Extraits choisis de “Le Nazisme et la culture”

Goeb­bels insiste bien sur l’idée que la liber­té en art n’est autre que celle d’obéir aux prin­cipes poli­tiques.

Dans l’ou­vrage “Le Nazisme et la culture”, Lio­nel Richard exa­mine les concep­tions cultu­relles des nazis et leurs consé­quences, dans tous les domaines : lit­té­ra­ture, pein­ture, archi­tec­ture, musique, ciné­ma. Il montre aus­si leurs inci­dences à l’é­tran­ger, en France notam­ment, ou leurs ana­lo­gies avec les autres mou­ve­ments fas­cistes, prin­ci­pa­le­ment le fas­cisme ita­lien. Fon­dé sur des recherches ori­gi­nales et, pour l’es­sen­tiel, sur une docu­men­ta­tion de pre­mière main, Le Nazisme et la Culture est un livre à la fois d’é­ru­di­tion et d’ac­tua­li­té. Il est indis­pen­sable à qui veut com­prendre l’his­toire cultu­relle du monde d’au­jourd’­hui.

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Le Nazisme et la culture, Bruxelles, Com­plexe, 2006.

• P. 18 : « Que devient l’art ? Il est, lui aus­si, absor­bé dans les struc­tures de l’État. Aucune sphère de l’existence publique et pri­vée n’échappant à la domi­na­tion des idées fas­cistes, tous les moyens esthé­tiques sont mis à contri­bu­tion pour les impo­ser à l’ensemble du corps social, de la pho­to­gra­phie au concert de musique, de la sculp­ture monu­men­tale au film, du théâtre de masse au livre d’images. »

• Idem : « Leur entre­prise, indis­so­ciable d’une vision glo­bale du monde, n’obéissait qu’à une per­ver­sion sys­té­ma­tique du beau et de l’émotion esthé­tique à des fins stric­te­ment idéo­lo­giques. »

• P. 19 : « Le beau n’est plus qu’un ins­tru­ment de fas­ci­na­tion, de sug­ges­tion, de sou­mis­sion de l’individu. »

• Idem : « Évi­dem­ment, bien avant que ne soit consti­tuée une doc­trine fas­ciste, des gou­ver­ne­ments très divers ont sou­te­nu et pré­co­ni­sé un art offi­ciel. Mais, en Occi­dent, jamais l’ensemble des arts n’avaient été appe­lés avec autant d’ardeur à illus­trer une poli­tique, et jamais la pro­pa­gande n’avait autant ser­vi à glo­ri­fier cer­taines formes artis­tiques par­ti­cu­lières. Il n’existe pas de meilleur exemple d’une “culture” qui ait été à la fois […] l’instrument et l’expression du pou­voir poli­tique. »

• P. 68 : « Pour les nazis, la forme artis­tique n’est qu’un suc­cé­da­né. Le pro­blème pour eux est d’utiliser ce qui existe au cœur des masses afin de mieux les domi­ner. »

• P. 68 : « Mais l’idéal du beau ne repo­sant pas essen­tiel­le­ment sur la forme, à quelles valeurs les nazis le ramènent-ils ? Leurs théo­ri­ciens le disent et le répètent : à des valeurs bio­lo­giques. Alfred Rosen­berg nous donne la clé de leur pen­sée fon­da­men­tale quand il écrit que la vision du monde natio­nal-socia­liste repose sur la convic­tion que le sang et le sol forment l’essentiel de la com­mu­nau­té alle­mande, et que c’est à par­tir de ces deux élé­ments que doit se déve­lop­per toute une poli­tique esthé­tique et cultu­relle. »

• P. 71 : « Dans la socié­té ima­gi­née par les nazis, le rôle de l’artiste est donc pri­mor­dial. Étouf­fant en lui tout ce qui ne cor­res­pond qu’à des don­nées indi­vi­duelles, il sert par son tra­vail la com­mu­nau­té natio­nale. Il doit se plier dou­ble­ment à la tâche que lui assigne l’État : en tant que citoyen et en tant que créa­teur. C’est ici la com­mu­nau­té natio­nale qui est seule juge du tra­vail accom­pli. Le fait d’être un artiste ne lui confère aucun droit par­ti­cu­lier, puisque l’artiste est aus­si un citoyen comme un autre. Goeb­bels insiste bien sur l’idée que la liber­té en art n’est autre que celle d’obéir aux prin­cipes poli­tiques. Ce qui signi­fie, en clair, que l’artiste doit se sou­mettre à l’État, qui est l’émanation de la com­mu­nau­té natio­nale. L’art devient alors un ins­tru­ment de pro­pa­gande qui tombe sous l’arbitraire du pou­voir poli­tique. »

• P. 72 : « Les valeurs morales exal­tées par les nazis doivent ain­si se déga­ger clai­re­ment de toutes les réa­li­sa­tions cultu­relles : patrio­tisme, héroïsme, obéis­sance ; amour des masses, du tra­vail, du chef et de la guerre. Il faut que la vie de la nation en soit mar­quée dans ses acti­vi­tés les plus quo­ti­diennes. »

• P. 72 – 73 : « En cette affaire d’art et d’esthétique, celui qui est pré­sen­té comme le juge suprême est le Füh­rer, reflet par­fait de la “com­mu­nau­té natio­nale”. »

• P. 77 : « Néga­teur de toutes les liber­tés dans ses prin­cipes, le nazisme ne pou­vait évi­dem­ment accep­ter la liber­té artis­tique. Afin d’imposer ses concep­tions esthé­tiques, il n’a pas seule­ment encou­ra­gé un art de pro­pa­gande, il a par des mesures poli­tiques entra­vé le libre déve­lop­pe­ment de l’art. […] D’interdictions en inter­dic­tions, d’arrêtés en arrê­tés, de mani­fes­ta­tions en mani­fes­ta­tions, les nazis finirent par obte­nir un art à peu près sou­mis à leur poli­tique. »

• P. 98 (à pro­pos de l’autodafé du 10 mai 1933) : « Dans un double mou­ve­ment de néga­tion et de réaf­fir­ma­tion régé­né­ra­trice, le pas­sé démo­cra­tique de la Répu­blique de Wei­mar était reje­té au nom d’une renais­sance qui était tout sim­ple­ment un retour aux valeurs impé­riales. Les appels étaient fon­dés sur des oppo­si­tions arti­fi­cielles et tran­chées où les mots-clés rap­pe­laient ceux des dis­cours de Guillaume II : natio­na­lisme contre mar­xisme, obs­cu­ran­tisme contre science, idéa­lisme contre maté­ria­lisme, mili­ta­risme contre paci­fisme. A tra­vers cette régres­sion se lisait le refus de toute évo­lu­tion sociale et se pro­fi­lait le modèle d’un monde figé, sécu­ri­sant : la famille, l’État, la langue, tels qu’ils avaient été codi­fiés avant les bou­le­ver­se­ments pro­vo­qués par l’industrialisation et la Pre­mière Guerre mon­diale. »

• P. 105 : « Il ne suf­fi­sait pas aux nazis d’interdire des livres, d’encourager une lit­té­ra­ture de pro­pa­gande et d’empêcher artistes ou écri­vains qu’ils jugeaient, pour reprendre leur voca­bu­laire, libé­raux, bol­che­viques et non-alle­mands, de se livrer à toute acti­vi­té pro­fes­sion­nelle. Anti­dé­mo­cra­tique dans ses prin­cipes, l’État devait assu­jet­tir l’ensemble de la culture à ses ins­tances. Beaux-Arts et lit­té­ra­ture ne pou­vaient être consi­dé­rés, selon les concep­tions nazies, comme des élé­ments auto­nomes : il leur fal­lait s’intégrer à l’appareil éta­tique. L’image du Troi­sième Reich devait être celle d’une tota­li­té, d’une construc­tion par­fai­te­ment fonc­tion­nelle et homo­gène. »

• P. 107 : « Les motifs sur les­quels s’appuya Goeb­bels pour jus­ti­fier la créa­tion d’une Chambre de culture furent les sui­vants : la néces­si­té de com­battre les élé­ments nui­sibles à l’État, le sou­ci d’impulser chez les artistes une volon­té com­mune. »