Occuper les institutions — expériences espagnoles

Depuis leur prise de pou­voir, les « mai­ries du chan­ge­ment » se démènent pour ne pas perdre leur ancrage local et tentent d’« occu­per les ins­ti­tu­tions » comme les Indi­gnés occu­paient les places.

De l’assemblée de quar­tier à la ges­tion de grandes villes régio­nales. Six ans après le mou­ve­ment du 15‑M, les « mai­ries du chan­ge­ment » espa­gnoles ne renoncent pas à l’ancrage local, qu’elles cultivent par culture poli­tique ou fidé­li­té à leurs idéaux « indi­gnés ». Elles mêlent les échelles (locale, natio­nale, euro­péenne, inter­na­tio­nale) et donnent de la voix là où on ne les attend pas : sur la dette publique, les ques­tions migra­toires, l’idéologie de la peur. En alter­na­tive vivante, et bruyante.

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Les atten­tats reven­di­qués par l’État isla­mique en Cata­logne ont repla­cé, à la mi-août, les enjeux sécu­ri­taires au cœur de l’agenda poli­tique espa­gnol. Jusqu’alors, l’été avait été domi­né en Espagne par un débat inédit autour des nui­sances pro­vo­quées par le tou­risme de masse. Le néo­lo­gisme contes­té de « tou­ris­mo­pho­bie » est appa­ru pour dési­gner cette forme de ras-le-bol des habi­tants face, en vrac, à la flam­bée des loyers, la dis­pa­ri­tion des com­merces de proxi­mi­té, la mul­ti­pli­ca­tion des emplois pré­caires ou encore la pres­sion sur les res­sources hydriques de leur ville. C’est à Bar­ce­lone que le débat fut le plus spec­ta­cu­laire, illus­tré par l’assaut d’un bus de tou­ristes par de jeunes Cata­lans anti­ca­pi­ta­listes et indé­pen­dan­tistes, le 27 juillet : ils ont cre­vé les pneus de ce véhi­cule des trans­ports publics de la ville, et peint sur les parois « Le tou­risme tue les quar­tiers », à l’issue d’une action qu’ils ont qua­li­fiée d’« auto­dé­fense ».

Sans empres­se­ment, la maire de Bar­ce­lone, Ada Colau, une ancienne mili­tante pour le droit au loge­ment (qui a, un temps, dans sa jeu­nesse, frayé avec les acti­vistes de la CUP, par­ti de gauche radi­cale et indé­pen­dan­tiste, liés à l’assaut du bus), a condam­né l’opération sur le réseau social Twit­ter. Sans sur­prise, elle s’est vite fait cri­ti­quer par l’opposition de droite, le patro­nat cata­lan, et une bonne par­tie de la presse madri­lène, pour son sup­po­sé laxisme. Elle a par la suite été accu­sée, non seule­ment, de ne pas avoir pris de mesures pour évi­ter que de tels inci­dents se répètent, mais aus­si d’avoir en par­tie, elle-même, théo­ri­sé cette forme de « tou­ris­mo­pho­bie » à l’origine de ces actions coup-de-poing. Dans un entre­tien début juillet, elle avait pour­tant reje­té l’utilisation de ce terme, expli­quant qu’il ne s’agissait pas, bien sûr, d’en finir avec le tou­risme, mais plu­tôt d’imaginer un modèle de tou­risme plus sou­te­nable à l’échelle de la ville, qui répar­tisse les béné­fices à l’échelle de l’ensemble des dis­tricts, y com­pris des plus pauvres.

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« Le tou­risme tue les quar­tiers »

Ces débats sur l’impact du tou­risme sont anciens. À Bar­ce­lone, ils remontent au moins aux Jeux olym­piques de 1992. Mais Ada Colau, et la pla­te­forme élec­to­rale Bar­ce­lone en Com­mun consti­tuée en 2014, ont un coup d’avance. Ils sont les pre­miers à avoir fait de cette thé­ma­tique l’une de leurs prio­ri­tés dans leur pro­gramme pour les élec­tions locales de mai 2015. Cette can­di­da­ture citoyenne avait mis en garde contre la for­ma­tion d’une « seconde bulle » en Espagne : après la bulle immo­bi­lière, allait venir le tour de la « bulle tou­ris­tique », mena­çant à son tour d’éclater. À l’époque, per­sonne n’y avait prê­té beau­coup d’attention. « Quand on est arri­vés à la mai­rie, on nous pre­nait pour des fous et des com­mu­nistes, parce que l’on vou­lait régu­ler le tou­risme… Aujourd’hui, le consen­sus est large sur ce sujet », assure-t-elle à pré­sent.

Depuis son arri­vée à la mai­rie, Colau a adop­té des mesures face aux dérives du tou­risme de masse : un mora­toire sur l’ouverture de nou­veaux hôtels dans le centre en 2015, ou encore des amendes contre la pla­te­forme Airbnb, lorsque des ins­pec­teurs détectent des loge­ments qui concur­rencent les hôtels, mais n’ont pas de per­mis d’exploitation tou­ris­tique — la tech­nique a depuis été reprise par d’autres grandes villes dont Paris. Ces actions sont loin de régler l’immensité du pro­blème. Les com­pé­tences muni­ci­pales res­tent limi­tées en la matière. Et la majo­ri­té poli­tique de Bar­ce­lone en Com­mun, au sein du conseil muni­ci­pal, est fra­gile. Mais la démarche menée à Bar­ce­lone a ins­pi­ré d’autres villes en Espagne.

La bataille contre le tou­risme de masse est un exemple révé­la­teur de la manière dont s’y prennent celles que l’on appelle dans le pays les « mai­ries du chan­ge­ment », pour arti­cu­ler, de manière souple, les enjeux locaux et les débats natio­naux, au cours de l’exercice du pou­voir.

Depuis leur prise de pou­voir, les « mai­ries du chan­ge­ment » se démènent pour ne pas perdre leur ancrage local et tentent d’« occu­per les ins­ti­tu­tions » comme les Indi­gnés occu­paient les places.

Depuis mai 2015, l’Espagne connaît une expé­rience sin­gu­lière à l’échelle du conti­nent. Les pro­jec­teurs média­tiques sont sur­tout bra­qués depuis 2014 sur l’émergence de Pode­mos, ce mou­ve­ment anti-aus­té­ri­té mené par Pablo Igle­sias, qui reven­dique l’héritage du mou­ve­ment des « Indi­gnés », celui qu’en Espagne on nomme le « 15‑M » parce qu’il a sur­gi le 15 mai 2011, sur la place Puer­ta del Sol, à Madrid. Mais Pode­mos n’est jusqu’à pré­sent pas par­ve­nu à consti­tuer une majo­ri­té dans les urnes. À l’inverse, des pla­te­formes citoyennes, bras­sant acti­vistes, simples « voi­sins », mais aus­si d’anciens adhé­rents de par­tis tra­di­tion­nels qui ont accep­té de mettre leur iden­ti­té par­ti­sane entre paren­thèses, sou­vent emme­nées par des femmes, ont fait le pari du local. Elles étaient convain­cues que l’héritage poli­tique du 15‑M (lutte contre la cor­rup­tion en poli­tique, cri­tique des poli­tiques d’austérité, approche plus par­ti­ci­pa­tive de la pra­tique poli­tique…) trou­ve­rait plus faci­le­ment à s’exprimer à l’échelon muni­ci­pal. Leur pari a payé : cinq des dix-sept capi­tales régio­nales d’Espagne, dont les deux plus grandes, Madrid et Bar­ce­lone, sont désor­mais diri­gées par ces pla­te­formes citoyennes issues du 15‑M. Au total, plus de six mil­lions d’Espagnol·e·s expé­ri­mentent, depuis bien­tôt trois ans, avec des hauts et des bas, cette autre manière de faire de la poli­tique.

À Madrid, c’est Manue­la Car­me­na qui dirige la ville : une juge à la retraite, 71 ans le jour de son élec­tion, res­pec­tée pour ses com­bats contre le fran­quisme finis­sant. À Sara­gosse, en Ara­gon, le maire Pedro San­tis­teve est un ancien pro­fes­seur de droit sur­tout connu pour avoir créé une asso­cia­tion de sou­tien en milieu car­cé­ral. À La Corogne, l’édile est un magis­trat connu pour son impli­ca­tion dans les luttes syn­di­cales étu­diantes et les mou­ve­ments de soli­da­ri­té nés après la marée noire du Pres­tige en 2002. À Cadix, tout au Sud, c’est un pro­fes­seur d’histoire aus­si connu pour être l’un des chan­teurs du car­na­val qui embrase cette ville d’Andalousie chaque mois de février. Les rai­sons de leur suc­cès en 2015 sont variées. Mais il faut ici insis­ter sur un res­sort par­ti­cu­lier, riche d’enseignements pour le reste du conti­nent : tous ont uti­li­sé leur ancrage local pour prou­ver aux « voi­sins » abs­ten­tion­nistes et dégoû­tés de la « vieille poli­tique » (« la caste » dont par­lait Pode­mos en 2014), qu’ils sau­raient s’y prendre dif­fé­rem­ment une fois au pou­voir. Ils ont rap­pe­lé, par leurs enga­ge­ments au sein des mou­ve­ments sociaux, qu’il était encore pos­sible de rem­por­ter des vic­toires contre les pou­voirs en place, qu’ils soient finan­ciers (les ban­quiers co-res­pon­sables de la crise finan­cière) ou poli­tiques (les conser­va­teurs et socia­listes cor­rom­pus).

Avant d’être maire de Bar­ce­lone, Ada Colau a par­ti­ci­pé à par­tir de 2009 à la créa­tion de la Pla­te­forme anti-expul­sions immo­bi­lières, la PAH, en réunis­sant des acti­vistes du droit au loge­ment, des avo­cats spé­cia­listes de droit immo­bi­lier, et des ménages mena­cés d’expulsions. La PAH s’est trans­for­mée, au plus dur de la crise, en un ser­vice public paral­lèle. Elle a per­mis de blo­quer des mil­liers d’expulsions par­tout en Espagne, enga­geant des batailles judi­ciaires avec les banques res­pon­sables des expul­sions. Elle l’a fait en met­tant en place, bien avant la nais­sance du 15‑M, une méthode de tra­vail effi­cace : des assem­blées de quar­tier, qui ont per­mis d’agglutiner des publics très divers. Des « per­dants » de la classe moyenne, mais aus­si des migrants lati­no-amé­ri­cains ou afri­cains, avec ou sans papiers, qui par­laient ensemble pour la pre­mière fois, ou encore des acti­vistes davan­tage habi­tués aux batailles poli­tiques, venus du droit au loge­ment. Lors d’une grande assem­blée heb­do­ma­daire, par­fois orga­ni­sée dans des han­gars prê­tés par les pou­voirs locaux, des par­ti­cu­liers sur le point de se faire expul­ser défi­laient, pour expo­ser un·e à un·e, leur situa­tion. Les voi­sins pré­sents, la plu­part déjà pas­sés par la case expul­sion, les écou­taient et débat­taient des manières d’y remé­dier en les aiguillant ensuite vers telle ou telle com­mis­sion juri­dique selon les pro­fils. Dans ces assem­blées sou­vent émou­vantes, on enten­dait la souf­france des vic­times de la crise, mais on éla­bo­rait aus­si, tous ensemble, des pistes d’entraide, pour s’en sor­tir vivants. Un méca­nisme d’empowerment, qui s’est répé­té par­tout dans les sec­teurs les plus pauvres d’Espagne, grâce auquel des vic­times de cré­dits ban­caires toxiques ont repris goût à la poli­tique. À l’échelle natio­nale, la PAH a aus­si mené une cam­pagne qui, à défaut d’aboutir, a mar­qué les esprits, pour faire voter par les dépu­tés à Madrid un mora­toire géné­ral sur les expul­sions.

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Ada Colau avant d’être maire de Bar­ce­lone, a par­ti­ci­pé à la créa­tion de la PAH, Pla­te­forme anti-expul­sions immo­bi­lières.

Lorsqu’elle se lance à l’été 2014 en vue des élec­tions muni­ci­pales de l’année sui­vante, la pla­te­forme Bar­ce­lone en Com­mun, dont une par­tie des troupes venait de la PAH cata­lane, a repris cette tech­nique des assem­blées pour éla­bo­rer son pro­gramme muni­ci­pal. Elle a mul­ti­plié ces réunions par­ti­ci­pa­tives dans les quar­tiers les plus pauvres de la capi­tale cata­lane. Bar­ce­lone en Com­mun a fina­le­ment rem­por­té l’élection de mai 2015 avec 25 % des suf­frages. Le taux de par­ti­ci­pa­tion glo­bal, à Bar­ce­lone, appro­chait les 60 %, de sept points supé­rieur à celui du pré­cé­dent scru­tin, en 2011. Or, ce sont sur­tout les habi­tants des quar­tiers les plus popu­laires de Bar­ce­lone (Nou Bar­ris, Sans-Mont­juïc, etc.) qui se sont davan­tage dépla­cés aux urnes que d’ordinaire. Ce sont aus­si ces quar­tiers où la PAH d’Ada Colau avait été la plus active, ten­tant de recons­truire des réseaux de soli­da­ri­té à l’échelle locale. Colau « a été capable de poli­ti­ser et de tra­vailler cet héri­tage de luttes », trans­for­mant une « coa­li­tion sociale en coa­li­tion poli­tique », résume l’universitaire ita­lien Beppe Cac­cia.

À La Corogne, le même pro­ces­sus fut à l’œuvre. Dans cette ville chic de Galice (au nord-ouest de l’Espagne), siège de la plu­part des banques régio­nales et du géant du tex­tile Indi­tex (Zara), la « marée atlan­tique », nom de la pla­te­forme « indi­gnée » qui s’est consti­tuée en 2015 pour diri­ger la mai­rie, a mobi­li­sé le vote des quar­tiers les plus pauvres et étu­diants. C’est le résul­tat de l’onde de choc du 15‑M. Mais la dyna­mique remonte en fait à bien plus loin : aux mobi­li­sa­tions de la jeu­nesse contre la guerre en Irak en 2003, et sur­tout, aux asso­cia­tions créées en réac­tion à la marée noire du Pres­tige sur les côtes gali­ciennes en 2002, regrou­pées sous le terme géné­rique de Nun­ca Mais (« plus jamais » en gali­cien). Là encore, ce mou­ve­ment social a prou­vé aux habi­tants du coin qu’ils pou­vaient rem­por­ter des com­bats : non seule­ment la socié­té civile s’est orga­ni­sée pour net­toyer le lit­to­ral souillé, mais elle a aus­si récla­mé des sanc­tions juri­diques à l’encontre du géant Total. C’est dans le Nun­ca Mais que le maire de La Corogne, Mar­tiño Norie­ga, comme la plu­part de ses col­lègues gali­ciens aujourd’hui élus muni­ci­paux, a fait ses pre­miers pas en poli­tique, et c’est en grande par­tie pour cela que les habi­tants l’ont consi­dé­ré, lui et sa pla­te­forme, comme un can­di­dat « dif­fé­rent ».

Si Pode­mos et les « mai­ries du chan­ge­ment » sont en théo­rie des alliés poli­tiques, le pre­mier visant le gou­ver­ne­ment natio­nal, les seconds l’échelon muni­ci­pal, leurs méthodes de cam­pagne divergent lar­ge­ment. Les fon­da­teurs de Pode­mos sont d’abord des uni­ver­si­taires brillants (Pablo Igle­sias, Íñi­go Erre­jón, etc.) et d’anciens stra­tèges de par­tis tra­di­tion­nels (Juan Car­los Mone­de­ro), pas­sion­nés de théo­rie poli­tique. Ils n’ont jamais été en pre­mière ligne des mou­ve­ments sociaux. À leurs yeux, le 15‑M a d’abord ouvert une for­mi­dable fenêtre d’opportunité, pour tes­ter une bat­te­rie d’hypothèses poli­tiques sur l’avenir de la gauche en Espagne et en Europe. Rien à voir avec l’essentiel du per­son­nel qui a ten­té, depuis l’« indi­gna­tion », de rem­por­ter les mai­ries en 2015, davan­tage impli­qués, depuis plus de dix ans, dans le quo­ti­dien de mou­ve­ments sociaux long­temps confi­den­tiels, et que le 15‑M a ren­du, d’un coup, visibles.

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« Alors que les États échouent à répondre aux prin­ci­paux défis inter­na­tio­naux, nous devons être, depuis les villes, une alter­na­tive ». Ada Colau, maire de Bar­ce­lone.

Depuis leur prise de pou­voir à l’été 2015, les « mai­ries du chan­ge­ment » se démènent pour ne pas perdre leur ancrage local. Elles tentent d’« occu­per les ins­ti­tu­tions » comme autre­fois les indi­gnés occu­paient les places. Elles pro­mettent de « rendre les ins­ti­tu­tions aux citoyens », à tra­vers un ensemble de méca­nismes plus ou moins ori­gi­naux : réfé­ren­dums sur des choix d’urbanisme, bud­gets par­ti­ci­pa­tifs, ren­for­ce­ment des contrôles citoyens sur les élus, etc. Mais cer­taines cherchent aus­si à évi­ter de s’enfermer dans une forme de féti­chi­sa­tion du local, sur le mode du small is beau­ti­ful, où le muni­ci­pa­lisme serait la réponse à tous les maux, des crises cli­ma­tique et éner­gé­tique aux pous­sées de l’extrême-droite. C’est ici, sans aucun doute, que l’expérience muni­ci­pale espa­gnole est la plus sti­mu­lante : la manière avec laquelle ces nou­veaux édiles croisent les échelles d’intervention (locale, natio­nale, euro­péenne et/ou inter­na­tio­nale). Sous cou­vert de prag­ma­tisme — la plu­part conti­nue de se reven­di­quer « ni de droite, ni de gauche » —, elles secouent l’agenda poli­tique de leur pays, diri­gé par une droite auto­ri­taire depuis 2012.

Le Front des muni­ci­pa­li­tés espa­gnoles contre la dette illé­gi­time four­nit un pre­mier exemple. Beau­coup des petites villes aujourd’hui diri­gées par une pla­te­forme citoyenne connaissent de graves dif­fi­cul­tés bud­gé­taires, en par­tie cau­sées par « la loi Mon­to­ro », du nom de l’actuel ministre des finances, Cristó­bal Mon­to­ro. Ce texte de 2013 limite les marges de manœuvre bud­gé­taire des villes. Au nom de la « dis­ci­pline », il oblige en par­ti­cu­lier les mai­ries à rem­bour­ser, avant toute chose, les inté­rêts de leur dette. Si bien que cer­taines muni­ci­pa­li­tés ont le sen­ti­ment de se faire étran­gler par le gou­ver­ne­ment de Madrid… La situa­tion agace d’autant plus les conseillers muni­ci­paux issus du mou­ve­ment des Indi­gnés que ce sont des mai­ries de la droite (PP) et du PSOE (socia­listes) qui ont la plu­part du temps accu­mu­lé cette dette muni­ci­pale au cours des der­nières décen­nies.

Un réseau de quelque cent qua­rante villes du pays s’est donc consti­tué, tenant des réunions et des confé­rences tout au long de l’année pour réa­li­ser des audits de la dette publique. Il espère en finir avec la loi Mon­to­ro et exige la ré-écri­ture de l’article 135 de la Consti­tu­tion, qui inclut, depuis 2011 et la déci­sion du gou­ver­ne­ment du socia­liste Zapa­te­ro la fameuse « règle d’or » impo­sant un cer­tain équi­libre des comptes publics. À par­tir d’une situa­tion ultra-locale — les comptes sinis­trés de quelques petites villes —, le mou­ve­ment est deve­nu l’un des col­lec­tifs les plus bruyants pour dénon­cer les orien­ta­tions aus­té­ri­taires du gou­ver­ne­ment et les failles de sa poli­tique éco­no­mique.

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La logique est à peu près iden­tique sur les ques­tions migra­toires : il s’agit, là encore, de contes­ter depuis l’ancrage local des choix de poli­tique natio­nale. Dès l’été 2015, un réseau de « villes-refuges » s’est consti­tué, même si les com­pé­tences des villes, dans ce dos­sier, sont modestes. Au-delà du mes­sage d’hospitalité, l’objectif était double : faci­li­ter le par­tage d’expériences dans l’accueil des réfu­giés et sur­tout faire pres­sion sur le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Maria­no Rajoy pour qu’il aug­mente le quo­ta de réfu­giés pré­vu par l’Union euro­péenne pour l’Espagne. En 2016, la mai­rie de Bar­ce­lone a ten­té en vain un jume­lage avec Athènes, pour accueillir des migrants blo­qués dans la capi­tale grecque, et contour­ner l’opposition des États-nations. En 2017, l’équipe muni­ci­pale de Madrid a mis au point, avec l’aide d’associations, une feuille de route qui dénonce le fonc­tion­ne­ment des centres de déten­tion d’étrangers gérés par l’État, et tente de construire des alter­na­tives à l’échelle de la capi­tale. À chaque fois, ces ini­tia­tives font les unes des jour­naux et obligent l’exécutif de Maria­no Rajoy à, au moins, répondre aux cri­tiques.

Der­nier exemple de ces ini­tia­tives mul­ti-niveaux, cette fois reliant le local à l’international. Bar­ce­lone a lan­cé au prin­temps 2017 le réseau des « villes sans peur », à par­tir d’une convic­tion : « Alors que les États échouent à répondre aux prin­ci­paux défis inter­na­tio­naux, nous devons être, depuis les villes, une alter­na­tive », avait expli­qué Ada Colau le soir de l’ouverture du som­met, qui a réuni des repré­sen­tants de plus de cent cin­quante villes venues de tous les conti­nents. Face à « la peur », qui mine les États et ali­mente les replis natio­na­listes, du Brexit à Trump, les villes incar­ne­raient « l’espoir » et l’hospitalité, grâce à la proxi­mi­té qu’elles entre­tiennent avec leurs citoyens. « Les villes, les métro­poles, les com­muns, doivent se réunir, comme les nœuds d’un réseau d’autogouvernement. Ils doivent faire naître des fédé­ra­tions, des alliances, des ligues, qui brisent les filtres impo­sés par les États-nations, et ouvrent des canaux de com­mu­ni­ca­tion directe avec les ins­ti­tu­tions de l’Union euro­péenne », s’enthousiasme Fran­ces­co Bran­cac­cio, l’un des ani­ma­teurs du réseau Dirit­to alla Cit­tà (Droit à la ville) à Rome, très impli­qué dans la défense des centres sociaux de la capi­tale ita­lienne et qui suit de près l’expérience muni­ci­pale espa­gnole. Pour Colau, il s’agit aus­si, en convo­quant l’imaginaire des « villes sans peur », de trou­ver un nou­veau récit mobi­li­sa­teur, pour pré­pa­rer la suite et en par­ti­cu­lier la cam­pagne muni­ci­pale de 2019.

Le pro­pos, sur le fond, n’est pas sans faille. Il est sans doute plus facile de construire des majo­ri­tés pro­gres­sistes, et de reven­di­quer ce « pro­ta­go­nisme citoyen » dans les grandes centres urbains, que depuis des ter­ri­toires ruraux ou péri­phé­riques, frap­pés par la dés­in­dus­tria­li­sa­tion : c’est l’une des leçons du vote pour le Brexit en 2016. Mais il est trou­blant de consta­ter en Espagne ces jours-ci que l’opposition à Maria­no Rajoy s’incarne moins dans le tra­vail par­le­men­taire des dépu­tés Pode­mos (au Congrès, à Madrid), que dans les réa­li­sa­tions au quo­ti­dien des « mai­ries du chan­ge­ment ». Celles-ci cherchent à rendre visibles des alter­na­tives, et à s’inviter dans des débats, de la ques­tion des migrants, celle de l’austérité, sur les­quels elles n’ont, a prio­ri, presque aucune com­pé­tence régle­men­taire, et où per­sonne ne les attend. Bref, à faire preuve d’une sou­plesse inédite, pour repen­ser la poli­tique à tous les étages.

Ludo­vic Lamant est jour­na­liste à Media­part.

Der­nier ouvrage paru : Squat­ter le pou­voir. Les mai­ries rebelles d’Espagne, édi­tions Lux, 2016.

Source : Vacarme