Gilles Deleuze : Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses

Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes.

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Nous vivons dans un monde plu­tôt désa­gréable, où non seule­ment les gens, mais les pou­voirs éta­blis ont inté­rêt à nous com­mu­ni­quer des affects tristes. La tris­tesse, les affects tristes sont tous ceux qui dimi­nuent notre puis­sance d’agir. Les pou­voirs éta­blis ont besoin de nos tris­tesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les pre­neurs d’âmes, ont besoin de nous per­sua­der que la vie est dure et lourde. Les pou­voirs ont moins besoin de nous répri­mer que de nous angois­ser, ou, comme dit Viri­lio, d’administrer et d’organiser nos petites ter­reurs intimes. La longue plainte uni­ver­selle qu’est la vie …

On a beau dire « dan­sons », on est pas bien gai. On a beau dire « quel mal­heur la mort », il aurait fal­lu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâche­ront pas, vam­pires, tant qu’ils ne nous auront pas com­mu­ni­qué leur névrose et leur angoisse, leur cas­tra­tion bien-aimée, le res­sen­ti­ment contre la vie, l’immonde conta­gion.

Tout est affaire de sang. Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, orga­ni­ser les ren­contres, aug­men­ter la puis­sance d’agir, s’affecter de joie, mul­ti­plier les affects qui expriment un maxi­mum d’affirmation. Faire du corps une puis­sance qui ne se réduit pas à l’organisme, faire de la pen­sée une puis­sance qui ne se réduit pas à la conscience.

(…) L’Ame et le corps, l’âme n’est ni au des­sus ni au-dedans elle est « avec », elle est sur la route, expo­sée a tous les contacts, les ren­contres, en com­pa­gnie de ceux qui suivent le même che­min, “sen­tir avec sai­sir la vibra­tion de leur âme et de leur chair au pas­sage”, le contraire d’une morale de salut, ensei­gner à l’âme à vivre sa vie, non pas à la sau­ver.

Gilles Deleuze et Claire Par­net,
Dia­logues, Flam­ma­rion, coll. « Champs » 1996, p. 75 – 77

illus­tra­tion : Seve­rine Sca­glia