (Annick Cou­pé…), de rares poli­tiques (Yves Cochet), ain­si que des membres des asso­cia­tions Attac (Susan George) et Acri­med. En effet, l’association de cri­tique des médias a pris, ces der­nières années, la défense de Noam Chom­sky à plu­sieurs reprises[[http://www.acrimed.org/article1416.html]] car ce der­nier fait l’objet d’attaques régu­lières de la part du cercle res­treint des édi­to­ria­listes [[Voir l’encadré : L’Opep des édi­to­ria­listes conti­nue de sévir]]. Cer­tains d’entre-eux n’hésitent pas à uti­li­ser contre lui l’affaire du néga­tion­niste Fau­ris­son, dont Chom­sky avait défen­du la liber­té d’expression et sur­tout pas les idées elles-mêmes. Un point qu’explique très bien le film réa­li­sé à l’initiative de Daniel Mer­met, le pro­duc­teur de Là-bas si j’y suis[[Chomsky & Cie, 112’, Les Mutins de Pan­gée, 2007]].

L’affaire Fau­ris­son et ses suites

En 1978, Le Monde donne une tri­bune au sinistre Robert Fau­ris­son qui pro­voque un tol­lé bien légi­time à la suite duquel l’auteur néga­tion­niste est obli­gé de quit­ter son poste à l’université de Lyon 2. Chom­sky avec d’autres intel­lec­tuels signent une péti­tion pour défendre la liber­té d’expression, au motif qu’elle ne peut être conçue comme auto­ri­sant uni­que­ment les opi­nions avec les­quelles nous sommes d’accord. Puis, Chom­sky écri­ra un texte de sept pages déve­lop­pant cette concep­tion. Il ser­vi­ra, sans que Chom­sky en soit infor­mé, de pré­face à un livre de Fau­ris­son ! L’universitaire amé­ri­cain est en total désac­cord avec les posi­tions de Fau­ris­son, mais pour lui, « dis­cu­ter les posi­tions des néga­tion­nistes c’est déjà les recon­naître et perdre ain­si son huma­ni­té. » L’affaire Fau­ris­son et l’intervention de Chom­sky se déploient à une période étrange où appa­raît le néo-nazisme en Europe. De son côté, l’intelligentsia fran­çaise rompt avec son sou­tien au mou­ve­ment ouvrier et tiers-mon­diste pour se foca­li­ser sur « l’anti-totalitarisme », en par­ti­cu­lier à tra­vers les Nou­veaux phi­lo­sophes, Fran­çois Furet et des médias comme Esprit et Le Nou­vel Obser­va­teur. Ils entre­ront tous dans la polé­mique avec Chom­sky.

De ces débats se dégage sans conteste Pierre Vidal-Naquet, célèbre intel­lec­tuel anti-colo­nial et impo­sante figure morale. Il fera preuve d’une rare rec­ti­tude dans son oppo­si­tion à Chom­sky, par­ta­geant sa posi­tion sur la liber­té d’expression, mais lui repro­chant ver­te­ment ses erreurs : prin­ci­pa­le­ment, celles de n’avoir pas écou­té les mises en garde à l’égard de Fau­ris­son et de n’avoir pas recon­nu s’être trom­pé. L’affaire Fau­ris­son sera ensuite constam­ment agi­tée pour dis­cré­di­ter Chom­sky.

Qu’était venu écou­ter ce public ? Un intel­lec­tuel qui nour­rit sa pen­sée d’un réseau inter­na­tio­nal sans équi­valent d’universitaires, syn­di­ca­listes, défen­seurs des droits de l’Homme, jour­na­listes, etc. Si bien que cha­cun de ses livres s’appuie sur de très nom­breuses réfé­rences, enquêtes de ter­rains ou tra­vaux de recherche. Il s’intéresse aux sys­tème de contrôle des popu­la­tions uti­li­sés par les élites poli­tiques et éco­no­miques dans les socié­tés démo­cra­tiques. Après avoir mis en évi­dence le rôle des intel­lec­tuels, il a aus­si, avec l’économiste Edward Her­mann, éta­bli un « modèle de pro­pa­gande » dans lequel s’insère les médias,. Ces der­niers dif­fusent ain­si, sans que soit exer­cée sur eux une contrainte directe, des idéo­lo­gies favo­rables aux élites. Quel mode d’action conseille-t-il ? Pour lui, il est du devoir de tout citoyen d’orienter son gou­ver­ne­ment (ne serait-ce que par le vote, ou mieux encore : par le mili­tan­tisme). Pour Chom­sky, qui a été l’invité d’honneur de l’assemblée géné­rale d’Amnesty Inter­na­tio­nal en 2006, les intel­lec­tuels qui condamnent sans aucun risque les exac­tions de gou­ver­ne­ments étran­gers, sur lequel les moyens de pres­sion sont très res­treints, sont incon­sé­quents.

Il ne s’agit donc pas d’un hasard si le nom de Chom­sky n’apparaît que très rare­ment dans les médias fran­çais. « Il est à bien des égards, pour reprendre le mot fameux de Sartre dans Les mains sales_ : “Non récu­pé­rable”, a sou­li­gné le 29 mai le direc­teur du _Monde Diplo­ma­tique, Serge Hali­mi, devant une salle de la Mutua­li­té très récep­tive. “Non récu­pé­rable” car il s’en prend au cœur du sys­tème, à son moteur. Ce que le sys­tème fait et pour qui il le fait — non pas ce qu’il dit qu’il fait ; non pas ses bonnes inten­tions pro­cla­mées. “Non récu­pé­rable” parce que Noam Chom­sky s’en prend au cler­gé sécu­lier de ce sys­tème, les intel­lec­tuels de pou­voir et […] les médias de masse. “Non récu­pé­rable” enfin parce que tout cela Chom­sky le fait sans emphase, sans éle­ver la voix, sans se ber­cer de mots mais en énon­çant des faits, des dates, des noms. »

Tout au long de son escale fran­çaise, Noam Chom­sky s’est employé a faire par­ta­ger sa vision sur la crise actuelle : elle n’a pas mis fin à la foi aveugle que placent nos diri­geants dans « les mar­chés », aux mains des ins­ti­tu­tions finan­cières, ins­ti­tuant ain­si un « Sénat vir­tuel » qui inva­lide en temps réel toutes poli­tiques de jus­tice sociale. « Il existe un chan­ge­ment de pou­voir dans le monde, […] pour­suit-il. Il s’agit d’un dépla­ce­ment allant de la main d’œuvre mon­diale vers le capi­tal trans­na­tio­nal, ce dépla­ce­ment s’étant net­te­ment inten­si­fié pen­dant les années de néo­li­bé­ra­lisme. Le coût en est très lourd, y com­pris pour les tra­vailleurs amé­ri­cains qui sont vic­times de la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie et de la délo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion et qui ne par­viennent à main­te­nir leurs reve­nus qu’en s’endettant et en créant des bulles. »[[http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2010 – 05 – 31-Chom­sky]]

Ren­con­trant des syn­di­ca­listes de la CGT et de Sud-Soli­daire dans la salle des Métal­los, haut lieu du mili­tan­tisme à Paris, le 30 mai, il a racon­té com­ment il en était venu à adhé­rer au syn­di­cat liber­taire Indus­trial Wor­kers of the World, il y a de cela une soixan­taine d’années : « Il n’y a aucune rai­son pour que les sala­riés ne prennent pas les leviers de com­mandes sur leur lieu de tra­vail », a‑t-il sou­li­gné. « Pour chan­ger la donne, il fau­drait vrai­ment for­mer un syn­di­cat réunis­sant les tra­vailleurs du monde entier » [[Ecou­tez : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1944

Ecou­tez, aus­si : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1947]], a‑t-il alors décla­ré en réponse à une ques­tion de Domi­nique Mal­vaux (Sud-Rail Paris St Lazare) sur l’intérêt de lier luttes de cor­po­ra­tion – che­mi­note en l’occurrence – et lutte en faveur des tra­vailleurs sans-papiers.

Le moment le plus fort de la visite était sans aucun doute la jour­née d’étude au Col­lège de France, le 28 mai der­nier. Le col­loque s’est dérou­lé autour du thème : « Ratio­na­li­té, véri­té et démo­cra­tie : Ber­trand Rus­sell, George Orwell, Noam Chom­sky »[[http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/phi_lan/colloques.htm]]. Don­nant le ton, Jean-Jacques Rosat[[http://www.atheles.org/trouver?main=recherche&ref_editeur=1&cherche=rosat&go=Chercher]], maître de confé­rences au Col­lège de France, a déplo­ré l’existence d’« un cou­rant de pen­sée qui domine la scène intel­lec­tuelle et qui vou­drait que la véri­té soit quelque chose de rela­tif. Or, ce rela­ti­visme dépos­sède les domi­nés des armes de la cri­tique intel­lec­tuelle ». « En adop­tant cette croyance, les intel­lec­tuels suivent leur pente natu­relle : ser­vir le pou­voir », com­plé­te­ra un peu plus tard Noam Chom­sky. Comme Ber­trand Russell[[http://www.russfound.org/]], Georges Orwell[[http://www.atheles.org/trouver?main=recherche&ref_editeur=1&cherche=orwell&go=Chercher]] et Noam Chom­sky se fondent sur le ratio­na­lisme des Lumières, qui prô­nait l’observation et non l’appui sur la croyance, pour trou­ver le vrai.

Il faut en effet être vigi­lant, sou­ligne Jacques Bou­ve­resse : « Rus­sell, et c’est un point sur lequel Orwell est entiè­re­ment d’accord avec lui, sou­tient que, si nous aban­don­nons l’idée de la véri­té objec­tive, […] nous nous expo­sons à des catas­trophes de la pire espèce, dont les exemples les plus spec­ta­cu­laires ont été four­nis par les grandes dic­ta­tures du XXe siècle. » Une ques­tion que ne doivent donc pas lâcher les mili­tants qui veulent le plein accom­plis­se­ment de la démo­cra­tie. « Tout comme Rus­sell et Orwell, aux­quels il se réfère expli­ci­te­ment, Chom­sky est convain­cu qu’au nombre des batailles poli­tiques à la fois les plus impor­tantes et les plus dif­fi­ciles à gagner, étant don­né les moyens de plus en plus déme­su­rés [dont] l’adversaire [dis­pose], figure celle qui vise d’abord à faire recon­naître des faits qu’il a tout inté­rêt à tra­ves­tir ou à dis­si­mu­ler », pour­suit celui qui tient au Col­lège de France la chaire de Phi­lo­so­phie du lan­gage et de la connais­sance.

Depuis les années 1960 Noam Chom­sky a été sur tous les fronts, sans jamais bais­ser les bras. Inter­ro­gé il y a deux ans pour savoir s’il nour­ris­sait quelque regret. Celui-ci répon­dit : « J’aurais aimé en faire plus, beau­coup plus. »

« L’OPEP des édi­to­ria­listes » conti­nue de sévir
La figure de Noam Chom­sky sert de pun­ching ball aux édi­to­ria­listes qui mono­po­lisent l’opinion et en déli­mitent très scru­pu­leu­se­ment les contours. Ain­si, Ber­nard-Hen­ri Lévy qua­li­fie Noam Chom­sky de « maniaque du néga­tion­nisme » dans son essai Ce grand cadavre à la ren­verse (Gras­set, octobre 2007). « Il compte beau­coup, mais il est un petit peu din­go quand même non ? », fai­sait mine de s’interroger Franz-Oli­vier Gies­bert dans l’émission Culture et dépen­dances (France 3, 26/11/03). Et que dire de Phi­lippe Val ? Avant sa pro­mo à la tête de France Inter, il débu­tait une série de trois édi­to sur l’intellectuel amé­ri­cain en avouant : « Je ne connais pas grand-chose de Noam Chom­sky » avant d’apporter tout en modé­ra­tion une pièce au dos­sier d’instruction média­tique : « Il est l’un de ces Amé­ri­cains qui détestent le plus l’Amérique, et l’un de ces Juifs qui exercent contre Israël une cri­tique d’autant plus vio­lente qu’en tant que Juif il pense pou­voir échap­per à l’accusation d’antisémitisme. » Pour finir, Val trou­vait néan­moins une cir­cons­tance atté­nuante à Chom­sky puisqu’il souf­frait de « l’aplomb d’un gou­rou pour avan­cer de telles conne­ries sans crainte d’être contre­dit par n’importe quel enfant de dix ans… » [[« Noam Chom­sky dans son Man­da­rom », Char­lie Heb­do, 19/06/02 ; « Ter­reur sur cana­pé », Char­lie Heb­do, 26/06/02 ; « Plu­tôt les talons hauts que la France d’en bas », Char­lie Heb­do, 03/07/02]]

C’était il y a presque dix ans. Force est de consta­ter que les mau­vais trai­te­ments réser­vés à Noam Chom­sky – et à tous ceux qui luttent notam­ment contre cette aris­to­cra­tie média­tique – conti­nuent. Sa visite en France n’a été l’objet que d’une poi­gnée d’articles. Et encore, sou­vent malveillants[[l faut sou­li­gner l’exception du Pari­sien qui donne un compte-ren­du très vif d’une table ronde à Cli­chy-sous-Bois.]]. Ain­si, le jour­na­liste Jean Birn­baum du quo­ti­dien Le Monde ne consa­cre­ra que 530 mots à la jour­née du Col­lège de France[[Avant que Le Monde des Livres publie plu­sieurs articles, dont l’un des auteurs se trouve être Jean Birn­baum.]]. Ses lec­teurs auront pu connaître l’intitulé du col­loque mais pas qui est Chom­sky. Birn­baum a résu­mé la mati­née à laquelle il a assis­té à un très chiche : « Les débats étaient riches, l’ambiance bon enfant », pré­fé­rant se livrer à un micro-trot­toir au milieu des per­sonnes qui n’avaient pu entrer dans l’hémicycle en début d’après-midi en rai­son de l’affluence[[Il oublie au pas­sage que la confé­rence était retrans­mise et archi­vée sur le site inter­net du Col­lège de France. Voir la mise au point de Jean-Jacques Rosat : http://www.acrimed.org/article3386.html]]. Dans un autre article, Birn­baum explique l’absence d’intérêt sup­po­sé des Fran­çais pour l’œuvre de Chom­sky par l’affaire Fau­ris­son, concluant par une pirouette digne de celles dénon­cées par Georges Orwell : « Pour tous ceux qui lisent Le Monde diplo­ma­tique, sur­tout, le dis­cours de Chom­sky n’apporte pas grand-chose. » Et pour les lec­teurs du Monde ? [[« Chom­sky à Paris : chro­nique d’un mal­en­ten­du », Le Monde, 03/06/10]]

Oli­vier Vilain

Golias Heb­do, 02/06/10