Espaces vacants : les territoire des communs ?

Par Vic­tor Bre­vière

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Culture & Démo­cra­tie

Les cap­sules réa­li­sées par Radio Panik sont réécou­tables ici : http://www.radiopanik.org/emissions/panik-sur-la-ville/communs/

EN LIEN :

Vic­tor Bre­vière est archi­tecte et artiste plas­ti­cien. Il est l’un des fon­da­teurs du pro­jet d’occupation de La Mai­son à Bruxelles, où il réside et peint.

La Mai­son à Bruxelles (LaMAB) est une asso­cia­tion située dans un bâti­ment en conven­tion d’occupation tem­po­raire. Cette asso­cia­tion per­met à un groupe de per­sonnes de mener un pro­jet d’habitat grou­pé et de centre cultu­rel.

Gérer les espaces vacants est deve­nu un enjeu poli­tique qui n’échappe pas à la mar­chan­di­sa­tion

Je vais ten­ter ici d’aborder la ques­tion de l’évolution du cadre concer­nant l’accès à la ges­tion d’espaces vacants, tra­di­tion­nel­le­ment iden­ti­fiés comme ter­ri­toires d’expérimentation des com­muns. Le sec­teur de la ges­tion des espaces vacants est deve­nu un enjeu poli­tique et n’échappe pas à la mar­chan­di­sa­tion, à une logique de mas­si­fi­ca­tion des acteurs et de stan­dar­di­sa­tion des pro­jets menés. Après avoir don­né quelques élé­ments de contexte, j’expliquerai com­ment s’est construite notre asso­cia­tion, com­ment elle s’organise et les acti­vi­tés et ser­vices qu’elle pro­pose.

Du squat à la gestion marchande des espaces

Aujourd’hui le sec­teur mar­chand prend lar­ge­ment le des­sus en matière de ges­tion des espaces vacants et récu­père des pra­tiques qui trouvent pour­tant leur ori­gine dans le mou­ve­ment du squat. À Bruxelles, la pra­tique du squat est désor­mais for­te­ment cri­mi­na­li­sée1. Pour­tant, la crise huma­ni­taire, sociale, éco­no­mique, envi­ron­ne­men­tale et cultu­relle est fla­grante.

Les espaces vacants de la ville sont abys­saux : entre 15.000 et 20.000 loge­ments et 1 000 000 de mètres car­rés de bureaux vides2. Com­ment ne pas être scan­da­li­sé par une situa­tion où l’accès à l’espace est de plus en plus cher, où la pau­vre­té est fla­grante et où de gigan­tesques bâti­ments inoc­cu­pés sont par­tout autour de nous ? Cette situa­tion reflète la pré­va­lence du droit de pro­prié­té dans une socié­té où le capi­ta­lisme finan­cier pré­side aux inter­ac­tions humaines, que ce soit en matière d’aménagement ter­ri­to­rial ou de poli­tiques cultu­relles.

Les ori­gines de la vacance immo­bi­lière sont mul­tiples. On trouve des bâti­ments :
– publics ou pri­vés en attente de réno­va­tion ;
– en cours de loca­tion, fai­sant l’objet de spé­cu­la­tion par le vide ;
– dont les pro­prié­taires n’ont pas les moyens de réno­ver ;
– dont les étages situés au-des­sus des com­merces ne sont acces­sibles que par l’intérieur des bou­tiques ;
– appar­te­nant à des assu­rances qui sont dans l’obligation de déte­nir un capi­tal fon­cier mais ne sou­haitent pas les mettre en ser­vice…
Et il existe encore d’autres cas de figures.

Com­ment peut-on par­ler de par­ti­ci­pa­tion citoyenne quand les habi­tants d’une ville n’ont pas les capa­ci­tés déci­sion­nelles d’intervenir dans l’évolution de leur envi­ron­ne­ment et de l’accès aux ser­vices ? Cette situa­tion révèle la fai­blesse des poli­tiques et les réti­cences des déci­deurs à démo­cra­ti­ser l’exercice poli­tique. Dans ce contexte éco­no­mique, les pra­tiques de par­ti­ci­pa­tion semblent être un agré­ment au mar­ke­ting urbain. Rien n’est fait pour repen­ser la place du citoyen et ses capa­ci­tés de contrôle sur la poli­tique, et nous nous sen­tons de ce fait de moins en moins concer­nés par ces enjeux.

Utopie libertarienne

Ce phé­no­mène reflète une ten­dance géné­rale à la mar­chan­di­sa­tion de nos socié-tés. C’est l’utopie liber­ta­rienne qui semble se concré­ti­ser, avec un envi­ron­ne­ment où toute forme d’organisation sociale serait régie par une logique de mar­ché, dont les acteurs seraient de grandes entre­prises. En matière de déve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial, l’utopie liber­ta­rienne cor­res­pond à un phé­no­mène que l’on nomme « bruxel­li­sa­tion », c’est-à-dire la main­mise des pou­voirs finan­ciers sur l’aménagement du ter­ri­toire3. Celle-ci génère une fabrique de la ville bru­tale, faite d’expropriations, de grands pro­jets por­tés par des inté­rêts pri­vés.
Cette uto­pie est notam­ment repré­sen­tée dans la col­lec­tion de bande des­si­nées « Les Cités Obs­cures » et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans l’album Brü­sel4 de Fran­çois Schui­ten et Benoît Pee­ters. Dans cet ouvrage, Brü­sel serait une réa­li­té paral­lèle où une socié­té oli­gar­chique orga­ni­se­rait l’ordre de la cité. Brü­sel a éga­le­ment don­né lieu à une fic­tion radio­pho­nique, un guide de voyage fic­tif et un docu­men­taire fic­tion5. Mais c’est la même idée de socié­té duale que l’on retrouve aus­si dans le film Metro­po­lis de Fritz Lang. Ces formes artis­tiques nous offrent de très belles grilles de lec­ture pour ana­ly­ser le fonc­tion­ne­ment de nos démo­cra­ties et du déve­lop­pe­ment de l’organisation de nos socié­tés mon­dia­li­sées. Mais pour­quoi évo­quer ce contexte ?

Aménagement urbain : quelle place pour les citoyens ?

La pra­tique et le déve­lop­pe­ment des com­muns ne peuvent se déve­lop­per que si on leur en donne les moyens. La volon­té achar­née d’acteurs por­tant ces pra­tiques ne suf­fit pas. Sans une rééva­lua­tion du pou­voir et une réor­ga­ni­sa­tion du mode de fonc­tion­ne­ment des grandes entre­prises, les com­muns n’auront pas la place et la liber­té de créa­tion néces­saire à leur déve­lop­pe­ment. Aujourd’hui des entre­prises pri­vées comme Cee­trus du groupe Auchan (gare du Nord à Paris, Euro­pa­ci­ty)6, Exten­sa (Tour et Taxis à Bruxelles) ou encore Nexi­ty ont une influence consi­dé­rable sur la pro­gram­ma­tion et la construc­tion. Ces entre­prises exercent un lob­bying intense auprès des déci­sion­naires et concré­tisent l’utopie liber­ta­rienne. Dans le domaine de la ges­tion des espaces vacants, des entre­prises comme Came­lot, Lan­ce­lot, Entrakt (ges­tion­naire du « Stu­dio City­gate » 7 à Bruxelles) tentent de consti­tuer des mono­poles du sec­teur et se rendent incon­tour­nables pour accé­der aux espaces vacants en attente de pro­jets. L’influence des grandes entre­prises sur notre cadre de vie et sur l’aménagement du ter­ri­toire se trouve éga­le­ment ren­for­cée par l’attribution de la ges­tion de ser­vices publics comme les pri­sons, les hôpi­taux, les gares… Cette pri­va­ti­sa­tions des ser­vices publics se fait dans le cadre de PPP (par­te­na­riats public-pri­vé). Des conces­sions sont octroyées à des déten­teurs de grands capi­taux qui s’enrichissent en tirant les béné­fices d’activités incon­tour­nables pour les citoyens. Bouygues construit et gère plu­sieurs pri­sons en France – celle de Nantes par exemple8.

Ce contexte est struc­tu­rel et il faut néces­sai­re­ment repen­ser les rap­ports de forces pour que puissent se mener les expé­ri­men­ta­tions néces­saires à la construc­tion d’une socié­té démo­cra­tique, en sym­biose avec son envi­ron­ne­ment. Les acteurs du déve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial deve­nant plus mas­sifs, la dis­tance entre les habi­tants et les déci­sions s’accentue. Dans le pro­ces­sus poli­tique, les acteurs de l’aménagement dis­til­lent l’idée d’une situa­tion d’urgence, liée à un contexte envi­ron­ne­men­tal, éco­no­mique et social néces­si­tant des poli­tiques rigou­reuses et stan­dar­di­sées. Le mar­ke­ting urbain tente de légi­ti­mi­ser ces grands acteurs de l’aménagement du ter­ri­toire comme seules enti­tés capables de rele­ver les défis poli­tiques à venir. Il célèbre la consom­ma­tion mon­dia­li­sée et l’accès à celle-ci reste la réfé­rence pour consta­ter l’évolution de notre qua­li­té de vie. Dans cette vision poli­tique, le citoyen n’est pas un maillon fon­da­men­tal pour atteindre les objec­tifs de nos villes « en tran­si­tion ». Pour­tant il semble impos­sible de réa­li­ser l’objectif d’une ville durable et démo­cra­tique sans la contri­bu­tion active d’un maxi­mum d’habitants. La mar­chan­di­sa­tion de l’ensemble des sec­teurs nous inter­roge quant à la sou­ve­rai­ne­té des États, l’autodétermination des indi­vi­dus et des groupes.

Le business des espaces vacants

L’occupation d’espaces vacants est deve­nue un enjeu poli­tique et, en s’institutionnalisant, a ten­dance à deve­nir un sec­teur mar­chand. Les entre­prises spé­cia­li­sées dans la ges­tion d’espaces vacants se servent de la conven­tion d’occupation comme d’un ins­tru­ment pour pré­ca­ri­ser les condi­tions d’accès à l’espace, et non comme d’un levier contre la pré­ca­ri­té.

La ges­tion des espaces vacants rem­plit de moins en moins les objec­tifs ini­tiaux por­tés par le mou­ve­ment du squat, à savoir la soli­da­ri­té et la créa­tion d’espaces citoyens ouverts et indé­pen­dants. Le déve­lop­pe­ment de ce domaine tend plu­tôt à ins­crire celle-ci dans une éco­no­mie capi­ta­liste et à s’en ser­vir comme outil de déré­gle­men­ta­tion du sec­teur immo­bi­lier. La créa­tion d’entreprises capi­ta­listes autour de la ges­tion de ces espaces est ren­due pos­sible par le cadre poli­tique, qui reste déter­mi­nant dans l’orientation et la régu­la­tion de ce domaine.

L’occupation pré­caire gérée par ces entre­prises per­met à des indi­vi­dus, à des col­lec­tifs d’accéder à des espaces au-des­sous du prix du mar­ché. Par exemple entre deux et trois cents euros pour 80 m². Les options de confort font varier la fac­ture. De grands sites comme le Stu­dio City­gate géré par Entrakt per­mettent de créer un regrou­pe­ment d’activités poten­tiel­le­ment en inter­ac­tion (une « ruche »). D’un point de vue urbain, des ter­ri­toires retrouvent un usage et une éco­no­mie se déve­loppe : cela peut sem­bler posi­tif.

Dans ces pro­jets, l’organisation col­lec­tive est sous le contrôle de l’entreprise ges­tion­naire des sites, alors que ce sont les por­teurs de pro­jets qui sont les véri­tables acteurs de la redy­na­mi­sa­tion de ceux-ci. Par ailleurs, ces entre­prises ges­tion­naires n’ont pas pour objec­tif la mise en place d’un véri­table pro­jet d’habitat, ni de répondre à l’urgence huma­ni­taire. Lorsqu’elles orga­nisent des pro­jets de loge­ment ou d’activités, elles pro­posent des condi­tions très pré­caires9.

Les gros ges­tion­naires de bâti­ments vacants mènent une opé­ra­tion de spé­cu­la­tion sur le vide dont la plus-value est extra­or­di­naire en fai­sant payer des frais de ges­tion au pro­prié­taire, mais aus­si des sous-conven­tions d’occupation aux acteurs de pro­jets. Dans ce cadre mar­chand, si la conven­tion d’occupation se déve­loppe, elle ins­ti­tu­tion­na­lise la pré­ca­ri­té de l’accès à l’espace et devient un ins­tru­ment de domi­na­tion sup­plé­men­taire. En regrou­pant des por­teurs de pro­jet, les ges­tion­naires tirent par­ti des acti­vi­tés menées. On y retrouve des artistes, des start-ups dans le domaine de l’écologie urbaine, de l’agriculture urbaine, du recy­clage, de l’auto-construction, etc.

Nous sommes en plein dans le green-washing, le social-washing : ce type de ges­tion par­ti­cipe d’un mar­ke­ting urbain qui ins­tru­men­ta­lise la recherche et le déve­lop­pe­ment et consi­dère l’innovation sociale et tech­no­lo­gique comme un bien mar­chand et non comme un bien com­mun. De telles entre­prises de ges­tion d’espaces vacants décré­di­bi­lisent le squat vis à vis des pou­voirs publics.

© Vic­tor Bre­vière, La garde meurt mais ne se rend pas, encre sur papier, 2016

Face à la dif­fi­cul­té des plus pré­caires à accé­der à la créa­tion d’un pro­jet de vie sou­hai­tée, face au manque d’information faci­le­ment dis­po­nible concer­nant les ter­ri­toires et à la situa­tion aber­rante en matière de vacance immo­bi­lière, nous sou­te­nons que le squat reste légi­time et pas seule­ment les pro­jets en conven­tion d’occupation auto­gé­rés comme le nôtre. Plu­sieurs asbl, dont LaMAB, défendent l’idée que le cadre poli­tique doit per-mettre l’émergence d’une mul­ti­pli­ci­té d’acteurs com­pé­tents, non pro­fes­sion­nels, indé­pen­dants, et favo­ri­ser la pos­si­bi­li­té qu’ils se fédèrent afin de pou­voir gérer de grands pro­jets et trans­mettre les savoir-faire en matière de ges­tion des espace vacants.Si le déve­lop­pe­ment du domaine de la ges­tion d’espaces vacants s’orientait vers une aug­men­ta­tion des col­lec­tifs res­pon­sables de lieux auto­gé­rés, ce serait un levier pour réim­pli­quer les habi­tants dans la vie col­lec­tive. Les pro­jets en conven­tion d’occupation auto­gé­rés res­tent des ter­ri­toires acces­sibles dans des condi­tions un mini­mum stables pour expé­ri­men­ter les com­muns. Pour être réel­le­ment com­muns, ces pro­jets doivent se faire sans exi­gence de res­sources exces­sives.

La maison à Bruxelles

Notre pro­jet tente d’expérimenter col­lec­ti­ve­ment la ges­tion d’un pro­jet non mar­chand en matière d’habitat et d’accès à la culture.

Notre col­lec­tif est consti­tué de jeunes adultes issus de dif­fé­rents hori­zons. Nous sommes tra­vailleurs de l’horeca, dan­seurs, ouvriers, archi­tecte, séri­graphe. À tra­vers notre pro­jet nous sommes en quête d’indépendance dans nos pra­tiques per­son­nelles. Par exemple en tant qu’architecte, compte tenu du cadre d’exercice de ce métier, il est dif­fi­cile d’expérimenter une pra­tique pro­fes­sion­nelle en adé­qua­tion avec une pen­sée des com­muns. Ce pro­jet asso­cia­tif nous per­met de conser­ver une action qui cor­res­ponde à nos valeurs. Nous avons tous des sen­si­bi­li­tés, des pra­tiques artis­tiques et cultu­relles sin­gu­lières, et nous sou­hai­tons les exer­cer au quo­ti­dien. Nous avons gran­di dans une culture mar­quée par les sports de glisse, le hip-hop, les free-par­ty, les arts de rue, mais aus­si par des réfé­rences plus clas­siques. Nous sou­hai­tons conti­nuer à vivre cette culture au quo­ti­dien et à la voir évo­luer autour de nous de la manière la plus indé­pen­dante pos­sible.

Notre asso­cia­tion est née d’un pré­cé­dent pro­jet d’occupation situé dans un bâti­ment plus petit, majo­ri­tai­re­ment orga­ni­sé autour du loge­ment. Nous avons béné­fi­cié de la trans­mis­sion d’une conven­tion d’occupation par l’asbl Com­mu­na, asso­ciée à la Fédé­ra­tion bruxel­loise de l’Union pour le Loge­ment (FéBUL). Nous avons créé notre pro­jet sur cette base.

Après avoir fon­dé La Mai­son à Bruxelles, nous avons enta­mé une phase de re-cherche afin de bien cer­ner la situa­tion bruxel­loise en matière d’espaces vacants et de trou­ver un bâti­ment adé­quat où s’installer. La pros­pec­tion remet le citoyen au cœur d’une démarche active face à son ter­ri­toire. Pour trou­ver un bâti­ment, dif­fé­rentes tech­niques nous ont per­mis de regrou­per des infor­ma­tions. La prin­ci­pale consiste à par­cou­rir le ter­ri­toire et à inven­to­rier un maxi­mum de bâti­ments vides. On obtient ain­si une car­to­gra­phie des bâti­ments sup­po­sés non occu­pés, dont il faut ensuite retrou­ver les pro­prié­taires par dif­fé­rents biais : le cadastre, Inter­net, les archives de la com­mune…

Après ces recherches et l’établissement de listes de bâti­ments et de contacts, il s’agit ensuite de pré­sen­ter un pro­jet au pro­prié­taire et de négo­cier. Il est dif­fi­cile d’obtenir des retours posi­tifs de la part de pro­prié­taires quand on est un col­lec­tif qui démarre. Le sou­tien à la créa­tion de nou­veaux col­lec­tifs est donc essen­tiel à la péren­ni­té de l’autogestion en conven­tion d’occupation. Le début des négo­cia­tions est la phase la plus déli­cate, car il faut savoir « vendre » son pro­jet. Cela ne met pas tout le monde sur un pied d’égalité : il est évident qu’il est plus facile pour une per­sonne qui sait bien s’exprimer, qui a fait des études, qui est en situa­tion régu­lière et non pré­caire, d’accéder à ce type de négo­cia­tions.

Notre bâti­ment du 14 rue de l’Association à Bruxelles appar­tient à la Régie fon­cière. Les socié­tés publiques sont de grandes machines admi­nis­tra­tives. Lorsqu’on envoie un mes­sage sur l’adresse géné­rale, il y a peu de chances qu’une per­sonne en mesure de prendre une déci­sion accède à cette requête. La FéBUL joue un rôle cru­cial dans le déve­lop­pe­ment d’occupations tem­po­raires auto­gé­rées. Dans notre cas, elle a assu­ré une assis­tance admi­nis­tra­tive : elle nous a per­mis de prendre contact avec les per­sonnes en mesure de sou­te­nir notre pro­jet au sein de la Régie fon­cière et de cosi­gner notre conven­tion d’occupation. Ce rôle de média­teur est une res­source très inté­res­sante pour conce­voir un pro­jet et le com­mu­ni­quer.

Dans notre asso­cia­tion quatre pôles de déci­sion peuvent être iden­ti­fiés : l’organisation de l’habitat col­lec­tif, l’attribution des espaces d’habitation, l’organisation des acti­vi­tés et l’administration de l’association.

Cha­cun est en mesure de sol­li­ci­ter un droit de vote pour cha­cun de ces sec­teurs auprès du conseil d’administration. À par­tir du moment où l’on habite la mai­son, on a for­cé­ment un droit de déci­sion pour tout ce qui concerne l’habitat col­lec­tif. Déci­sion­naire ou pas, cha­cun a le droit de pro­po­ser des pro­jets et des réformes pour l’association. Ceci résume som­mai­re­ment notre sys­tème d’organisation des déci­sions. Celui-ci a fait récem­ment l’objet de débats très longs suite à une période floue concer­nant les pré­ro­ga­tives de cha­cun. Ces longues dis­cus­sions peuvent par­fois sem­bler vaines mais elles nous per­mettent en réa­li­té d’expérimenter notre rela­tion au pro­jet com­mun. Com­ment faut-il éta­blir un règle­ment ? Faut-il le faire ? Quelles sont nos valeurs ?

Notre asso­cia­tion est finan­cée par la par­ti­ci­pa­tion aux frais des habi­tants et d’un col­lec­tif d’artistes en rési­dence per­ma­nente. Les acti­vi­tés et les rési­dences tem­po­raires sont à prix libre et nous essayons de faire en sorte que pro­jets ponc­tuels et per­ma­nents contri­buent de manière équi­va­lente. Nous béné­fi­cions d’une conven­tion d’occupation à titre qua­si­ment gra­tuit mais assu­mons les charges du bâti­ment ain­si que l’assurance. Et à la dif­fé­rence des entre­prises comme Entrakt, nous ne deman­dons pas au pro­prié­taire de payer pour notre ges­tion du bâti­ment.

En contre­par­tie du faible coût que repré­sentent notre loge­ment et les espaces dont nous pou­vons béné­fi­cier, nous fai­sons en sorte de nous inves­tir un maxi­mum dans le pro­jet. Cette situa­tion invite à s’interroger sur le temps que l’on consacre à tra­vailler dans notre socié­té : ne serait-il pas judi­cieux de per­mettre aux citoyens d’accorder plus de temps à des acti­vi­tés non mar­chandes et, à tra­vers ce type de lieux, d’entretenir des échanges et des pra­tiques cultu­relles ?

Cepen­dant, la quête d’indépendance dans l’ensemble du pro­jet n’est pas sans dif­fi­cul­tés – tous ne sont pas égaux dans un pro­jet col­lec­tif. Nous ne sommes pas à l’abri d’attitudes met­tant en péril celui-ci, mais cela fait aus­si par­tie de la réa­li­té de la ges­tion d’un pro­jet col­lec­tif.

Mis à part l’habitat col­lec­tif, nous dis­po­sons d’un ate­lier pour un col­lec­tif en rési­dence per­ma­nente, d’un espace de tra­vail et de repos pour l’ensemble des rési­dents, d’un labo­ra­toire de pho­to­gra­phie, d’un stu­dio de séri­gra­phie, d’un petit ate­lier de construc­tion, d’une salle dédiée à la danse et au théâtre, d’un espace d’exposition et d’une salle de spec­tacle avec un bar.

Nous orga­ni­sons des acti­vi­tés ouvertes comme : la pro­jec­tion de films, des concerts, des expo­si­tions, du spec­tacle vivant, des ate­liers d’initiation de tech­nique pho­to­gra­phique, de séri­gra­phie, de gra­vure mais aus­si des confé­rences, débats et for­ma­tions. Notre pro­jet est un pro­jet d’éducation popu­laire qui per­met de créer un lien entre dif­fé­rentes pra­tiques, leur expé­ri­men­ta­tion et leur trans­mis­sion. C’est pour cela que nous nous sen­tons proches du mou­ve­ment du squat, des mai­sons du peuple, mais aus­si de pro­jets d’éducation popu­laire. En appa­rence nous pou­vons aus­si sem­bler très proches de pro­jets tels que les « ruches créa­tives » mais ces der­nières, qui tirent pro­fit d’initiatives citoyennes en tablant sur leur pré­ca­ri­té, construisent pour­tant un rap­port au monde bien dif­fé­rent.

De la poli­tique glo­bale au micro­pro­jet, les actions révèlent une vision de l’organisation col­lec­tive. Être libre dans la créa­tion d’un pro­jet per­met d’expérimenter un rap­port à l’utopie. Notre pro­jet asso­cia­tif, par la manière dont nous nous orga­ni­sons col­lec­ti­ve­ment pour le mener, par les acti­vi­tés pro­po­sées et par la vision que nous avons du sec­teur de la ges­tion des espaces vacants, entre­tient un cer­tain rap­port au monde. Nous sommes atta­chés à des valeurs de ges­tion col­lec­tive et d’indépendance.

Utopie libertarienne contre utopie des communs

Concer­nant les sec­teurs de la ges­tion des espaces vacants nous sou­hai­tons voir se déve­lop­per un maxi­mum d’acteurs en mesure de mener des pro­jets. La trans­mis­sion de nos expé­riences et le sou­tien au déve­lop­pe­ment de nou­velles ini­tia­tives indé­pen­dantes est donc un enjeu pour nous. Nous défen­dons une vision res­pon­sa­bi­li­sante, citoyenne et non pro­fes­sion­na­li­sante pour ce sec­teur. La réha­bi­li­ta­tion d’espaces en tran­si­tion n’est pas pour nous une pro­fes­sion, mais sim­ple­ment un moyen d’accéder à l’espace. Ce sont les pro­jets que l’on y mène qui donnent son carac­tère à l’usage. La ville est un bien com­mun et non une mar­chan­dise. L’accès à l’espace est un droit fon­da­men­tal et sa ges­tion doit être confiée le plus pos­sible à des col­lec­tifs citoyens qui n’ont pas pour objec­tif la maxi­mi­sa­tion des pro­fits mais l’optimisation de la qua­li­té de vie des habi­tants. Dans cette quête de construc­tion d’une ville en com­mun, la poli-tique joue un rôle cru­cial. Uto­pie liber­ta­rienne contre uto­pie des com­muns, culture contre culture, nous sou­hai­tons vivre dans une socié­té plus libre, res­pon­sa­bi­li­sante et éga­li­taire. Nous voyons dans ces espaces vides une oppor­tu­ni­té incom­pa­rable pour le déve­lop­pe­ment des com­muns. Sans l’obtention de contrats plus stables, sans l’augmentation des moyens maté­riels, de temps et d’espace néces­saires à la construc­tion des com­muns, on aura des dif­fi­cul­tés à faire face au déve­lop­pe­ment conti­nu de la mar­chan­di­sa­tion de notre cadre de vie.

  1. Voir RBDH – ras­sem­ble­ment Bruxel­lois pour le droit à l’habitat, « recours consti­tu­tion­nel contre une loi anti-squat scé­lé­rate », 9/05/2018, http://www.rbdh-bbrow.be/spip.php?article1884, recours dont LamaB est éga­le­ment signa­taire. Voir aus­si tout autre Chose, « une nou­velle loi contre les plus dému­nis », 27/08/2018, https://www.toutautrechose.be/locales/bruxelles/squats-une-nouvelle-loi-contre-les-plus-demunis ; et « trente asso­cia­tions attaquent la loi anti-squat devant la Cour consti­tu­tion­nelle »,in Le Vif,03/05/2018, http://www.levif.be/actualite/belgique/trente-associations-attaquent-la-loi-/anti-squat-devant-la-cour-constitutionnelle/article-normal-835019.html. der­nière consul­ta­tion le 28/08/2018.
  2. Voir inter-envi­ron­ne­ment Bruxelles (IEB), « Com­bien de loge­ments vides, fina­le­ment ? », http://www.ieb.be/Combien-de-logements-vides, 29/10/2012. Voir aus­si : « Vacance 2016 et zoom sur le quar­tier midi », Obser­va­toire des bureaux 37/2017, http://perspective.brussels/sites/default/files/documents/obsbur37_vacance2016_zoom_quartiermidi.pdf ; et « ana­lyse et objec­tifs de “La mai­son à Bruxelles”. Expé­rience de l’asbl et poten­tiel des espaces vacants de la région Bruxel­loise, 2015 : http://docs.wixstatic.com/ugd/34bb60_f9343612f3c549c185095288faa57ad8.pdf
  3. Voir la page « Bruxel­li­sa­tion » de Wiki­pe­dia à ce sujet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bruxellisation
  4. Fran­çois Schui­ten et Benoît Pee­ters, Brü­sel, Cas­ter­man, 2008
  5. « Ville-mondes ima­gi­naires “Cités obs­cures” », escales 1 et 2, 28/12/2014 et 04/01/2015 : https://www.franceculture.fr/emissions/villes-mondes/saison-01 – 09-2014 – 05-07 – 2015?p=2 ; Fran­çois Schui­ten et Benoît Pee­ters, Le guide des Cités Obs­cures, Cas­ter­man, 2011 ; Fran­çois Schui­ten, Benoît Pee­ters, Wil­bur Leguebe Le dos­sier B, Les impres­sions Nou­velles, 2008.
  6. Voir « décou­vrez la gare du Nord en… 2024 », Le Pari­sien tV, 09/07/2018 : http://videos.leparisien.fr/video/decouvrez-la-gare-du-nord-en-2024 – 09-07 – 2018-x6o2­qgs
  7. Voir « Stu­dio City­gate, une des plus grandes occu­pa­tions tem­po­raires en Bel­gique », canal.brussels, 13/06/2017 : http://canal.brussels/fr/content/studio-citygate-une-des-plus-grandes-occupations-tempo-raires-en-belgique.
  8. « décou­vrez les pri­sons géantes du BtP, épin­glées par la Cour des comptes », Le Figa­ro immo­bi­lier, 15/12/2017 : https://immobilier.lefigaro.fr/article/decouvrez-les-prisons-des-geants-du-btp-epinglees-par-la-cour-des-comptes_2c2cce18-e0e7-11e7-8f22-1d2b9fba54f0/ der­nière consul­ta­tion le 28/08/2018.
  9. Voir Juliette mon­tilly, « ube­ri­sa­tion du squat : “ils rentrent chez nous n’importe quand” », L’obs/rue 89, 31/05/2017, https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20170530.oBS0068/uberisation-du-squat-ils-entrent-chez-nous-n-importe-quand.html, der­nière consul­ta­tion le 28/08/2018.